publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Mars 2021, 21:02
« Il leur disait dans Son enseignement : „Gardez-vous des scribes, qui aiment à se promener en robes longues, et à être salués dans les places publiques ; qui recherchent les premiers sièges dans les synagogues, et les premières places dans les festins ; qui dévorent les maisons des veuves, et qui font pour l’apparence de longues prières. Ils seront jugés plus sévèrement.” Jésus, s’étant assis vis-à-vis du tronc, regardait comment la foule y mettait de l’argent. Plusieurs riches mettaient beaucoup. Il vint aussi une pauvre veuve, elle y mit deux petites pièces, faisant un quart de sou. Alors Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : „Je vous le dis en vérité, cette pauvre veuve a donné plus qu’aucun de ceux qui ont mis dans le tronc ; car tous ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre.” »
Àmesure que nous parcourons les Saints Évangiles nous voyons comment les rencontres entre le Christ et les hommes sont à chaque fois des moments de partage de l’amour divin, mais aussi de pédagogie assumée pour l’édification et le salut du pécheur. En même temps, nous notons la tension croissante entre le message prêché par le Sauveur et la parfaite obtusité du système religieux juif. Ceux qui auraient dû éclairer le peuple et le rendre plus proche de Dieu étaient devenus non seulement des docteurs de la loi secs et froids, mais étaient aussi caractérisés par une grande hypocrisie.
Le Saint Évangéliste Marc nous dit qu’une grande foule écoutait le Seigneur avec joie. Une vieille traduction roumaine remplace le terme de joie par celui de délectation, ce qui est beaucoup plus expressif, et rapproché du terme grec d’origine ἡδέως, hēdeōs. La parole du Seigneur a de la force, mais ce n’est pas une force qui écrase, ou qui humilie l’auditeur, mais une force qui console, qui aide, qui redresse l’homme déchu, le remplit de délectation, lui procure du bien-être, par son pouvoir de guérison. C’est la raison pour laquelle Jésus avertit son auditoire : « Gardez-vous de... ». On se serait attendu ici que la mise en garde concerne des voleurs, des criminels, des envahisseurs étrangers, toute sorte de pécheurs. Mais les paroles se dirigent directement vers les guides religieux : gardez-vous des scribes.
Les scribes étaient des spécialistes dans la lecture et l’interprétation des textes. Au début ils occupaient des positions laïques, mais au temps du Nouveau Testament, ils avaient aussi des devoirs religieux, par exemple interpréter les textes bibliques et s’assurer de l’accomplissement de la tradition. Même si un scribe pouvait appartenir à n’importe quelle secte judaïque ou n’appartenir à aucune, la majorité étaient associés aux pharisiens. Saint Marc, dans presque toutes les circonstances, les présente comme opposés au Seigneur et proches des anciens et des grands prêtres, avec qui ils forment le projet de Le mettre à mort. Cette intelligentsia était donc orientée vers la préservation des privilèges de caste et toute personne qui aurait représenté un danger dans ce sens était écartée sans pitié.
Le Christ ne fait pas qu’avertir contre les scribes, mais Il justifie aussi son avertissement, en faisant un portrait de ceux dont les gens doivent se garder : ceux-ci « aiment à se promener en robes longues, et à être salués dans les places publiques », cherchant en toute circonstance les places d’honneur et dévorant (κατεσθίοντες, katesthiontes) les maisons des veuves ; leur comportement entre en opposition flagrante avec ce que le Seigneur avait rappelé quelques versets plus haut : à savoir le fait qu’aimer Dieu et son prochain sont les conditions pour s’approcher du Royaume des cieux. Par conséquent, ils ne peuvent pas être des modèles mais des anti-modèles.
D’habitude, le scribe devait porter une robe simple, mais les vêtements de beaucoup d’entre eux étaient alors devenus semblables à ceux d’un important fonctionnaire d’État ou d’un homme très riche. L’arrogance et l’hypocrisie les poussent à se montrer dans les places publiques et à attendre avec une impatience non dissimulée que les gens les appellent « rabbi », en rougissant de plaisir chaque fois qu’ils étaient ainsi interpellés. Ceci parce qu’ils aimaient s’asseoir sur les places d’honneur dans les synagogues. On se réfère ici probablement aux places de la synagogue qui se trouvaient devant toute l’assemblée et du tabernacle qui contenait les rouleaux de l’Écriture. Ils violaient ainsi le premier commandement (celui d’aimer Dieu et de Lui offrir tout honneur), car ils prétendaient que cet honneur leur soit accordé de la part du peuple.
Le second commandement, celui d’aimer son prochain comme soi-même, était violé par le comportement cruel envers les veuves, dont ils dévoraient les maisons. Conformément aux informations historiques dont nous disposons, les scribes acceptaient d’être payés par les veuves pour l’assistance juridique et pour le conseil qu’ils leur offraient, même si cela était tout à fait interdit ; ils les trompaient lorsqu’ils s’occupaient de l’héritage de l’époux décédé, ils profitaient de l’hospitalité des veuves, ils leur demandaient de l’argent pour de longues prières faites en leur nom, ils mettaient leurs maisons en gage pour des dettes que les veuves ne pouvaient plus payer.1
Nous nous souvenons dans ce contexte du riche qui est resté toute sa vie insensible envers le pauvre Lazare (Lc. 16) et nous pouvons nous imaginer à quel point étaient condamnables ces scribes qui volaient le bien de ces pauvres femmes. Nous comprenons ainsi la signification des paroles du Seigneur dans l’Évangile selon Luc : « Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé » (14, 11). C’est un sérieux avertissement pour les chrétiens, pour ne pas tomber dans la pratique sèche et hypocrite de la foi.
En ce qui concerne le prochain épisode de l’Évangile, lorsqu’on parle du tronc (γαζοφυλακίου, gazophylakiou), la traduction exacte étant celle de trésorerie – parole qui pouvait désigner soit un bâtiment qui se trouvait dans la Cour des Femmes, où l’on déposait l’argent du temple, soit les coffres spéciaux pour les collectes, avec des ouvertures en forme de trompette, où l’on mettait toutes sortes de dons. Il y avait 13 coffres de ce type et dans chacun on mettait un certain type d’offrande : de vieux shekels (la monnaie de l’époque), de nouveaux shekels, des oiseaux, de jeunes oiseaux pour des offrandes, du bois, de l’encens, de l’or pour le trône de miséricorde, et le reste de six coffres était destiné aux offrandes libres. Il semble que l’évangéliste se réfère à ces derniers lorsqu’il parle du tronc.
Et dans cet espace du temps Jésus voit2 « plusieurs riches qui mettaient beaucoup ». Mais Son regard est attiré par une pauvre veuve, qui avait jeté dans le coffre « deux petites pièces (λεπτά, lepta), qui faisaient un quart de sou », ou quadrant. Un lepton était une monnaie au diamètre de moins d’un centimètre. Marc explique la valeur des deux lepta en les convertissant dans une monnaie familière des Romains. Le « quadrant » représentait un quart de la plus grande monnaie romaine de l’as ; celui-ci, à son tour, représentait une toute petite partie (0,06) d’un denier. L’offrande de la veuve était donc l’équivalent de 0,12 d’un denier ; il faut noter qu’un denier représentait le paiement habituel pour une journée de travail.3
Jésus parle de la veuve seulement devant ses disciples, qu’Il appelle de la foule auprès de Lui. Le Seigneur met l’accent sur l’état matériel dramatique de la femme (« cette pauvre veuve ») et dit d’elle qu’elle « a donné plus qu’aucun de ceux qui ont mis dans le tronc ». Pour les disciples ces paroles sont étranges. Elles semblent étranges pour nous aussi, aujourd’hui. Nous pensons que la générosité est le lot des gens riches qui financent par des grosses sommes de grands projets philanthropiques. Qui peut penser à des sommes infimes données par d’illustres inconnus ? Et alors le Seigneur explique : « tous ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre (dans le texte d’origine, ὅλον τὸν βίον αὐτῆς, olon ton bion autes, toute sa vie, tous ses moyens de subsistance) ». Même si elle pouvait mettre seulement une petite pièce, elle les a mises toutes les deux. Cette pauvre femme est donnée comme exemple aux disciples pour la manière dont elle confie toute sa vie et son espoir dans les mains du Seigneur. La comparaison avec le jeune riche qui est parti tout triste de la rencontre avec le Christ est à notre portée (Mt 19, 16 et suiv.). La pensée de se séparer de ses biens l’a éloigné du Royaume, au moins pour le moment, même s’il avait discuté avec le Christ en personne.
Saint Jean Chrysostome commente : « Personne ne doit désespérer. Les choses célestes ne peuvent pas être achetées avec de l’argent... Si elles avaient pu l’être, la femme qui a jeté deux petites pièces n’aurait reçu en échange rien d’extraordinaire. Ainsi donc, n’ayant pas d’argent, mais seulement un fort espoir, se faisant forte par sa disponibilité d’âme, elle a tout reçu ».4
« Ô, que mon âme puisse devenir une telle veuve, se détournant de satan, auquel elle s’est collée, et jeter dans la sainte trésorerie deux petites pièces : le corps et l’esprit, en amoindrissant le corps par la sobriété, et l’esprit par l’humilité, afin que moi aussi j’entende que tout mon bien je l’ai rendu saint, ne laissant au monde aucune compréhension ou mouvement (de l’esprit) »5, dit Saint Théophilacte de Bulgarie.
Seule l’humilité et la foi forte dans le Dieu Tout-puissant, vertus dont la veuve fait la preuve avec surabondance, apportent l’équilibre et la proximité réelle du Royaume des cieux. C’est la méditation la plus précieuse que nous pouvons faire en parcourant cet Évangile.
P. Octavian Schintee