publicat in Varia pe 20 Avril 2020, 21:55
Quelques bonnes semaines sont passées depuis que nous subissons cette épidémie de coronavirus. J’ai suivi avec beaucoup d’inquiétude les nouvelles de Chine en janvier, et j’espérais que cette épidémie serait jugulée dès le début là où elle a commencé.
J’ai un collègue spécialiste en modèles statistiques de la transmission des maladies infectieuses qui a étudié très bien l’épidémie du coronavirus SARS en 2003 et qui, intervenant dans un séminaire dans mon laboratoire, il y a plus de dix ans, nous a dit qu’au moment où il y aurait la prochaine épidémie, la meilleure solution pour pouvoir l’arrêter ce serait d’agir directement à la source. De préférence, en utilisant des antiviraux. Et je me rappelle qu’il nous disait aussi que si le virus allait s’échapper de la région où il a démarré, il sera presque impossible à arrêter. Malheureusement mon optimisme était infondé, le virus n’a pas été jugulé à la source à Wuhan, ni en Chine, et s’est répandu dans le monde entier.
Àcôté de l’épidémie du virus réel, il y a eu cependant encore trois épidémies :
La première, lorsque le coronavirus a échappé à tout contrôle, il y a eu l’épidémie de la recherche des coupables. Cette épidémie s’est manifestée sous beaucoup de formes : nous avons jugé et condamné ceux qui mangeaient des chauve-souris et d’autres bestioles à Wuhan ; le gouvernement chinois qui n’a pas interdit ces pratiques après l’épidémie de 2003, qui a menti à tout le monde en janvier et qui a accusé de racisme tous ceux qui ont fermé leurs frontières (maintenant, que la Chine a fermé ses propres frontières, personne ne parle plus de racisme...) ; les gouvernements des pays où nous vivons, qui ont permis des manifestations géantes le 8 mars, lors desquelles des milliers de personnes ont été infectées, ou qui ont laissé se périmer plus d’un milliard de masques de protection et n’en ont plus commandé.
Il n’est pas difficile de se rendre compte, cependant, que cette épidémie de la recherche des coupables a de très graves conséquences sur l’âme de ceux qui en sont infectés. Les offices de l’Église que nous faisons en temps d’épidémie ont un seul thème : nous avons tous commis des fautes, et à cause de nos péchés l’épidémie nous tombe maintenant dessus. On ne trouve jamais dans ces offices une accusation contre quelqu’un. Et je crois que ceci vient du fait que l’accusateur suprême est le diable, et en accusant les autres nous devenons un peu aussi ses disciples.
En plus, en raisonnant avec clarté, il faut dire que selon les experts la source la plus probable des prochaines pandémies ne seront pas les animaux sauvages, mais les plus de 50 milliards de poules du monde entier qui sont élevées en batterie (comme on dit en français) en une seule année. Les conditions catastrophiques d’hygiène de ces boîtes superposées favorisent bien sûr la dissémination des virus, et un virus provenant des oiseaux qui a 50 000 000 000 d’hôtes possibles par an peut largement muter et se transmettre des oiseaux à l’homme et ensuite de l’homme à l’homme.
Et les virus qui proviennent des oiseaux ont tendance à être beaucoup plus meurtriers que le coronavirus. Ce baril de poudre épidémiologique sur lequel est assise l’humanité toute entière est de plus en plus menaçant chaque année. Un gouvernement peut interdire la consommation de chauve-souris ou de chat sauvage, mais jamais les gens n’accepteront de réduire leur consommation de poulet, ou de payer quelques centimes de plus pour que les poulets soient élevés dans des conditions plus décentes. Alors, s’il faut chercher des coupables et accuser quelqu’un, les premiers que nous devons pointer du doigt, c’est nous-mêmes. Exactement comme le disent les offices de l’Église.
La seconde épidémie a été l’épidémie conspirationniste. Il y a eu bien plus de gens qui ont été « infectés » et ont retransmis des messages conspirationnistes devenus viraux sur internet que de gens infectés par le coronavirus. Et quels messages !!! Que le virus a été causé par les réseaux 5G1, par des laboratoires américains, chinois, russes, par Georges Soros, par le groupe Bildberg, par Bill Gates, par les francs-maçons, par un gouvernement de l’ombre qui apparemment dirige toute la planète. Ou que la maladie guérit avec du thym, du cumin ou des douches très chaudes. Plus encore, que lorsque le vaccin contre le coronavirus sera prêt, celui-ci sera utilisé pour nous introduire une puce électronique et nous marquer du signe de la bête. Et que bien sûr le virus n’existe pas, que tout est une farce jouée par les ennemis de l’Église qui veulent que nous n’allions pas à l’office de Pâques.
Ce qui m’a le plus attristé, c’est que l’un des milieux les plus propices où s’est répandue cette épidémie conspirationniste a étéles réseaux sociaux de personnes del’Église. Et je ne parle pas d’adolescents frustrés qui passent leurs nuits devant l’ordinateur et n’ont rien de mieux à faire. Les messages avec les théories de la conspiration ont été retransmis par des personnes avec une autorité spirituelle et avec un message chrétien profond, qui écrivent des livres, ont des émissions dans les médias et guident des milliers de gens.
Comme dans toute épidémie, il est bon de se demander quelle est la cause de sa propagation, et pourquoi des personnes impliquées de manière sérieuse dans la vie de l’Église et avec une foi solide ont été des proies si faciles de ce virus conspirationniste ? L’un de mes amis m’a donné une explication très simple : Père, il y a une grande différence entre être croyant et être crédule !
Dieu nous a doués d’une raison qui peut comprendre les mystères de la Création, et Il l’a fait parce qu’Il veut que nous n’en ayons plus peur, que nous ne l’idolâtrions plus comme faisaient les païens, mais au contraire Il veut que nous la comprenions et la maîtrisions. Et tomber dans l’irrationalisme, la crédulité et le conspirationnisme, c’est abandonner ce don reçu de Dieu.
La crédulité n’est pas naturelle, mais s’instaure progressivement, surtout lorsque quelqu’un est bombardé sans arrêt de messages qui découvrent des problèmes imaginaires : avec l’eau, la nourriture acide, la nourriture basique; les substances chimiques, les vaccins qui tuent les bébés dans des souffrances atroces, les relais de téléphonie mobile qui provoquent le cancer (et plus récemment le coronavirus), avec les microondes qui provoquent le cancer (et plus récemment le coronavirus), l’internet sans fil (Wi-Fi) qui lui aussi provoque le cancer (et plus récemment le coronavirus). Ou bien les méthodes miraculeuses et les régimes qui guériraient du cancer mais sont cachés par les compagnies pharmaceutiques. Et la liste pourrait s’étendre sur plusieurs pages.
De telles épidémies informationnelles circulent depuis des années et ont très bien préparé le terrain pour l’épidémie de conspirationnisme à laquelle nous nous confrontons depuis le coronavirus. Et très peu de personnes impliquées dans l’Église et qui ont une éducation scientifique sont venues essayer de lutter contre elles, et essayer de les exorciser au sein des fidèles. Je suis moi-même parmi les coupables. Peut-être ne l’ai-je pas fait parce que j’ai considéré qu’il y avait d’autres problèmes plus graves à régler ;nous avons pensé que des théories de la conspiration qui circulent marginalement ne peuvent pas faire trop de mal. Ou bien nous avons été trop paresseux. Ou peut-être nous avons craint de fâcher certains.
Mais voici que nous nous sommes trompés. Ces théories ont préparé le terrain de la crédulité parmi nos frères chrétiens, et les ont rendus beaucoup plus susceptibles d’accepter les messages conspirationnistes des dernières semaines, et de les transmettre à leur tour. Et ces messages font beaucoup de mal. Peut-être qu’un chrétien a décidé, à la suite d’un message conspirationniste, que toute l’épidémie n’est qu’une farce médiatique, et le coronavirus n’est qu’un rhume. Par conséquent il ne se protège pas et est infecté, et peut-être il infecte sa mère, qui ensuite meurt. Je connais un tel cas. Nous devons penser aussi à de telles possibilités lorsque nos doigts brûlent et que nous ne pouvons pas nous abstenir de retransmettre un message conspirationniste à des frères plus naïfs.
Et les théories conspirationnistes anti-vaccin vont faire encore plus de mal lorsque – Dieu aidant – un vaccin contre le coronavirus sera découvert. Et la grande majorité de ceux qui croient à de telles théories vont refuser de se faire vacciner et de protéger par l’immunité collective ceux qui peuvent être foudroyés par le coronavirus.
La troisième épidémie est une épidémie qui doit nous réjouir, et je pourrais l’appeler l’épidémie de la prière. Depuis le début de la quarantaine on a organisé dans la plupart des églises des groupes de prière, des discussions spirituelles, des catéchèses pour les adultes et pour les enfants. Dans notre église, j’avais essayé à maintes reprises d’organiser de telles discussions, mais il me semblait combattre contre les moulins à vent : il y avait seulement 4-5 familles, très rarement les mêmes, je devais insister énormément pour que les gens apprennent quelque chose ou prient plus.
Et voici que depuis la quarantaine, les catéchèses proposées via Zoom ont commencé à réunir entre 60 et 100 familles, et le programme de prière de certains fidèles est devenu si intense (quelques bonnes heures par jour) que j’en suis arrivé à avoir honte de prier si peu (même si moi aussi je prie plus qu’avant). En plus, j’ai vu des gestes de solidarité et d’amour chrétien qui m’ont énormément réjoui.
Nous devrons attendre plusieurs mois avant qu’on trouve une solution qui arrête pour de bon la progression de l’épidémie du coronavirus. Entre temps, il serait bon d’éviter de nous laisser infecter aussi bien par l’épidémie de la recherche des coupables que de l’épidémie de conspirationnisme. En revanche, je pense qu’il faut essayer de se laisser infecter le plus vite possible et de transmettre au plus grand nombre l’épidémie de la prière.
Saint Basile faisait une comparaison entre l’abeille, qui sait tirer du miel de toute fleur, même venimeuse, et l’araignée, qui peut tirer du poison de toute fleur, même de celles qui sentent bon. Nous devrions faire attention, dans la situation nouvelle où nous nous trouvons, et essayer de ressembler à l’abeille, pour en tirer le plus de profit spirituel.
P. RăzvanBena, Paris