L’amour qui nous prépare pour le paradis

publicat in Varia pe 5 Mai 2020, 22:58

Elle me regarde, tout simplement. Elle n’a plus besoin de mots pour exprimer sa douleur. Mais son visage la reflète. Mihaela se lève de la chaise où elle était assise à m’attendre. Nous entrons ensemble dans la réserve où gît, sur un lit d’un blanc éclatant, Dariana, un ange préparé à s’envoler vers le paradis. 

Je me prépare pour commencer notre prière. J’attends en silence que Dieu m’envoie la force pour retrouver mon souffle, coupé par le visage pensif de l’ange. « Le Christ est ressuscité des morts, par Sa mort il a terrassé la mort, et à ceux qui gisaient au tombeau Il a donné la vie ». Quelles autres prières ajouter ? Les psaumes me donnent de la force, les psaumes entrecoupés du silence né de l’impuissance de consoler le cœur d’une mère qui doit se séparer trop tôt de son enfant. 

« Je lui ai promis de l’accompagner jusqu’au bout du monde », dit la mère en regardant les draps blancs. C’est au bout du monde, sur ce drap blanc, qu’elles sont allongées toutes les deux. C’est le lieu où leurs chemins se séparent temporairement. 

« Seigneur, pourquoi ? », c’est la question qui fait perler la sueur sur mon front. Je me rappelle tout à coup les paroles d’un père spirituel : « Nous ne savons pas toujours pourquoi il y a tant de souffrance. Mais nous savons que Dieu est là, à côté de celui qui souffre. Nous le savons de ceux que nous avons accompagnés dans la souffrance. » Oui, et ici c’est la même chose. Il y a quelqu’un qui nous accompagne. Cela ne peut être que quelqu’un qui est plus fort que la mort. Cela ne peut être que Dieu. Seule la présence de Dieu peut donner autant de force à une mère pour traverser ces moments déchirants. Lui seul peut lui donner le courage de regarder vers l’éternité. Et elle vit cette consolation, la seule d’ailleurs.

Au-delà des murs de la chambre, aussi blancs que l’âme de l’ange qui est prêt à partir, un monde entier est aux prises avec la menace d’une mort probable par un virus invisible. Ici, dans la réserve, les choses sont de l’ordre de la certitude. La mort est certaine, mais personne ne la combat plus, parce que la foi de la mère dans la vie éternelle l’a vaincue. Elle-même chuchote à l’oreille de la petite fille qu’elles vont se rencontrer à nouveau. 

Cette mère n’a pas lu de livres de théologie, mais elle vit la plus haute des théologies, la foi inébranlable dans la vie éternelle et le mystère de se confier pleinement à la volonté de Dieu, et ce sont les pas les plus sûrs vers la résurrection. Combien d’entre nous, qui nous vantons de notre science et de notre préscience, vivons ce mystère ? Combien de livres que nous avons étudiés sans communion avec Dieu, et que nous vénérons parfois plus que Dieu Lui-même, nous donneront la force dans de tels moments et garderont allumée dans notre âme la flamme de la foi ?

« Ceux qui défendent de la foi mais n’agissent pas n’ont aucune chance de survivre dans cette réserve », pensé-je, impuissant devant ce déferlement de sainteté qui surgit du visage de ces deux êtres, liés par un amour qui ne laisse aucune chance à la mort. Non, la mort ne peut pas triompher de cet amour. Jamais. Au contraire, elle le rend plus fort, même dans cette réserve où sont attendus les anges du Royaume des Cieux.

L’impuissance que je ressens ouvre les yeux de mon âme. Cet ange qui gît en silence m’illumine de la grâce de sa souffrance. Je comprends qu’il est venu sur terre pour moi aussi. J’ai reçu son message, si secrètement envoyé par ses yeux pensifs, qui refusent de voir un monde si décimé par la méchanceté.

Le lit sur lequel l’ange dort maintenant devient, avec chaque minute, un lieu de résurrection au Royaume de Dieu. Je balbutie quelques paroles d’encouragement et je me retire timidement, en laissant les deux êtres enlacés se remercier mutuellement pour tout. Et je retourne au monde hanté par le coronavirus, par la peur, par la haine et la jalousie et par d’autres passions, afin de témoigner que seul l’amour sacrificiel triomphe de la mort. Non, pas un amour qui gâte, mais un amour-service, né de la foi à la vie éternelle promise par le Christ, un amour qui prépare l’autre pour le paradis.

P. Iosif Cristian Rădulescu