publicat in Varia pe 7 Octobre 2020, 06:34
Je pénètre dans une réserve où se tient un vieillard de plus de 90 ans. Je lui rends visite à l’incitation d’une personne de sa famille, le seul parent qui lui reste, errant elle aussi en terre étrangère.
– Soyez le bienvenu, Monsieur. Qui êtes-vous ? me demande le vieillard, plein de respect.
Je me présente en souriant, enchanté par le visage lumineux et les yeux sympathiques qui certainement ont dû voir beaucoup de choses durant tant d’années de vie.
– Je suis content que vous soyez là. Prenez place. J’ai tellement de choses à vous dire. Je n’ai pas eu une vie facile.
Et il se met à me raconter. Mais pas n’importe comment, avec beaucoup de charisme et de talent oratoire. De temps en temps il s’excuse et dit ne pas vouloir charger mon esprit de tant de souvenirs.
– Je sens que si je ne les raconte pas à quelqu’un, tous ces souvenirs se perdront et personne ne s’en servira. Alors je vous en prie, transmettez-les à qui vous considérez utile.
Je retrouve des éléments communs à beaucoup de vies. Parmi les nombreux souvenirs apparaissent les tristesses et les douleurs qu’il a souffertes en Roumanie il y a plus de 60 ans. C’est ce qui l’a poussé à partir au plus vite. Je comprends à ses descriptions qu’un grand nombre de gens valeureux ont eu à souffrir à l’époque, et que la Roumanie aurait pu aller loin si elle n’était pas tombée malade de la «peste rouge».
Il a fait carrière dans la médecine. Il a connu et aidé beaucoup de gens, mais maintenant plus personne ne le connaît et très peu peuvent encore l’aider. Son monde se réduit à un fauteuil roulant et quelques soignantes qui l’apprécient, mais n’ont pas trop le temps d’écouter ses histoires.
– J’ai eu une bonne vie ici. J’ai aimé faire du bon travail. J’ai appris beaucoup de mes collègues. J’ai très bien gagné ma vie, mais je n’ai pas voulu faire fortune. J’ai fait beaucoup de bien. Mais j’ai fait du mal aussi, me dit-il en souriant.
Je suis conquis par le naturel, la simplicité et la finesse de cet homme. Je l’écoute avec beaucoup de plaisir. C’est un homme très calme. J’ai l’impression qu’il vient d’un autre monde et s’est égaré dans notre siècle si trouble.
– Vous savez, le plus difficile durant toutes ces années c’était le mal du pays. Je ne suis pas parti de mon bon gré. J’irais mourir chez moi, mon père, murmure-t-il comme si lui-même ne voulait pas entendre ce qu’il me dit. Mais je ne peux plus accomplir ce souhait. Je n’ai plus personne là-bas. Je suis resté le dernier de tous. La personne de ma famille qui vous a appelé est en Amérique. C’est une cousine qui elle aussi a plus de 85 ans. Comment peut-elle m’aider ? C’est déjà beaucoup qu’elle puisse m’appeler.
Je regarde avec admiration cet homme qui porte sur son visage les fruits d’une longue vie. Il semble avoir été un homme bon et plein de dons. Ce sont ses yeux, son sourire, son calme qui le disent, et surtout la reconnaissance qu’il témoigne dans la parole et le geste aussi bien envers Dieu qu’envers les hommes qui l’entourent encore.
Il a une paix spéciale, troublée seulement par une question qu’il m’adresse au final.
– A-t-il valu la peine de supporter 60 ans de mal du pays ?
Je l’encourage à continuer à prendre la bonne part de tout ce qu’il a vécu et qu’il vit. Je serre sa main avec respect et j’espère que ce n’est pas pour la dernière fois. Je me lève et nous nous quittons. Il laisse dans mon cœur une grande joie de l’avoir rencontré. Je lui laisse, moi, le bonheur d’avoir partagé ses expériences de vie à quelqu’un qui puisse les transmettre à d’autres.
Je sors de l’hôpital. À l’extérieur je suis accueilli par le noir et le froid d’un soir d’hiver. Je me mets à courir, tremblant sous la pluie fine qui commence tout à coup. «A-t-il valu la peine de supporter 60 ans de mal du pays ? » c’est la question qui me poursuit avec obstination et que j’essaie de chasser en pressant le pas vers le parking. Sur le long chemin de la maison cette question semble vouloir me torturer avec la même intensité que le médecin. Je m’y oppose en disant : « Je ne suis pas Dieu pour le savoir. Lui seul sait. »