Heureux l’homme qui supporte patiemment la tentation (Épître de Jacques 1, 12)

publicat in Le monde intérieur pe 16 Septembre 2020, 05:37

« Quand tu trouves sur ton chemin une paix immuable, alors crains. Car tu es loin de la voie droite sur laquelle ont marché les pieds douloureux des saints. Tant que tu avances sur la voie qui mène à la cité du Royaume, tant que tu approches de la cité de Dieu, que soit devant toi ce signe : la force des tentations s’oppose à toi. Plus tu approches et tu avances, et plus se dressent contre toi et se multiplient les tentations. (…) À travers ces tentations, l’homme se découvre une âme vulnérable et isolée, un cœur mort, et il acquiert l’humilité. Une telle épreuve ramène au désir du Créateur. (…) Entre dans le pays de l’humilité et tu verras qu’elle te délivrera de ton mal. C’est à la mesure de ton humilité que t’est donnée la patience dans les malheurs ».

Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »

 

Après la chute d’Adam et de sa femme, l’âme humaine s’est éloignée de Dieu, devenant aussi vulnérable au virus de la tentation qu’un organisme privé d’anticorps. La tentation fait partie de la nature même de l’homme déchu, à ce point incorporée à son existence terrestre que très souvent il ne s’aperçoit même plus de sa présence, surtout à l’époque moderne où « les hommes ont mis au-dedans d’eux le monde et ont chassé le Christ », et « ils ont fait du péché une mode » (Païssios l’Athonite, « Paroles, t. 1 » ). 

En effet, si le Christ est « le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14, 6), tout ce qui nous détourne ou nous éloigne de Sa voie est une tentation. Toute notre existence en ce monde, lorsqu’elle accapare la totalité de notre esprit et de notre cœur et nous fait oublier Dieu, est une tentation, qui prend l’apparence de la vie mais nous conduit à la mort. Si bien que, selon Païssios l’Athonite (op. cit.) « le plus grand ennemi de notre âme, plus grand que le diable lui-même, est l’esprit de ce monde, car il nous attire par ses douceurs et nous apporte finalement une affliction éternelle».

L’esprit de ce monde nous fait voir toute chose par les yeux de l’homme mortel, créature de chair et de sang, qui, au point de vue biologique ressemble à tous les autres animaux. C’est ce regard « anatomique », tout extérieur, que portent sur eux-mêmes Adam et sa femme, après avoir mangé du fruit défendu : « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, et ils connurent qu’ils étaient nus » (Gen. 3, 7). 

La tentation se manifeste sous deux formes différentes, apparemment opposées l’une à l’autre : le plaisir et la souffrance. Ce sont là les deux faces de la même médaille car leur but est le même : nous attacher à ce monde, à notre corps de chair, et nous éloigner de Dieu et de notre être réel. Le plaisir – qu’il vienne de la chair ou de l’esprit – l’ivresse du pouvoir, du succès, de sa supériorité sur les autres etc. – nous attache aux biens de ce monde et à notre vie mortelle. Jouir pleinement et à l’excès de tous les plaisirs de la vie, c’est là le mot d’ordre de nos sociétés de consommation, que l’on entend tous les jours, partout, sous des versions différentes, et qui s’est banalisé au point qu’il nous semble tout naturel, alors qu’il s’agit d’une tentation de notre ennemi qui vise à nous faire oublier que le seul but réel de notre existence terrestre est le salut de nos âmes et la vie éternelle : « Pourquoi languis-tu d’amour pour les choses qui ne sont pas ? Pour quelle raison t’émerveilles-tu en regardant les choses corruptibles ? Pourquoi te réjouis-tu des choses vaines ? (…) Pourquoi te délectes-tu des choses que tu abandonneras bientôt et qui disparaîtront de ta vue pour l’éternité ? » (Saint Nicodème L’Athonite, « La garde des cinq sens ». 

Les joies et les plaisirs de ce monde sont aussi illusoires et éphémères qu’un rêve, car « toutes les réjouissances séculières se dissipent en même temps que la fin de chacun » (Saint Nicodème l’Athonite, op. cit.) C’est parce qu’il nous éloigne de Dieu et de la voie de la vie éternelle, que « le bonheur mondain est un malheur sur le plan spirituel ». (Païssios l’Athonite, op. cit.) 

Cela ne veut nullement dire qu’il faut bannir de notre existence toutes les joies et tous les plaisirs de la vie, qui sont des dons de Dieu, pour lesquels nous devons lui rendre grâce.

La tentation consiste à faire de nos bonheurs terrestres le but suprême de notre vie et à attribuer à l’homme de chair la place centrale de notre existence. L’homme mortel devient ainsi une idole qui remplace Dieu, si bien que, détaché de Celui qui donne l’être et la vie, il fait de son existence terrestre un chemin vers la mort : « Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui a de la haine pour sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle » (Jean 12, 25). 

Quant à la tentation qui se manifeste sous la forme de la souffrance, ma propre souffrance ou celle de mes semblables, et de toute créature vivante, elle nous incite à nous révolter contre Dieu, qui nous apparaît comme un tyran cruel, injuste et incompréhensible, ou alors comme un Créateur imparfait, faible et incapable de s’opposer au mal. C’est là l’image de Dieu que nous présente le diable dans l’œuvre dramatique de Flaubert « La tentation de saint Antoine » : « Sans doute le mal est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte. Est-ce par impuissance qu’il le supporte, ou par cruauté qu’il le conserve ? (…) Si la Providence existe, la création est défectueuse. Mais le mal et le bien ne concernent que toi – comme le jour et la nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un coin de l’étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. Puisque l’infini seul est permanent. Il y a l’Infini – et c’est tout ! » 

On peut facilement constater que cette vision de l’homme comme un être accidentel, relatif et éphémère, perdu au milieu d’un infini sans âme, indifférent à son sort, est analogue à l’image de l’homme que nous donne la science moderne, fondée sur des principes matérialistes. Effrayé par cette vision inhumaine de l’univers, Antoine exprime l’angoisse de l’homme moderne dans un monde qui, ayant coupé le lien avec Dieu, est devenu un lieu infernal – « les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Matthieu 25, 30) : « Un froid terrible me glace jusqu’au fond de l’âme. Cela excède la portée de la douleur ! C’est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule dans l’immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience éclate sous cette dilatation du néant » (G. Flaubert, op. cit.). 

Le désespoir est la tentation finale de l’homme qui a mis tous ses espoirs en ce monde, qui sans Dieu n’est que néant : « J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (L’Ecclésiaste 1, 14).

La tentation est inévitable et nécessaire pour notre évolution spirituelle, car elle nous fait connaître les faiblesses et les infirmités de notre âme : « La tentation révèle tout ce qui est secret et caché et montre de manière visible l’homme tel qu’il est. (…) De là, on voit combien utile est la tentation pour connaître notre état intérieur ». Car « il est nécessaire que celui qui veut recevoir la lumière de la connaissance de Dieu, reconnaisse son insignifiance, son aveuglement et ses ténèbres » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »). 

Nous devons donc affronter les tentations avec courage, patience et confiance absolue en la justice de Dieu, qui ne permet pas que nous soyons soumis à des tentations qui excèdent nos forces humaines: « Aucune tentation ne vous est venue qui ne soit pas humaine ; Dieu est fidèle et ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il donnera aussi le moyen d’en sortir, pour que vous puissiez la supporter » (1 Cor. 10, 13).

Le Christ a été tenté par le diable dans le désert pour s’identifier à la créature humaine et lui donner la force de repousser les assauts du malin : « Dans le Christ c’est toi qui étais tenté, parce que le Christ tenait de toi ta chair, pour te donner le salut, tenait de toi la mort, pour te donner la vie, (…) tenait de toi la tentation, pour te donner la victoire. Si c’est en lui que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable » (Saint Augustin, « Sur le psaume 60 »).