publicat in Interview pe 4 Mai 2021, 05:18
« Ubi bene, ibi patria » (la patrie est là où on est bien) disait le dramaturge Aristophane. Une expression qui n’est pas restée seulement dans les livres de spécialité, car nous la retrouvons aussi dans le mental collectif de tous les peuples. Pour des raisons politiques ou économiques, mais sans oublier les raisons spirituelles, les hommes ont toujours eu l’aspiration, même aux moments où ils étaient en errance, d’être stables et de trouver le lieu qu’ils peuvent appeler simplement : chez moi. Mais en partant à la recherche de leur épanouissement, ils n’ont pas seulement pris leur courage à deux mains, mais aussi une parcelle de leur âme, de leur mémoire. Sur les Roumains qui vivent à l’étranger, sur la mémoire et la vénération des ancêtres et sur leur chemin dans la vie nous nous sommes entretenu avec le père Radu Preda de l’église de l’Annonciation de Munich.
Cette année, le Patriarcat de Roumanie a proposé au débat deux grandes thématiques : les Roumains qui vivent à l’étranger et la commémoration de ceux qui se sont endormis dans le Seigneur. Des thématiques qui pourraient être considérées à première vue comme contradictoires, mais qui ont un dénominateur commun, à savoir la mémoire. Que fait l’Église Orthodoxe Roumaine pour la diaspora roumaine et quel est le rôle de la commémoration des défunts ? Ces deux thèmes ont-ils un lien fort ou bien il s’agit simplement de deux sujets différents ?
P. Radu Preda : Je ne sais pas à quel point on a prémédité la contiguïté de ces thèmes, mais le lien profond du Roumain de la diaspora avec le Pays se vérifie au bord de la tombe, tout comme, de manière symétrique, les morts sont portés, comme dans un mémorial, partout où les vivants s’établissent, partout où ils construisent un destin plus ou moins épanoui, quel que soit le continent. Vasile, Ionela, Stere et Olguța sont aujourd’hui commémorés les samedis des morts, de Turin à New York. L’éloignement a toujours une manière d’être, presque visible et dégustable, dans la manière de parler, dans la nourriture, les réactions et l’œil d’eau salée des larmes. La plupart de ces manières d’être sont cachées. Quelle que soit notre adaptation aux règles des autres, nous ne pouvons heureusement pas faire tomber le premier vêtement de l’identité. Nous ne pouvons pas abandonner brutalement notre lignée, même si certains, plus intelligents, ont atteint de nouveaux sommets de progrès et de civilisation, et ont l’audace de vous donner des leçons d’une manière autoritaire, de vous expliquer, toujours de manière approximative et subjective, comment marchent les choses en Allemagne, en France, en Italie ou en Espagne, et partout dans le monde. Du point de vue pastoral, par sa manière de vivre et ses occupations, le peuple roumain ne s’est confronté à ces défis délocalisants que depuis assez peu de temps. À la différence des Grecs ou des Arméniens ou même des Russes, des Libanais ou des Syriens chrétiens, persécutés par les ottomans, et errant depuis des siècles parmi d’autres nations et cultures, nous n’avons pas vraiment quitté notre pays. Nous sommes nés et nous sommes morts sur le même méridien. La première vague de « diasporiens » s’est formée seulement à la fin du 19è et au début du 20è siècle, avec des conséquences concrètes : des localités américaines portant des noms roumains, comme Boian, ou des groupes de convertis à d’autres cultes, comme dans la région de Bistrița. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Je veux dire que nous n’avons pas l’expérience de l’étranger, que nous sommes (encore) liés d’une manière organique, ne serait-ce que par nos soupirs, à notre terre d’origine. Et aux tombes. De même que nous n’avons pas mené de guerres de conquête, nous n’avons pas investi d’autres terres avec des désirs de domination, de mission linguistique ou religieuse, mais seulement, au début, avec l’intention de travailler pour gagner notre vie et de revenir chez nous, pour nous sentir enfin bien, sans la menace de la précarité, du manque ou de l’humiliation. Le monde lointain n’a voulu être, dans les âmes et les esprits de beaucoup d’entre nous, qu’une parenthèse lucrative, une alternative à la pauvreté vécue au pays, à la corruption, et de plus en plus visiblement à la grossièreté de ceux avec lesquels nous partageons éventuellement le même sang, mais pas toujours le même idéal. À toutes ces étapes, vécues différemment par chacun dans la douleur et dans la joie, l’Église a été et reste proche de l’homme. Tout comme la soutane du prêtre, portée dans la poussière et la boue, elle ne nous a jamais abandonnés. Aucune institution, mais aucune, n’a été solidaire avec une telle fidélité, ni ne s’est montré aussi aimante envers le sort des millions de Roumains éparpillés je ne sais où. Une bénédiction visible d’un Dieu que nous oublions souvent, par fatigue ou à cause des soucis. Au volant d’un camion, dans un abattoir froid, à la caisse d’un magasin, dans la cuisine à nettoyer d’une millionnaire qui même après sept ans n’arrive pas à prononcer correctement notre nom, dans la halle de production de BMW ou dans les écuries des chevaux pur-sang, sur les rangées d’asperges ou de fraises, au chevet d’un moribond ou soignant toute sorte de malades imaginaires, y compris ceux qui, parce qu’ils ont un autre héritage et un autre compte en banque, se croient plus justes et plus valeureux – nos Roumains ont accumulé, auprès des autres nations, une expérience qui, s’ils devaient revenir un jour, changerait de fond en comble la société qu’ils ont fuie. Au-delà du gain, des jours mérités de bonheur, à côté des partenaires et des enfants, au-delà des habits chers ou des maisons, des voitures ou toute sorte d’outils domestiques, la nostalgie, inassouvie et irrépressible, nous accompagne sans arrêt. Et elle nous amène inévitablement au bord des tombes de nos ancêtres. Y compris de ceux qui sont partis dans la solitude, privés de notre regard, durant les mois de pandémie. Peut-on imaginer une plus grande douleur ? Être le prisonnier de la prospérité pendant que les vôtres, à des milliers de kilomètres, s’éteignent à cause de la maladie, de l’indifférence et de l’abandon... N’est-ce pas là un énorme et déchirant prix à payer ?
Peut-on faire une distinction entre les membres de la diaspora ? J’ai en vue deux catégories : ceux qui ont initialement formé l’exil roumain et la diaspora formée pour ainsi dire par des raisons économiques. Les Roumains des deux catégories se trouvent au-delà des frontières du pays mais pour des raisons différentes. Comment ressent-on cela au niveau pastoral ?
P. Radu Preda : L’exil et la diaspora sont effectivement deux catégories différentes, ne serait-ce qu’au niveau historique. D’un point de vue intellectuel et émotionnel, on s’attend à ce que celui qui est parti parce qu’il avait faim, dans les années ’90 surtout, ne comprenne pas celui qui est parti pour la liberté, après 1945. Ce n’est pas un jugement, mais un fait. Cela est encore visible dans la structure d’une paroisse suffisamment ancienne, comme la nôtre. D’un côté, il ne faut pas perdre la mémoire de l’exil anti-communiste, illustré par des personnalités dont nous devons soigner la mémoire par la commémoration liturgique ; de l’autre côté, grâce à Dieu, nous devons nous réjouir que personne ne doit plus quitter la Roumanie pour des raisons politiques. Les temps ont changé, mais cela ne veut pas dire, à nouveau, que nous devons vivre dans le monde la tête embrouillée, sans conscience et sans histoire. Durant des décennies, le « en dehors » géographique a assuré les conditions de cet « en dedans » de l’esprit et de l’âme que malheureusement certains contemporains, traversant l’Europe avec une simple carte d’identité, sans visas et sans agents de la Securitate dans le dos, ne cherchent même plus.
Peut-on arriver de la mémoire de l’exil roumain à la mémoire de la diaspora ? À la naissance d’une culture roumaine mais mieux ancrée dans l’esprit européen ? Ou bien, éventuellement, à une réconciliation/ un raffermissement du lien entre les Roumains de la diaspora et ceux du pays ?
P. Radu Preda : À l’échelle historique, étant un mouvement anticommuniste, l’exil roumain a des contours plus clairs et c’est déjà un chapitre à part, qui peut être étudié comme tel. La diaspora roumaine, en revanche, a encore besoin de temps. Peut-être même d’un siècle et plus. J’attends, moi aussi, une génération de Roumains qui soient puissamment branchés, surtout intérieurement, au Pays et à leur nouvelle patrie à la fois, au lieu où la décision de leurs parents les a amenés il y a des décennies et où, selon le cas, ils sont nés. Je rêve d’une élite de la diaspora, de citoyens européens (mais aussi américains ou australiens) d’origine roumaine, de figures avec lesquelles on puisse résonner, nous, ceux qui sommes restés au pays, mais aussi leurs voisins, leurs collègues de travail et pourquoi pas les autorités des pays d’accueil. Afin d’arriver à un tel niveau, nous avons besoin de deux ingrédients sociologiques et d’un élément profond. Les ingrédients sont : la quantité et le temps, pour qu’une masse critique puisse se former, qui, par l’auto-sélection et en remplissant les critères des autres, puisse faire surgir les vrais éléments de pointe. À savoir, non seulement les patrons de bus, qui par bonheur assurent notre mobilité, ou d’enseignes qui sous-traitent de la main d’œuvre bon marché, mais permettant une vie décente à des centaines de familles au Pays, mais aussi des esprits éclairés, culturellement habités et animés par des idéaux, résistant à la dérive où la terre presque entière sombre actuellement. L’élément profond ? C’est l’Église ! Il y aura des temps – et je ne veux pas faire le prophète – lorsque le maintien de l’ouverture de nos lieux de culte de la diaspora, avec les factures à jour et un nombre de plus en plus réduit de fidèles, sans jeunes, va représenter la véritable mission et la pastoration authentique. Pour le moment, nous vivons de beaux jours, nous mangeons notre pain blanc et nous sommes gâtés. Nous construisons, nous instituons des structures, nous fondons des doyennés, etc. Bref : nous nous comportons comme si nous étions chez nous, même avec les différences de langue, de mentalité et d’attitude. À moyen et long terme cependant, nous allons payer cher pour la qualité douteuse du clergé, sélectionné d’après des critères arbitraires, tout comme au niveau catéchétique, nous allons payer notre manque de temps pour chaque fidèle. Maintenant, la diaspora roumaine, du point de vue ecclésial, est un phénomène de masse, comme au Pays. Dans pas très longtemps, au Pays, mais d’autant plus dans la diaspora, le fait ecclésial va s’incarner de personne à personne, de respiration à respiration, d’une manière intime. Ce qui ne sera pas mauvais. Au contraire. Ce changement va entraîner une re-situation, une réduction des ambitions fondatrices et, dans l’ensemble, un retour à l’essentiel.
Le cimetière des soldats roumains de Soultzmatt est un bon exemple de mémoire, à la fois de la part de l’État roumain que de l’État français, mais aussi de la part de l’Église Orthodoxe Roumaine, par ses deux Métropoles de l’Europe Occidentale qui, chaque année, s’assurent que la mémoire des soldats roumains reste vivante. Dans quels domaines l’Église continue-t-elle cette démarche pour que la mémoire des Roumains perdure aussi en dehors des frontières de la Roumanie ?
P. Radu Preda : L’exemple donné est en effet merveilleux ! Je suis allé moi aussi deux ou trois fois à Soultzmatt et j’ai senti, sous le ciel de l’Alsace, que j’étais plus proche de la Patrie, mais aussi le fait que je ne devais pas avoir honte, en France, de ma roumanité, tant que mes ancêtres sont morts pour la liberté d’un pays, et dans l’ensemble d’un continent. Par rapport à la mémoire des « actes » des Roumains en dehors des frontières, certes nous avons énormément de choses à faire, justement pour dépasser le narratif pénal, même criminel, qui nous entoure tel un nimbe noir. Dans la logique inspiratrice d’ordre du Patriarche Daniel, je suggérerais, comme point de départ, un travail d’inventaire qui rassemble les fondations et les biographies roumaines de la diaspora. Évidemment, toutes devant être interprétées historiquement et théologiquement en même temps. Ensuite, dans la même direction de l’étude du phénomène que nous invoquons mais dont les dimensions nous échappent, à juste titre, c’est-à-dire pas parce que nous manquons d’intelligence, j’encouragerais une analyse sociologique spécifique, en fonction à la fois du pays d’accueil et du lieu d’origine. « L’animal social » libéré il y a plus de trois décennies de la cage du régime communiste a pris la fuite, est passé par des tunnels et a sauté par-dessus des clôtures, a souffert et a avalé son humiliation, a insisté et a espéré, a accepté des conditions misérables de vie et de travail, a été abusé, mais a eu aussi du succès, a prospéré, s’est réjoui, a évolué et s’est intégré. Par-dessus tout cela s’est posé, régulièrement, le nuage transparent d’encens des prières de l’Église qui a accompagné ses filles et ses fils dans la plus grande aventure de notre histoire écrite. Adroits ou non, porté sur le gain matériel ou non, plus raffinés, attentifs à l’atmosphère culturelle et politique, parlant la langue du pays d’accueil ou balbutiants, ou tout simplement muets, nous les prêtres, nous avons été solidaires, même si cela nous a parfois coûté la vie de notre famille. Le corps diplomatique roumain de l’étranger change presque tous les quatre ans, pendant que nous, les prêtres, à côté des évêques, nous sommes restés ici pendant des décennies. Nous avons vieilli à côté des jeunes cueilleurs de fraises, devenus pendant ce temps, durant la pandémie, des « emballeurs » chez Amazon, et nous avons tressailli, avec joie, à chaque pleur de nouveau-né que nous avons baptisé avec reconnaissance et que nous avons ajouté au peuple de Dieu. Après, la plupart du temps, nous l’avons perdu de vue, mais sans perdre l’espoir de le rencontrer à nouveau...
Partant de deux titres : le Livre de l’Olt écrit par Geo Bogza et les Ciels de l’Olt écrit par le digne de mémoire, le métropolite Bartolomeu Anania, je vous propose un exercice d’imagination. Pensez-vous que pour nous, comme Roumains, le fait de vivre sous le signe du tumulte mais aussi des grandes distances, de la pérégrination mais aussi de la stabilité, nous pourrions profiter du fait d’embrasser la totalité de notre histoire et de notre culture dans une vision intégratrice ? Si oui, alors quel titre pourrait porter un livre qui en parlerait ?
P. Radu Preda : Jusqu’en 1918, les Roumains ont vécu pendant des siècles l’expérience de l’étranger... dans leur propre pays. D’une région à l’autre, d’une juridiction politique à l’autre, d’un côté et de l’autre des Carpates, d’une rive à l’autre du Prut, les Roumains ont été en permanence à la fois chez eux et en visite. En règle générale, en fuite ou dans l’illégalité. L’échange de lettres et de livres, les visites pastorales ou la transmission du chant, tout s’est consommé sous la pression d’une histoire qui n’a pas voulu que nous soyons réunis. Non, je ne dramatise pas et je ne veux pas non plus devenir pathétique, mais l’unité de cette nation, tout dépassé que puisse paraître ce terme actuellement, en plein globalisme, a été, il y a cent ans, le grand miracle qui nous est arrivé. Payé en avance, mais non moins, sur le front. Par presqu’un million de compatriotes et d’étrangers, par ceux qui, comme c’est écrit à l’entrée du petit cimetière militaire qui se trouve derrière le Casino de Sinaïa, ont lutté pour « leur » Patrie. Sur la ligne du front entre le Royaume de Roumanie et l’Empire Austro-Hongrois se sont rencontrés face à face, baïonnette contre baïonnette, selon leur solde, des Roumains, des Hongrois, des Allemands, des Tchèques, des Slovaques, des Juifs et des Ukrainiens. Nous avons vaincu non pas parce que nous avons été plus courageux ou parce que nous avons eu une stratégie plus intelligente, mais parce que tandis que tous les autres avaient une proie à garder, nous voulions récupérer un don. Nous avons lutté dans cet « étranger » roumain. Or, troublés d’une manière permanente dans les données de notre géographie, nous ne sommes pas devenus un peuple de conquéreurs, mais pas non plus de grands explorateurs du monde, ne serait-ce que pour la banale raison de ne pas avoir été riches. C’est une chose suggestive que dans la littérature et dans la culture roumaine en général, la figure de quelqu’un comme Nicolae Milescu le Spathaire [grand voyageur roumain du 17è siècle, N. Tr.] est restée en quelque sorte unique. Certes, il y a eu toute sorte d’étrangers dans les Pays Roumains, certains nous décrivant avec ironie, d’autres avec empathie, même si, j’en suis certain, tous ont profité de la même paradoxale hospitalité exagérée du Roumain pauvre. Les volumes de ces Reiseberichten édités par Iorga sont, de ce fait, une lecture obligatoire. Quel titre pourrait porter un (nouveau) livre sur tout cela ? Difficile à dire. Une suggestion seulement : Le chemin du Roumain vers chez lui. En entendant par « chez lui » le feu du foyer et la bougie allumée dans l’église. Au demeurant, au Pays et dans la diaspora, n’oublions pas, si nous restons sains et saufs, que tout ce que nous avons, absolument tout, y compris la liberté de prendre le large, est dû à une file longue comme l’histoire de parents et de grands-parents qui ont voulu notre bien, même si en toute honnêteté, ils auraient désiré que nous restions pour toujours à leurs côtés. Et non pas seulement à côté de leurs tombes, de temps en temps...
Interview réalisée par Diacre Alexandru Ojică