Dis-nous qui est le roi !

publicat in Page des enfants pe 12 Septembre 2020, 19:31

Il y a longtemps, bien longtemps, il y avait un village qui s’appelait Tous-les-Rois.

Dans le village de Tous-les-Rois, les habitants étaient précisément tous des rois.

Tous les rois de ce village vivaient dans un château royal et ils avaient tous une vie de roi. Enfin, une vie de roi comme ils l’entendaient…

Dans le village de Tous-les-Rois, personne ne recevait d’ordre de personne, car aucun roi ne voulait recevoir d’ordre, mais tous voulaient donner des ordres à tout le monde… Aussi les disputes éclataient très souvent et à la fin, chaque roi repartait dans son appartement royal de très mauvaise humeur.

Un jour, dans le village de Tous-les-Rois, arriva un jeune homme. Ce n’était pas un roi comme eux et il ne vivait pas dans un château. On disait même qu’il n’avait rien, aucun endroit où poser la tête.

Il arrivait d’un long voyage et il s’apprêtait à s’asseoir à l’ombre d’un arbre, lorsqu’il fut interpellé par un des rois du village.

– Je suis le roi, dit-il, et pour te reposer à l’ombre de mon arbre, tu dois payer une taxe.

L’Étranger était vêtu simplement d’une longue tunique, et n’avait aucun bagage avec lui. Il regarda le roi paisiblement. Devant l’Étranger, le roi baissa lentement la tête et resta immobile.

L’Étranger plongea une main dans la poche de son vêtement et il ne l’avait pas encore retirée qu’un autre roi arriva avec empressement et dit :

– N’écoute pas ce brigand couronné ! C’est moi le roi du village de Tous-les-Rois et c’est à moi que tu dois payer ! 

L’Étranger le regarda paisiblement. Le roi recula un peu en baissant légèrement la tête. Un doux silence enveloppa l’air autour d’eux et l’Étranger avait à peine commencé à ouvrir la bouche pour parler qu’un autre roi arriva avec vivacité et l’interpella :

– Dans ce village, il n’existe aucune taxe pour dormir à l’ombre d’un arbre, mais il existe une taxe pour s’allonger sur l’herbe du roi, et comme ici, le roi, c’est moi, alors c’est à moi que tu dois payer !

À peine eut-il fini de parler que tous les rois du village arrivèrent les uns après les autres pour réclamer leur paiement : un impôt, une taxe… Ils se querellèrent tous entre eux, comme d’habitude, laissant l’Étranger à l’écart, comme s’il n’existait pas. Bientôt, fatigués par tant de mauvaises paroles, ils regardèrent autour d’eux, se rappelant soudain la présence de quelqu’un. 

L’Étranger se tenait non loin d’eux, debout sous le feuillage de l’arbre. Tous les murmures empoisonnés se turent complètement devant celui qui avait un regard si paisible. Il s’adressa à eux et leur demanda :

– Dans chaque village, il y a un roi et un seul roi ; dites-moi lequel d’entre vous est le roi, et je lui donnerai ce qui lui est dû.

Chacun baissa la tête, n’osant regarder ni l’Étranger ni même son voisin. La lumière dorée de ce jour de septembre vibrait dans l’air, un oiseau vint se poser sur une branche, au-dessus de l’Étranger. 

Sortant de sa réserve, un des rois dit :

– Toi, l’Étranger, dis-nous qui d’entre nous est le roi, selon toi.

– Oui, dis-le, toi !  Qui est le roi ? Reprirent les autres en chœur. 

 L’Étranger les regarda tous paisiblement, et dans ce silence, chacun cherchait en lui-même les bonnes raisons pour lesquelles il se déclarait roi, au-dessus de tous les autres.

L’Étranger parla à nouveau et dit :

– Je vais d’abord vous dire quelques pensées. Eh bien, un roi, pour être vraiment roi, doit être patient.

Ils répondirent tous en chœur :

– Oui, oui, ça va, nous sommes tous patients, ici ! Dis-nous tout de suite qui d’entre nous est le roi !

L’Étranger baissa les yeux vers le sol, comme s’il examinait chaque brin d’herbe. Il releva la tête, et dit :

– Je pense qu’un roi doit aussi être intelligent.

Ils se regardèrent en hochant la tête, et d’un commun accord, ils dirent :

– Bon, ça ira aussi, car nous avons lu une grande quantité de livres pour savoir comment s’occuper d’un village. Alors, maintenant, dis-nous qui est le roi ici !

– Oh, très bien ! Je vois que vous êtes tous intelligents. Mais une chose aussi est importante pour être un vrai roi.

– Ah ? Et quoi donc ? S’étonnèrent-ils tous en chœur.

– Un roi doit aussi être très courageux.

– Mais nous sommes prêts à aller nous battre pour défendre le village ! Crièrent-ils tous ensemble les poings levés vers le ciel.

L’Étranger se baissa et d’une main caressa doucement l’herbe fraîche qui brillait au soleil. En se relevant, il dit :

– Alors, si j’ai bien entendu, vous êtes tous prêts à mourir pour sauver votre village ?

Ils se regardèrent, furtivement, espérant trouver de l’assurance entre eux, car à ce mot de mourir, il y eut quelques murmures...

Celui qui semblait le plus hardi, prit la parole et dit :

– De cela, nous en parlerons plus tard ! Mais sache que nous sommes vaillants au combat ! Alors maintenant, dis-nous qui d’entre nous est le roi, selon toi !

L’oiseau s’envola, et le frémissement de ses ailes adoucirent l’air. L’Étranger suivit le vol de l’oiseau un moment et après un profond soupir, il leur dit :

– Mais il y a encore deux choses importantes, qui sont comme la couronne de toutes les autres, et qui donnent le titre de roi.

– Ah bon ! Et qu’est-ce que c’est ? Dis-le-nous ! S’empressèrent-ils de crier.

Ils voulaient en finir maintenant car ils se jugeaient tous capables d’être rois depuis longtemps et rien ne faisait trembler leur certitude. L’Étranger resta silencieux. Il leva les yeux vers le ciel quelques instants puis son regard se posa à nouveau sur eux, si paisible et bon. Il leur dit ces paroles :

– La première chose, c’est qu’un roi digne de ce nom doit aimer tous ceux qui sont autour de lui, ceux de sa famille, tous ceux qui vivent dans le village, et dans tous les autres villages, sans privilège ni distinction...

Un étrange silence traversa l’assemblée des rois, soudain muette et pensive... Une petite brise se leva, les feuillages frissonnèrent légèrement comme de doux murmures traversant l’air. À cette heure, le soleil était plus haut dans le ciel, au plus chaud de la journée. Tous les rois se tenaient tête baissée, silencieux, enveloppés dans leurs pensées confuses. Certains commencèrent à s’éloigner, les yeux brouillés par quelques larmes amères.

L’Étranger leur dit encore :

– Et la seconde, tout aussi importante, c’est qu’un roi digne de ce nom, doit aimer même tous ses ennemis, quels qu’ils soient, ceux de sa famille, ceux de son village, et de tous les autres villages.

D’autres rois quittèrent l’assemblée, en ôtant de leurs têtes leurs couronnes d’or.

L’Étranger voyait tout ce qui se passait et savait ce qui agitait leurs cœurs ; leur amertume, leur déception…  Après quelques instants, Il dit ces dernières paroles :

– Et ce n’est pas par lui-même, seul, que ce roi connaîtra cet amour, amour pour le prochain, amour des ennemis, mais c’est Dieu qui l’inspirera, c’est l’amour de Dieu qui viendra dans son cœur, grâce à sa foi et à sa prière. Alors il sera le roi du village, où règneront la paix, la patience, le courage, l’intelligence et surtout l’amour.

Lorsqu’il eut fini de parler, les derniers rois se retirèrent en silence, car à ces paroles de l’Étranger, ils reconnurent leur incapacité d’être vraiment roi. 

L’Étranger se retrouva seul, dans la lumière radieuse de midi. Un souffle traversa l’espace et agita tous les feuillages qui semblaient applaudirent de joie après ses paroles, encore suspendues dans l’air paisible de ce jour.

Puis il reprit sa route, sans bagage et sans s’être reposé un instant, accompagné d’un chœur invisible et céleste, emplissant l’air d’une hymne d’action de grâce.

On raconte que dans les jours qui suivirent, tous les rois déposèrent volontairement leurs couronnes en or dans un grand chaudron sous lequel un bon feu fut allumé. Ils regardèrent en silence leurs couronnes fondre, certains s’agenouillèrent avec des larmes, et la dureté des cœurs se mit à fondre aussi, transformant tous leurs désirs égoïstes en bonté pour les autres. Et de l’or fondu ramassé dans le chaudron, il fut entièrement distribué aux pauvres du village, à tous ceux qui en avaient besoin pour vivre. On dit aussi qu’il fallut un certain temps pour que le plus humble, courageux et patient des hommes, accepte de devenir roi, le nouveau roi du nouveau village de Tous-les-Saints.

Hélène Dragone