Vous aimez mes rideaux ?

publicat in Varia pe 14 Novembre 2020, 14:57

– Bénissez, mon père. J’ai cru que je n’allais plus vous revoir avant de mourir, me dit Madame Maïa.

– Le Seigneur ne l’aurait pas permis, je lui réponds avec joie.

– Mon père, pendant quelques semaines j’ai été hospitalisée et avec cette corona-maladie personne n’a pu me rendre visite. J’ai cru que j’allais mourir sans communier. Je n’avais pas peur de mourir, mais mourir sans communion et sans confession... Mais voici que le Seigneur ne m’a pas abandonnée.

Nous nous asseyons comme deux vieux amis et nous commençons à nous écouter mutuellement. J’écoute tous ses tracas, et elle écoute mon cœur joyeux de ces retrouvailles.

– Vous savez ce que j’ai appris durant ces semaines à l’hôpital ? me demande Madame Maïa. De ne me plaindre de rien. De remercier Dieu pour tout. Voilà que je vois à peine. Je vois seulement avec une moitié de l’œil droit, avec le gauche je ne vois plus rien du tout. Gloire à Toi, Seigneur. Au moins je vois encore quelque chose. Les jambes m’ont lâchée presque complètement. Mais j’arrive à bouger un peu dans la maison. Je me fais à manger, je fais la vaisselle, je fais la lessive, j’étends les affaires lavées là où je peux... Gloire à Toi, Seigneur. J’ai même changé mes rideaux toute seule. Cela m’a pris un peu de temps, mais j’y suis parvenue. Mon Dieu, que j’ai remercié le Seigneur pour cela. Père, pour moi, à mon âge, ces choses sont de vrais exploits.

Maïa a quatre-vingt-douze ans, mais elle est pleine d’énergie, une énergie qui rappelle plutôt l’âme pure d’un enfant.

J’ose lui demander :

– Madame Maïa, avez-vous toujours eu autant d’énergie ?

– Oui, mon père, je suis ainsi depuis toujours. Mais malheureusement je n’ai pas toujours utilisé mon énergie pour faire le bien, me dit-elle d’un ton où se mélangent le regret et la honte. J’ai passé beaucoup d’années sans Dieu et j’ai servi le malin. Des années durant je n’ai su que travailler, persuadée que si j’allais dépasser les autres en fortune et honneurs j’allais être heureuse. J’ai mis malheureusement cinquante ans à comprendre que le bonheur consiste à rendre les autres heureux. 

– Et comment votre vie a-t-elle changé à cinquante ans ? je lui demande, curieux d’apprendre ce qui peut changer tellement la vie d’une personne, pour qu’à ce bel âge elle puisse déborder de joie et de paix.

– Eh bien, les chagrins... Mais les chagrins sont comme le vent : si on comprend sa voix, même s’il semble être contraire, il te porte dans la bonne direction. J’ai perdu tout ce que j’avais amassé et j’ai compris que j’avais investi les années de ma vie et mon âme dans quelque chose qui n’en valait pas la peine. Et en plus, j’ai perdu aussi les êtres les plus chers, que j’ai sacrifiés pour assouvir mes ambitions.

Madame Maïa a perdu son époux et son fils dans un accident. Tout à coup elle s’est retrouvée seule et avec beaucoup de dettes. Elle a vendu tout ce qu’elle avait, et pourtant il lui est resté une dette pour laquelle elle a payé jusqu’à sa retraite.

– La solitude m’a accablée pendant toutes ces années. Mais je suis revenue à Dieu et par Lui j’ai reçu plus que ce que j’ai perdu. J’ai rêvé d’eux, mon père, beaucoup de fois. Les rêves sont une grande consolation pour celui qui plaint ses chers disparus. Et eux, ils venaient me consoler. Ils me disaient : « Je t’en prie, ne pleure plus. Nous sommes bien là où nous sommes. Et nous t’y attendons. Mais toi, tu dois encore vivre. » Et voyez-vous, ils ont eu raison. Quarante-deux ans sont passés depuis. 

– Et qu’avez-vous fait pendant ces quarante-deux ans ? je lui demande, complètement absorbé par son histoire.

– Je me suis rendu compte que cela n’avait aucun sens d’investir dans des objets, parce que les objets ne peuvent pas vous rendre heureux. J’ai choisi d’investir dans des êtres humains. J’ai prié avec des larmes le Bon Dieu de me donner la force d’aider les hommes, et surtout les jeunes gens se trouvant au début du chemin. Tel était mon garçon, au début du chemin. Et j’avais tant de projets pour lui... Mais le Seigneur a eu un autre projet. Je me suis rendu compte que nos projets sont tellement fragiles, que j’ai décidé plutôt d’aider Dieu à accomplir Ses projets pour les hommes. J’ai aidé, mon père, beaucoup de jeunes. Je ne le dis pas pour me vanter, je le dis pour rendre grâce à Dieu devant votre sainteté. Et chaque aide offerte a été comme un traitement pour mon âme avide. J’ai aidé même contre ma volonté, parce que je la savais pécheresse, corrompue et pleine de méchanceté. Qu’il est difficile de combattre cette passion, mon père. Très difficile.

Maïa a aidé des dizaines de familles jeunes. Elle s’est promis de vivre et de faire des efforts pour que d’autres vivent mieux, pour qu’ils trouvent plus tôt dans la vie ce qu’elle n’a trouvé qu’après une grande épreuve. Elle a voulu être un ange de Dieu envoyé sur la voie des affligés. 

– Et qui voyez-vous encore maintenant ? je lui demande, après tout cela, en voulant évoquer d’autres souvenirs de sa vie.

– Eh bien, je ne peux plus bouger beaucoup. Je suis seule la plupart du temps. Mon neveu est lui-aussi très occupé. Heureusement nous avons ce service de soins à domicile. Mais ces jeunes filles sont pressées, elles ont tellement de choses à faire... Mais j’ai une voisine un peu plus jeune. Elle a quatre-vingt-sept ans. Tout le temps elle se plaint de douleurs dans les os. Je l’encourage comme je peux malgré mes propres douleurs. Elle s’étonne de ce que moi, je n’ai pas mal. Mais mon père, si vous saviez combien j’ai mal... Mais que puis-je faire ? Lui dire que j’ai mal, moi aussi, et ensuite nous plaindre toutes les deux, comme deux vieilles mémés ?

Elle rit aux éclats. Son rire est contagieux. Je ne peux pas m’abstenir de rire et de m’émerveiller de son humour.

– Mais qui vous rend encore visite ?

Madame Maïa fait une pause. 

– Le Seigneur me rend visite, mon père. Qui d’autre ? Les autres sont occupés. Je ne peux plus les aider comme je le pouvais jadis. Et pourtant j’ai trouvé une voie pour les aider encore davantage.

Elle se lève péniblement de son fauteuil et va dans la chambre à coucher, d’où elle revient avec un cahier.

– Ouvrez ce cahier.

Je l’ouvre avec impatience. C’est un cahier rempli de noms, écrits proprement les uns en dessous des autres. 

– C’est le diptyque que je lis chaque jour. Depuis que j’ai eu cinquante ans il n’y a plus eu de gens dans ma vie pour lesquels je n’ai pas prié. Maintenant je prie encore plus. Le soir et le matin je lis ce cahier de diptyques, même avec ma vue si faible. J’ai dit au Seigneur que c’est la moindre des choses que je peux faire. 

La moindre des choses ? Mon Dieu... Une personne qui prie de tout son cœur pour vous, vous fait plus de bien que celui qui vous « aide » avec un esprit malin.

Nous restons encore un peu de temps ensemble. 

– Père, je suis désolée de vous avoir volé deux heures entières. Combien de personnes ne se seraient pas réjouies de vous voir ?

– Ne vous inquiétez pas. De nos jours, les gens aiment mieux voir des films et d’autres choses sur youtube que de voir des personnes dans la réalité.

– You quoi ? Qu’est-ce que c’est que cela encore ?

– Je vais vous raconter la fois prochaine à propos de youtube, je lui dis.

Elle m’accompagne péniblement vers la porte. 

– Père, une dernière question : vous aimez mes rideaux ?

– Bien sûr. Mais j’aime surtout votre âme, et je vous prie de me garder dans votre cahier de diptyques.

– Père, vous êtes sur la première page, dit Maïa, en me montrant son cœur à travers ses paroles.

– Père, une dernière prière.

– Bien sûr, dites-moi. 

– Je vais vous appeler pour venir bénir ma maison, après l’avoir rénovée.

– Mais pourquoi voulez-vous encore rénover la maison maintenant ? je lui demande avec étonnement.

– Mais mon père, comment mourir et laisser à mon neveu une maison misérable ? me répond-elle, étonnée à son tour par ma question.

Je n’arrête pas de m’émerveiller de la conscience et de la force d’âme de cette femme. Je fais mes adieux à une personne qui a appris à dédier sa vie à son prochain, depuis « seulement » quarante-deux ans. 

P. Iosif Cristian Rădulescu