publicat in Varia pe 3 Avril 2021, 20:01
– Oui, entrez, entend‑on derrière la porte à laquelle je frappe avec délicatesse pour ne pas déranger une dame qui vient d’avoir 100 ans.
– Je suis heureuse que vous soyez là. J’ai pu enfin vous trouver, me dit la dame, très coquette.
Je n’en crois pas mes yeux. Avoir une si bonne mine à 100 ans, ce n’est pas peu de chose. Madame Henriette est très soignée. Elle a mis ses meilleurs habits et les boucles d’oreilles fantaisie, car, dit‑elle, ce sont ses accessoires préférés. Elle a aussi choisi le plus beau collier hérité de sa mère. Elle porte aussi une écharpe de grand prix de sa grand‑mère.
– J’ai pensé pour cette rencontre vous raconter l’histoire de chaque chose que je porte, m’annonce Madame Henriette.
Elle est arrivée en Allemagne il y a quarante ans. Elle ne voulait aucunement quitter son pays, mais la persécution communiste devenait de moins en moins supportable. Sa fille avait déjà fui la Roumanie, et sa propre vie était de plus en plus difficile, non seulement à cause de la solitude, mais surtout à cause des pressions qu’elle subissait de la part des autorités. Sa fille a réussi à la faire venir en Allemagne au prix de grands efforts.
Madame Henriette tient parole et me raconte l’histoire de chaque objet vestimentaire choisi pour notre rencontre. Ce sont des histoires intéressantes qui éveillent des souvenirs d’une époque qui avait sa beauté malgré les difficultés auxquelles les gens se confrontaient. Elle venait d’une famille nobiliaire. Ceci se voyait non seulement dans les vêtements choisis, mais aussi dans les paroles qu’elle choisissait avec attention et dans les gestes d’une grande finesse.
– Ma famille n’a pas été très religieuse. Ma grand‑mère m’a transmis cette joie de rencontrer Dieu dans la prière. Je ne me rappelle pas avoir cessé de prier depuis que j’étais enfant. Ma pensée s’est dirigée tout le temps vers Dieu. Même ici, loin du pays et de l’église, j’ai continué à vivre dans la présence de Dieu. Et je priais pour qu’Il me donne la joie de rencontrer encore une fois dans ma vie un prêtre et de pouvoir me confesser.
Dieu a exaucé sa prière. Une personne qui venait d’être embauchée à la maison de retraite lui a dit qu’elle était aussi orthodoxe. Elles sont entrées en dialogue au sujet de l’Église et elle lui a avoué son désir de recevoir la visite d’un prêtre. L’infirmière a cherché sur internet et m’a appelé pour apporter cette joie à Madame Henriette.
Nous passons encore quelques minutes dans le lointain passé de l’enfance de Madame Henriette, puis nous revenons à l’instant présent.
– Bon, mon père. Maintenant je vais aussi me confesser, même si, je vous le dis la main sur le cœur, je ne pense pas avoir de raison de demander pardon à Dieu. J’ai fait le bien à tous, tant que j’ai pu. J’ai passé ma vie dans le silence et je n’ai eu affaire à personne.
Pour un instant, ma pensée s’arrête. «Vivre cent ans et ne pas savoir pourquoi demander pardon ?» Cette question foudroie ma pensée et mon âme se remplit de tristesse.
– Il n’y a pas de jour où l’homme vive et ne pêche pas, c’est ce que disent les Saintes Écritures. Je le crois de tout mon cœur, lui répondis‑je en essayant de lui inspirer une véritable confession.
– C’est peut‑être vrai pour d’autres, mais pas pour moi, me réplique‑t‑elle avec détermination.
– Dans cette situation, il n’est pas besoin de se confesser, parce que dans la confession nous demandons pardon à Dieu pour nos péchés.
– Je n’ai pas de péchés, répéta Madame Henriette.
– Bon, alors nous allons remettre la confession à plus tard, lorsque vous sentirez le besoin de demander pardon à Dieu.
– C’est une très bonne idée, acquiesce Madame Henriette, faisant voir un sentiment de mécontentement pour une telle approche d’un prêtre qui semble ne pas comprendre qu’il y a aussi des gens sans péchés.
Nous nous séparons cordialement. La finesse de Madame Henriette ne disparait pas, même dans ce contexte un peu tendu. Elle reste polie. Et moi de même. Nous nous disons au revoir, non sans que je lui offre quelques petites icônes et livres de prières.
Je sors par la porte de la maison de retraite et j’inspire l’air frais du soir. Comme un éclair me revient la question de tout à l’heure : «Vivre cent ans et ne pas savoir pourquoi demander pardon ?» Qu’est‑ce qu’on ne peut pas entendre ! J’ai le sentiment d’avoir perdu mon temps et je me demande comme tout débutant pourquoi Dieu m’a conduit vers une si triste rencontre. Rapporter la Divine Communion à la maison sans faire communier au Christ une personne dont la vie s’approche de la fin est une chose très triste.
Trois ans s’écoulent depuis cette triste rencontre. Je reçois à nouveau l’appel de l’infirmière dont je n’avais pas oublié le prénom. J’ai cru qu’elle allait me donner la nouvelle du trépas de Madame Henriette.
– Mon père, Madame Henriette souhaite vous revoir, me dit‑elle.
– Vous en êtes certaine ? lui répondis‑je avec surprise, sachant à quel point elle avait été impatiente de me voir partir.
– Oui, mon père. Il n’y a aucun doute.
J’y vais. Un miracle s’était‑il passé ? Oui, c’était le cas. Je retrouve Madame Henriette étendue dans le lit. Elle ne peut plus bouger sans aide. Son visage est amaigri, ses forces évidemment diminuées. Mais elle est tout aussi bien soignée. Ne manquent pas le rouge à lèvres, les boucles d’oreille, l’écharpe autour du cou. La même tenue choisie pour des rencontres spéciales.
– Mon père, je veux me confesser. J’ai pensé à ce que vous avez dit à notre dernière rencontre et vous avez entièrement raison. Il n’y a pas de jour où l’homme vive et ne pèche pas. Vous vous rendez compte combien j’ai péché devant Dieu si je viens d’avoir 103 ans ?
Je suis inondé par une joie aussi intense que la tristesse que j’avais ressentie trois ans auparavant. Seigneur, grand est Ton pouvoir et infini est Ton amour. Pourquoi as‑Tu voulu absolument sauver cette femme ?
Nous commençons le travail. Une confession en bonne et due forme commence. La chambre se remplit d’une paix et d’une joie immenses. Le visage de Madame Henriette brille d’une lumière d’un autre monde. Le Christ est prêt à rentrer avec Son Corps et Son Sang dans le cœur même de cette femme. J’accomplis le service et je pars avec une joie indescriptible. J’ai compris que cette femme a apporté beaucoup de joie dans les cœurs de ceux qui l’ont connue. Il n’y a pas eu une âme dans le besoin et qu’elle n’ait aidée. Et à présent c’était elle qui avait un grand besoin spirituel. Elle ne pouvait comprendre que le péché hante notre vie à chaque instant et qu’il n’y a pas de jour où nous ne commettions pas de faute devant Dieu, indépendamment du bien qu’on peut faire aux autres. Et Dieu a patienté pendant 103 ans pour qu’elle comprenne aussi cette chose. Très peu de temps après qu’Henriette ait reçu aussi ce don de la compréhension spirituelle, elle est partie vers le Christ Seigneur pour être avec Lui dans l’éternité et apprendre là aussi des choses d’une beauté insoupçonnée.
P. Iosif Cristian Rădulescu