La loi de l’éternel est parfaite (Ps. 20, 7)

publicat in Le monde intérieur pe 13 Novembre 2020, 14:54

« Privé de toute participation au Bien, rien n’a jamais existé, n’existe, n’existera, ni ne saurait exister. Soit, par exemple, le débauché. Il est privé du Bien par sa convoitise insensée (…), il n’en reste pas moins qu’il participe au Bien par l’écho affaibli qui demeure en lui de la communion et de la tendresse. De même la colère participe au Bien par le mouvement même qui est en elle, par le désir d’améliorer ce qui semble mauvais et de le ramener à un état qui semble meilleur. Et celui-là même qui désire la pire des vies, en tant qu’il ne désire que vivre, et vivre de la vie qui lui semble la meilleure, (…) par son désir de vivre, par sa tension vers la plus haute vie, il a part lui-même au Bien. Si l’on supprimait totalement le Bien, il n’y aurait plus ni vie, ni désir, ni mouvement, ni rien d’autre.

Saint Denis l’Aréopagite, « Noms divins »

Lorsqu’il a mangé du fruit défendu, transgressant la volonté de Dieu, Adam a « inventé » le mal, qui n’existait pas avant sa transgression : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici, cela était très bon » (Genèse 1, 31). Dieu est le Bien absolu qui a créé tout ce qui existe, et ce que Dieu n’a pas créé n’existe pas. Or le Bien ne pouvait créer le mal qui est entré dans le monde par la volonté de l’homme de s’opposer à la volonté de Dieu. De même qu’un objet solide ne laisse pas passer la lumière et projette une ombre symétrique à lui-même, qui semble réelle mais n’a aucune substance propre, car ce n’est qu’une absence de lumière, de la même façon, le mal n’est que l’absence du Bien, l’ombre de la Lumière divine à laquelle fait obstacle la volonté dévoyée de l’homme : « Le mal est toujours et essentiellement personnel. Étant donné que le mal n’est pas fait par Dieu, mais c’est le produit de la volonté négative de certaines personnes créées, on peut dire que le mal n’a pas une « essence » propre, une consistance ; selon la définition des Saints Pères, il n’est qu’une « absence d’Être ». Cependant la réalité du mal est, au sens strict du terme, une réalité d’ordre « existentiel » (Saint Sophrony, « Le mystère de la vie chrétienne »).

Le mal n’est lui-même que le reflet inverse de « la véritable Lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme » (Jean 1, 9) ; par conséquent, en chaque homme subsiste dans une certaine mesure un reflet de la vérité. Nous devons tous avoir une vue pénétrante pour voir la présence de la Lumière de Dieu dans chaque homme, pour protéger en lui cette lumière et prier qu’elle engloutisse les ténèbres où vit l’homme pécheur, afin que tous et tout deviennent lumière de la Lumière sans commencement » (Saint Sophrony, op. cit.). 

La Lumière de Dieu est partout présente et en chaque être humain, qu’on la voie ou non, qu’on ressente ou non sa présence dans nos cœurs, c’est pourquoi « le mal absolu n’existe pas. Il n’y a aucun phénomène, si destructeur qu’il puisse paraître, qui soit dépourvu d’un aspect positif » (Saint Sophrony, op. cit.).

Car tout ce qui arrive dans notre vie personnelle et dans le monde ne pourrait advenir sans la volonté ou la permission de Dieu. Or la volonté de Dieu est toujours bonne, sans aucune exception possible, car le Bien absolu ne peut produire que le bien, même si à nos yeux humains, qui ne voient que les choses de ce monde, la bonne action de Dieu demeure incompréhensible et peut prendre l’apparence du mal. 

Dieu ne peut pas se faire complice du mal et « ne laisse pas les démons et les hommes investir sa créature, et lui faire le mal qu’ils veulent. C’est pourquoi, dis toujours à ton âme :  Celui qui me garde veille sur moi, et nulle créature ne peut venir devant moi que si elle en a reçu l’ordre d’en haut. (…) Dis-toi encore : Si c’est la volonté de mon Maître que les démons aient pouvoir sur sa créature, je ne puis que l’accepter, comme quelqu’un qui ne veut pas abolir la volonté de son Seigneur. Tu seras ainsi empli de joie jusque dans tes tentations, car tu sais et tu sens précisément que l’ordre du Maître te gouverne et te dirige. Porte donc ton cœur à te confier dans le Seigneur, et ne crains ni la terreur nocturne, ni la flèche qui vole le jour. Car il est dit que la foi du juste, la foi en Dieu, apprivoise les bêtes sauvages et les rend comme des brebis » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »).

De la même façon, nous devons apprendre à apprivoiser la bête sauvage du mal, qui « rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 Pierre 5, 8), en transformant le mal en bien, par le pouvoir que nous donne la foi en Dieu. C’est là la voie du salut que nous montre le Christ, qui par son sacrifice sur la croix, a transformé le mal suprême – la mort – en ce bien suprême qu’est la vie éternelle dans le royaume de Dieu.    

La croix, instrument de torture et de mort, symbole du mal absolu, est devenue, par la mort et la résurrection du Christ, le symbole du Bien absolu, l’union de l’homme avec Dieu, que tout homme, même le plus mauvais, cherche consciemment ou non, à travers toutes les choses qu’il cherche en ce monde. C’est pourquoi « aucune chose créée ne peut contenter l’âme, ne peut la rassasier, ne peut la rafraîchir, l’apaiser, la réjouir ». Car « Dieu et sa grâce divine sont tout pour l’âme : la paix, la nourriture, la boisson, la lumière, la gloire, l’honneur, la richesse, l’apaisement, la joie, l’allégresse, et tout le bonheur, dont elle jouira lorsqu’elle L’aura trouvé » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).  

Les ténèbres d’une vie sans Dieu sont sans doute un grand mal mais peuvent devenir un bien si elles incitent l’homme à chercher la Lumière de Dieu. De même, la crise morale et spirituelle que traverse l’humanité moderne, qui semble s’aggraver de jour en jour et annoncer on ne sait quel désastre mondial inévitable, (dont l’épidémie planétaire actuelle semble être le signe précurseur), cette époque de ténèbres spirituelles où la tendance générale de l’humanité est « de faire abstraction de tout principe supérieur (…) et de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre », comporte elle aussi un aspect positif,  en suscitant l’opposition et le redressement spirituel de « ceux qui arriveront à vaincre tous ces obstacles, et à triompher de l’hostilité d’un milieu opposé à toute spiritualité ». Ceux-ci « seront sans doute peu nombreux, mais ce n’est pas le nombre qui importe, car nous sommes ici dans un domaine dont les lois sont tout autres que celles de la matière », si bien qu’il s’agit là d’ « une œuvre dont la portée réelle s’étend bien au-delà de l’époque actuelle. (…) Ceux qui seraient tentés de céder au découragement doivent penser que rien de ce qui est accompli dans cet ordre ne peut jamais être perdu, que le désordre, l’erreur et l’obscurité ne peuvent l’emporter qu’en apparence et d’une façon toute momentanée, que tous les déséquilibres partiels et transitoires doivent nécessairement concourir au grand équilibre total, et que rien ne saurait prévaloir finalement contre la puissance de la vérité » (René Guénon, « La crise du monde moderne »).  

Car rien sur la terre ni dans le ciel – ni les catastrophes naturelles, ni les guerres, ni les bombes nucléaires, ni les épidémies mortelles – aucun mal, fût-il le plus effroyable et destructeur, ne peut et ne pourra jamais vaincre le Bien infini qui vient de Dieu et de Son amour tout aussi infini pour les hommes, qui s’est incarné en Jésus-Christ : « Car j’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni le présent, ni l’avenir, ni les puissances, ni les êtres d’en haut, ni ceux d’en bas, ni aucune autre créature ne pourront nous séparer de l’amour de Dieu en Christ-Jésus notre Seigneur » (Romains 8, 38-39).