La beauté du service sacerdotal accompli au nom de Dieu en terre étrangère

publicat in Interview pe 3 Janvier 2021, 20:03

Interview avec le père Daniel Benga, professeur du Département de Théologie Orthodoxe de l’Université Ludwig-Maximilian de Munich

Le Patriarcat de Roumanie a proclamé l’année 2021 comme année hommagiale de la pastoration des Roumains de la diaspora. Dans le contexte d’un nombre de plus en plus important de Roumains qui habitent en dehors de la Roumanie, de façon temporaire ou définitive, la pastoration de l’Église Orthodoxe Roumaine envers ses fidèles s’est adaptée aux nouvelles exigences. Sur la vie ecclésiale de la diaspora roumaine, sur ses spécificités et les problèmes auxquels se confrontent les Roumains, nous nous sommes entretenu avec le père Daniel Benga, professeur du Département de Théologie Orthodoxe de l’Université Ludwig-Maximilian de Munich et prêtre servant au Centre Ecclésial de Munich.

Vous avez une expérience de prêtre servant aussi bien en Roumanie que dans la diaspora. Quelles sont les différences entre la pastoration des Roumains qui habitent temporairement ou ont définitivement élu domicile dans un autre pays et la pastoration en Roumanie ?

Évidemment, nous avons à faire à une pastoration différente sur plusieurs aspects, à savoir : dans une paroisse en Roumanie, surtout à la campagne, la communauté est clairement délimitée. Même dans une ville, il existe des paroisses clairement délimitées, tandis que dans la diaspora les fidèles sont répandus non seulement à l’intérieur d’une ville mais aussi dans les villages proches, ou bien ils parcourent des dizaines de kilomètres, ce qui conduit à une dimension très importante, à savoir le caractère personnel de la pastoration. Être prêtre dans la diaspora signifie en quelque sorte accomplir la parabole de notre Sauveur Jésus-Christ, Qui raconte l’histoire de la brebis perdue (Luc 15). Je veux parler de cette recherche personnelle des gens, du contact personnel avec eux. Certes, ceci arrive également dans notre pays, mais par exemple s’il y a de très grandes paroisses, avec des milliers de fidèles, le prêtre n’arrive pas à les connaître tous personnellement ou très bien, tandis que dans la diaspora, il y a ce contact personnel et les relations sont beaucoup plus importantes qu’au pays. Pourquoi je dis cela ? Parce que la rencontre, y compris à l’église, a cette dimension du « chez soi », car nous sommes dispersés dans une majorité confessionnelle différente, dans une majorité culturelle différente. Dans les divers pays de l’Europe, les Roumains, quand ils se réunissent, retrouvent leur identité par la langue, le chant, la prière, et c’est une très belle chose. 

Moi-même, j’observe maintenant, après trois ans d’enseignement en allemand, à l’Université de Munich, une chose très intéressante : on a beau essayer d’exprimer dans une langue étrangère les sentiments ou les vécus particuliers, même durant les cours, on ne peut pas le faire de la même manière que dans sa propre langue. Et alors, tous ces éléments qui tiennent à la langue, au contexte culturel, à la géographie d’une paroisse, tout cela fait que la pastoration en Occident a un caractère personnel beaucoup plus marqué, et la relation du prêtre avec les fidèles est très étroite. À la Théophanie, en Roumanie, le prêtre va porter l’eau bénite ce jour-là de maison en maison. Mais tandis que là, tout se passe peut-être plus vite, ici le père va visiter seulement quelques familles par jour et ainsi il peut mettre jusqu’à un mois avant de visiter tous les fidèles parce qu’il doit parcourir au moins quelques kilomètres pour arriver à une famille dont il bénit la maison, mais aussi avec laquelle il arrive à parler tranquillement. Je connais des cas de prêtres qui planifient une demi-heure, voire une heure par famille, et ne vont pas visiter plus de 4-5 familles par après-midi, par exemple, pour bénir leurs maisons. 

Et j’ajouterais un autre aspect. Ici, dans la diaspora, on célèbre des Divines Liturgies « par nécessité », à savoir que souvent la préparation et une bonne partie de ce qui est naturel pour le service au pays doit être ici improvisé. Je pense aux cas où certains prêtres transportent toute l’église dans le coffre d’une voiture, ou au cas de nos hiérarques de la diaspora qui ont commencé ainsi leur pastoration, et ont réussi à construire les premières églises roumaines. De sorte qu’on peut parler d’une « église pèlerine » parce qu’on peut en tant que prêtre arriver dans une église et au moment où l’on doit commencer la Divine Liturgie, manquer de chantre. Tous ces éléments rendent la mission pastorale plus difficile, mais confèrent aussi une certaine authenticité et une beauté à cette mission que l’on vit comme belle et faite au nom de Dieu en terre étrangère. N’oublions pas que, essentiellement, la mission sacerdotale est toujours la même, là-bas ou ici, parce que les offices et les prières sont les mêmes.

Que veut dire pour un prêtre de servir dans la diaspora ? Le service est-il différent? Si oui, dans quel sens ? Est-ce que le lieu de culte, par son style architectural différent, a un impact sur le service du prêtre ?

Il est évident que tous ces éléments influencent en quelque sorte notre vécu et je peux en témoigner, puisque j’ai servi dans beaucoup d’églises orthodoxes roumaines ici en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne. Certainement l’atmosphère est différente selon les lieux et c’est très important, parce que les prêtres essaient, là où c’est possible, de créer une atmosphère qui se rapproche de la nôtre. Par exemple, chez nous en Allemagne, les églises sont beaucoup plus grandes, plus austères, certaines sont protestantes et n’ont pas du tout de peintures, et dans les églises catholiques on rencontre aussi des statues. Je rappellerai ici également l’accent qui est mis, dans la culture et la spiritualité occidentale, sur la crucifixion du Sauveur. Ici, dans toute église, on voit le Sauveur souffrant Sa passion, crucifié, avec une couronne d’épines, tandis que dans une église orthodoxe, au moment où on entre et on est à l’intérieur, on vit la spiritualité de la Résurrection. Même si la Sainte Croix est le signe de l’amour et de la mort du Christ Sauveur pour nous, la spiritualité de la Résurrection est celle qui domine dans l’Église Orthodoxe. J’ai rencontré aussi des églises catholiques dans lesquelles célèbrent des Roumains, par exemple, où l’on ressent vraiment une chaleur et une beauté, mais d’autres sont très froides. Et c’est là je pense la chance du prêtre, de trouver une église qui offre une certaine chaleur, mais aussi parfois la malchance, parce qu’on ne peut pas choisir vraiment l’église où l’on veut célébrer.

En ce moment on construit beaucoup d’églises roumaines dans la diaspora et alors on crée ce « chez nous », à nous les Roumains. Et c’est là une différence culturelle que Constantin Noica a exprimée dans l’un de ses livres, quand il a comparé la cathédrale orthodoxe d’Alba Iulia à la cathédrale catholique romaine et a mis en évidence le fait que la cathédrale orthodoxe était beaucoup plus humble, mieux placée dans son contexte, et comme l’explique Noica, à l’image de notre esprit. Nous n’avons pas voulu, par nos cathédrales, montrer que nous sommes des constructeurs de tours qui arrivent jusqu’au ciel, et nous sentir tout petits à l’intérieur, mais nous les avons intégrées dans l’espace de la création de Dieu, comme on le voit en Moldavie, où les églises sont peintes aussi à l’extérieur. Par cela, nous avons contribué à l’ouverture de l’espace entier autour de l’église, comme espace liturgique. On a vu cela tout particulièrement pendant la pandémie, lorsque dans beaucoup d’églises on a célébré la Divine Liturgie dans le préau ou à l’extérieur, dans la cour. Ces éléments contribuent tous à la manière dont nous vivons notre foi. Pour nous, les orthodoxes, lors de la Divine Liturgie, l’accent n’est pas mis, comme dans les sociétés occidentales, sur la raison, sur la compréhension de la Liturgie et ce qui arrive pendant l’office. Nous mettons surtout l’accent sur l’expérience, le vécu du mystère de Dieu, et ceci se dévoile à nous dans le cadre de la Divine Liturgie d’une manière que les chercheurs actuels appellent multi sensorielle, à savoir par tous les sens – par notre vue, par notre ouïe, par les beaux chants, par la vue des icônes, par l’odorat, le goût – en communiant à la Divine Eucharistie, par le toucher. Tous nos sens participent à ce mystère de vivre Dieu. Au-delà de cette dimension froide et qui ne permet pas toute cette expérience, je rappellerais un côté positif de l’Occident, à savoir le fait que les autels sont ouverts. Puisque les autels sont ouverts, nos fidèles peuvent aussi voir les gestes liturgiques du prêtre : la manière dont il fait la Proscomédie, dont il se signe, dont il encense, etc. Je pense que ces choses ont également un côté positif et beau, parce qu’elles aident les fidèles à mieux comprendre la Divine Liturgie, les significations des gestes accomlis par le prêtre.

Y a-t-il beaucoup d’étudiants roumains à Munich, et par exemple interagissez-vous avec eux et les membres de la communauté durant la semaine ? Quels sont les problèmes auxquels se confrontent les Roumains à l’étranger ? Comment voyez-vous ceux qui habitent en Allemagne, le pays où vous servez en tant que prêtre ?

Oui, il y a de nombreux étudiants roumains ici parce que dans l’Archevêché Orthodoxe Roumain de l’Allemagne, de l’Autriche et du Luxembourg nous avons une association, ATORG (Asociația Tinerilor Ortodocși Români din Germania – Association des Jeunes Orthodoxes Roumains d’Allemagne), tout comme il y a Nepsis dans la Métropolie Orthodoxe Roumaine d’Europe Occidentale et Méridionale. Nous avons un grand nombre de jeunes ici à Munich qui sont étudiants soit en théologie, soit dans d’autres spécialités. Les deux catégories sont bien intégrées dans la vie ecclésiale ici chez nous. Et puisque nous parlons d’intégration, ce problème est très important et je commencerais par une question : que signifie être intégré ? Le premier sens de l’intégration doit être de s’approprier la langue du pays où l’on est allé étudier ou chercher un travail. En Allemagne, nous sommes confrontés à une réalité qui est donnée par la structure d’une langue assez complexe et difficile à apprendre, et je ne parle pas ici d’un niveau élémentaire, mais du fait d’apprendre la langue d’une manière approfondie. Ce niveau est atteint par beaucoup de Roumains, en particulier par les intellectuels, mais nous avons aussi une autre catégorie qui n’atteint pas ce niveau, vu qu’ils viennent pour travailler et ne se préoccupent pas, par manque de temps, d’arriver à un niveau plus approfondi de connaissance de l’allemand. 

C’est pourquoi, je pense que pour s’intégrer dans un pays, on doit tout d’abord en apprendre très bien la langue, et la savoir au point de pouvoir aller au théâtre et comprendre une pièce de théâtre dans la langue du pays en question, pouvoir aller au cinéma ou lire un livre, pouvoir parler avec son voisin allemand, dans le cas du pays où je vis. Or, de ce que nous avons vu, il y a beaucoup de situations où l’on n’arrive pas à un bon niveau linguistique, et alors il est évident qu’on n’a pas accès à la culture en question et en fin de compte au pays en question. Mais c’est une chose qui relève de chaque personne. Il y a des gens qui viennent ici pour une période, pour des études ou pour un travail mais qui ont le projet de rentrer au pays à un moment donné. Il est donc clair qu’ils ne veulent pas s’intégrer, mais nous pouvons parler tout au plus d’une question éphémère. Mais dans la mesure où l’on vient pour rester, il serait alors idéal que toutes les valeurs de cette culture nous soient connues, même à nous, prêtres ou gens de l’Église, il est important que ces valeurs nous soient claires. Pour ceux qui veulent être prêtres en Allemagne, avec une Faculté de Théologie à Munich, il est important de faire leurs études ici, pour avoir le niveau théologique et culturel des prêtres catholiques et protestants qui étudient ici, dans les universités allemandes, et connaissent la culture de ce pays.

(À suivre)

Interview réalisée par Alexandru Ojică