publicat in Varia pe 15 Avril 2021, 20:49
N’oublions pas que l’homme, ayant goûté au fruit défendu, apparemment ne décida pas seulement d’insulter son Créateur, mais aussi de sa propre perdition, car on lui avait dit directement et clairement : au même temps que vous en mangerez, vous mourrez très certainement (Gn 2 : 17). Après cela, tendre la main vers le fruit signifiait la même chose que la tendre vers sa propre mort.
Et tout cela ne nous a pas découragés ! Et nous avons assumé toutes les conséquences de cette décision nôtre ! Ô soleil, pourquoi ne t’es‑tu pas obscurci en cet instant devant notre mère pour lui indiquer le danger ? Terre ! Pourquoi n’as‑tu pas tremblé sous ses pas quand elle a tendu la main ? Arbres du paradis ! Pourquoi ne vous êtes‑vous pas inclinés jusqu’à terre et ne l’avez‑vous pas retenue ? Arbre de la connaissance, pourquoi n’as‑tu pas toi‑même révélé le secret caché en toi ?
Mais que pouvait faire une créature déraisonnable, soumise à la loi de la nécessité, lorsque le Seigneur omniscient l’avait outrepassée avec la liberté ? Son devoir sera de partager avec nous les conséquences malheureuses de notre chute, sans se préoccuper de contrôler notre liberté et de définir son action. Le Créateur Lui‑même ne voulut pas faire cela. Ayant une fois pour toutes donné à l’homme la liberté, et ayant en quelque sorte refusé d’exercer sur elle Sa toute‑puissance contraignante, Il ne reviendra jamais sur ce don qu’Il nous fit.
Ce n’est pas une mince affaire, mes frères, que d’être libre ! Dans un certain sens, cela signifie d’être comme Dieu !... Car, par la liberté, chaque homme, le plus pauvre et le moindre, peut faire chaque minute ce qui, de toute éternité, est à jamais resté hors de la portée de la totalité des créatures déraisonnables, avec toute l’énormité de leur force et la variété de propriétés, parce que ces êtres, apparemment déraisonnables, étaient tous soumis à la loi de la nécessité et ne pouvaient pas s’écarter de la voie selon laquelle ils étaient dirigés. Au contraire, l’homme peut changer ses pensées et ses actions chaque minute, être dans l’émulation vers les hauteurs ou les abîmes, aller à droite ou à gauche, suivre la vérité ou le mensonge, choisir le bien ou le mal. Ainsi, bien que, comme d’autres créatures, il ait été créé à partir de rien par la toute‑puissance de Dieu, il est en même temps lui‑même, par l’utilisation de ses capacités et pouvoirs, et peut et doit être, pour ainsi dire, le créateur de son destin.
Apprenons, mes frères, notre propre avantage, et soyons pleins de respect devant la grandeur du don qui nous embellit, et cessons de gaspiller le trésor de la liberté sans discernement. Car c’est un cadeau aussi dangereux que grand. Nous pouvons tout faire chaque minute, par la liberté, sans jamais pouvoir revenir en arrière et défaire ce qui est fait. De plus, chaque action de notre part ne reste pas seule, mais produit d’elle‑même une série infinie d’actions qui lui ressemblent. Chaque bonne action de notre part, pendant toute l’éternité, produira d’elle‑même une série de bonnes actions ; tandis que le mal en produira de mauvaises et de misérables. Par conséquent, peu importe ce que tu décides, ô toi homme, souviens‑toi que, lorsque tu prends ta décision, tu engages l’éternité. Agissant avec frivolité, nous recevons souvent déjà dans cette vie le châtiment de notre frivolité : parfois nous serions heureux de tout donner pour changer un acte, mais c’est impossible. Dans l’éternité, où nous devons passer par la mort, nous en souffrirons cent fois davantage, car l’acuité de notre regard sur le mal de nos péchés passés deviendra incomparablement plus fine, et le sentiment de dégoût envers eux sera plus vif. Nous verrons comment nos péchés, comme nous‑mêmes, ne meurent pas, mais vivent dans leurs mauvaises conséquences ; et en même temps, nous ne pourrons rien faire pour les détruire. Par conséquent, si nous avons pitié de nous‑mêmes, mes frères, nous utiliserons notre libre arbitre avec le plus grand discernement en tout ; de plus, nous essaierons d’éviter non seulement les péchés, mais aussi les violations mineures de la loi de Dieu, en gardant à l’esprit que le premier péché qui nous a tous détruits et tout autour de nous, a consisté, en son apparence, non pas à obscurcir le soleil ou la lune dans le ciel, mais à cueillir d’un arbre et à goûter du fruit défendu.
Archevêque Innocent de Chersonèse et de Tauride,
« La chute d’Adam », Éditions Apostolia, Paris 2021