Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, n’aura jamais soif (Jean 4, 14)

publicat in Le monde intérieur pe 11 Mars 2021, 12:46

Les civilisations se succèdent, les formes de vie changent, le visage du monde se transforme, mais la soif spirituelle reste indestructible, inextinguible : don, à la fois précieux et poignant qui n’est octroyé qu’à l’homme, comme signe et substance de son humanité. Don précieux, car il tire l’homme toujours vers le haut, (…). Mais don douloureux aussi, car il contredit trop souvent ses instincts terrestres et transforme toute sa vie en un combat, en une quête angoissée.

Père Alexandre Schmemann, « Vous tous qui avez soif »

La différence fondamentale entre l’homme et l’animal, c’est que l’animal se contente d’être ce qu’il est et de vivre sa vie terrestre, sans essayer de comprendre pourquoi il vit, tandis que l’homme ne peut se satisfaire de sa vie animale et veut savoir d’où il vient, où il va et quel est le sens de son existence en ce monde. C’est là un trait ontologique de la conscience humaine : l’homme est un animal qui se demande pourquoi il vit. Et comme les choses matérielles ne peuvent répondre à cette question, ce désir de connaître le sens de l’existence est toujours une soif de nature spirituelle, présente chez tous les représentants de l’espèce humaine, depuis l’homme des cavernes jusqu’à l’homme moderne. L’homme religieux est un homme qui éprouve le besoin vital de donner un sens à son existence terrestre. Autrement dit, tous les hommes, croyants ou incroyants, sont des hommes religieux, qu’ils en soient conscients ou non : « Quel que soit le degré de désacralisation du Monde auquel il est arrivé, l’homme qui a opté pour une vie profane ne réussit pas à abolir le comportement religieux », si bien que « l’existence même la plus désacralisée conserve encore des traces d’une valorisation religieuse du Monde » (Mircea Eliade, « Le sacré et le profane »). L’homme de toutes les cultures anciennes et des sociétés traditionnelles avait compris que le sens et la valeur de l’existence naturelle se situent sur un plan surnaturel : « Pour l’homme religieux, la Nature n’est jamais exclusivement « naturelle » : elle est toujours chargée d’une valeur religieuse (…), puisque le Cosmos est une création divine » (Mircea Eliade, op. cit.). 

Les temps modernes sont la seule époque de l’histoire de l’humanité où le monde a été désacralisé, si bien que l’homme cherche l’explication de la vie et de l’univers sur un plan exclusivement naturel, qui est la seule source de savoir reconnue et autorisée par les sciences modernes, qui sont devenus de ce fait incapables de répondre aux questions essentielles de l’homme : « Ces sciences-là ignorent tout simplement ces questions. Elles disent : « À la question de savoir qui tu es et pourquoi tu vis, nous n’avons pas de réponse et nous ne nous occupons pas de cela ; mais si tu veux connaître les lois de la lumière, des combinaisons chimiques, les lois de l’évolution des organismes, si tu as besoin de savoir les lois des corps, de leurs formes et les relations des nombres et des grandeurs (…), à tout cela nous avons des réponses claires, précises et incontestables » (Léon Tolstoï, « Confession »).

Aucune science inventée par l’homme ne peut répondre à cette question fondamentale de l’être humain de tous les temps : « Est-il dans ma vie un sens qui ne soit détruit par l’inévitable mort qui m’attend ? » (Léon Tolstoï, op. cit.).

Les sciences de ce monde, dont l’horizon se limite aux choses mortelles, ne peuvent concevoir ni connaître aucune vérité supérieure à la mort. C’est pourquoi aucune science de la terre ne pourra jamais apaiser la soif spirituelle de l’homme, dont l’âme aspire à retrouver le Royaume des cieux et la vie éternelle, que seule la foi en Dieu peut nous donner, car « toutes les réponses de la foi donnent à l’existence humaine finie un sens infini » (Léon Tolstoï, op. cit.).

Parce qu’il est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme porte l’infini dans son cœur et a soif d’une vie éternelle, qu’aucune créature mortelle, aucune science, aucune chose de ce monde ne peuvent lui donner. C’est pourquoi « le sentiment fondamental de notre cœur est la tristesse. Cela signifie que notre nature pleure après le paradis perdu, et que, quels que soient nos efforts pour étouffer ces pleurs, ils retentissent au plus profond de notre cœur, malgré toutes les réjouissances qui nous étourdissent » (Saint Théophane le Reclus, Réponses aux questions des intellectuels » T. 2).

La soif de connaissance de l’esprit humain provient de l’aspiration de notre âme à retrouver Dieu, car Lui seul peut répondre aux questions essentielles, vitales, de l’être humain : « L’homme ne s’explique pas au niveau de l’homme ». « Dans son être authentique, la créature a des racines célestes » (Olivier Clément, « Questions sur l’homme »). C’est pourquoi « Dieu n’est pas une évidence extérieure, mais un appel secret en chacun de nous » (Olivier Clément, cité par Mgr. Kallistos Ware, « Approches de Dieu dans la voie orthodoxe »). 

Ne pouvant nous donner une explication totale et cohérente de l’univers et de la vie, les sciences des temps modernes ont divisé la connaissance en parcelles de plus en plus petites, morcellement qui limite de plus en plus l’horizon du savoir. Il y a de nos jours une multitude de sciences particulières mais une ignorance totale du sens de la vie et de l’univers. À ce propos, l’écrivain Bernard Shaw a donné la définition suivante du savant moderne : « Le spécialiste est un homme qui connaît de plus en plus de choses sur de moins en moins de choses, si bien qu’à la fin, il connaît tout sur rien ». 

En effet, ce n’est pas en disséquant des grenouilles ou en analysant les cailloux de la planète Mars que l’on pourra découvrir le sens de l’existence et du monde, que seule la foi en Dieu peut nous révéler : « Croire en Dieu m’aide à comprendre pourquoi le monde doit être ce qu’il est, avec ce qu’il a de beau et aussi de laid ; pourquoi je dois être ce que je suis, avec ma noblesse et aussi ma mesquinerie ; pourquoi il me faut aimer les autres et reconnaître leur valeur éternelle. Sans ma foi en Dieu, je ne peux concevoir aucune autre explication à tout cela. Ma foi en Dieu me permet de donner un sens aux choses, de les percevoir comme un tout cohérent, d’une manière que rien d’autre ne peut égaler. La foi me permet de créer de l’unité à partir du multiple » (Mgr. Kallistos Ware, op. cit.). 

C’est parce que l’âme humaine a soif de la vérité et de la vie qui viennent de Dieu, qu’aucune vérité scientifique, ni aucun plaisir de la vie terrestre ne pourront la contenter, car « l’âme, on ne peut la tromper, de même qu’on ne peut tromper un homme affamé en lui donnant une pierre à la place du pain » (Saint Théophane le Reclus, op. cit.). 

C’est pourquoi l’âme de tous les hommes cherche Dieu, de manière consciente ou non, car nous sommes tous les descendants d’Adam, qui pleure dans le cœur de chacun de nous de s’être séparé de Dieu et d’avoir perdu le Royaume des cieux : 

« Adam languissait sur terre et sanglotait amèrement. 
La terre ne lui était pas douce, 
Et il soupirait après Dieu en clamant : 
« Mon âme languit après le Seigneur, et je le cherche avec des larmes.
Comment ne Le chercherais-je pas ? 
Quand j’étais avec Lui, mon âme était joyeuse et sereine,
Et l’Ennemi n’avait point d’accès auprès de moi ;
Mais à présent l’esprit mauvais a pris pouvoir sur moi, 
Agite et fais souffrir mon âme. 
C’est pourquoi mon âme désire à en mourir le Seigneur ; 
Mon esprit s’élance vers Dieu, et rien sur terre ne peut me réjouir.
Rien ne peut consoler mon âme, 
Mais elle désire de nouveau voir le Seigneur et être comblée par Lui. »

Saint Silouane, « Les lamentations d’Adam »).