Le Dieu caché, le Dieu cosmique

publicat in Fragments neptiques pe 16 Novembre 2020, 15:00

Les caricatures de Dieu jonchent l’histoire, celle aussi du christianisme, comme autant d’idoles mentales qui ont conduit les hommes soit à la cruauté, soit à l’athéisme : comment, à l’époque moderne, avec l’essor de l’esprit critique et de la liberté, auraient-ils pu accepter un Dieu qui leur semblait pire qu’eux-mêmes, du moins que la plus haute exigence de leur conscience secrètement fécondée par l’Évangile ?

Les hommes ne cessent de projeter sur Dieu, pour se l’approprier et l’utiliser, leurs propres obsessions, individuelles ou collectives. Il leur faut comprendre qu’on ne peut saisir Dieu de l’extérieur, comme un objet, car il n’y a pas d’en dehors par rapport à lui, le Créateur ne se juxtapose pas à la créature. « C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 17, 28) comme disait Paul aux Athéniens, mais, enfermés en nous-mêmes, enfermés aussi « dans sa main », nous ne pouvons le connaître que s’il établit librement avec nous une relation où la distance et la proximité se font le lieu d’une Parole, de Quelqu’un qui parle à quelqu’un. 

La plupart des hommes, enfermés dans leur corps mortel comme l’escargot dans sa coquille, enroulés dans leurs obsessions à la manière des hérissons, modèlent sur eux-mêmes leur idée du Dieu bienheureux. 

CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Stromates, V, XI (PG 9, 103) 

Les graines qui se trouvent à l’intérieur de la grenade ne peuvent voir les objets extérieurs à l’écorce, puisqu’elles sont au-dedans. De même l’homme enfermé avec toute la création dans la main de Dieu ne peut contempler Dieu. […]

C’est par lui que tu parles, ami, c’est lui que tu respires, et tu ne le sais pas ! Car ton esprit est aveugle, ton cœur endurci. Mais, si tu veux, tu peux guérir. Confie-toi au médecin, il ouvrira les yeux de ton âme et de ton cœur. Qui est médecin ? Dieu, par sa parole et sa sagesse […]. 

THÉOPHILE D’ANTIOCHE, Premier Livre à Autolycus, 5 et 7 (SC n° 20, p. 66 et 72) 

Dieu n’est pas davantage un objet de connaissance. Les concepts, qui ne vont jamais sans une volonté secrète de classement, de possession, sont impuissants à saisir celui par lequel nous devons nous laisser « saisir ». Aux deux sens du mot : d’ouverture à sa venue, à sa libre révélation, et de saisissement, d’émerveillement. 

Tout concept formé par l’entendement pour tenter d’atteindre et de cerner la nature divine ne parvient qu’à façonner une idole de Dieu, non à le faire connaître. 

GRÉGOIRE DE NYSSE, Vie de Moïse (PG 44, 377)

Seul l’émerveillement peut entourer l’inentourable puissance. 

MAXIME LE CONFESSEUR, Sur les Noms divins, 1 (PG 4, 192)

Ainsi l’Épouse du Cantique des Cantiques, dans le commentaire de Grégoire de Nysse, ne cesse de chercher l’Époux qui l’attire dans une distance toujours renouvelée. 

L’Épouse parle : « J’ai cherché dans la nuit à savoir quelle est son essence. […] Mais je n’ai pu trouver. Je l’ai appelé d’autant de noms qu’on en peut nommer, mais aucun nom n’a eu la force de l’atteindre. Comment en effet pourrait-on atteindre par un nom celui qui est au-delà de tout nom ? »

GRÉGOIRE DE NYSSE, Homélies sur le Cantique des Cantiques, 6e homélie (PG 44, 893)

La véritable approche du mystère sera donc d’abord de célébration, et de célébration cosmique. Pour les Pères, la chute a voilé mais non détruit la transparence des êtres à la lumière divine. Certes, l’universel élan vers Dieu est devenu « gémissement », « soupir de la création ». Mais la prière constitue toujours l’être même des choses : « Tout ce qui existe te prie. » Le caractère inépuisable de la transcendance s’exprime dans la profusion des créatures. L’univers est la première Bible. Chaque être manifeste la Parole créatrice qui la fonde et l’attire. Chaque être exprime une idée dynamique, une volonté de Dieu. À la limite chaque chose est un nom créé de celui qu’on ne peut nommer. 

Olivier Clément, Sources, Desclée de Brouwer, 2007