Du tombeau a jaillit le pardon…

publicat in Varia pe 13 Avril 2020, 20:45

– Un temps viendra où tu comprendras ce que tu viens de faire, dit Élisabeth, la voix entrecoupée de soupirs de douleur, provoqués non pas par la gifle reçue de son fils, mais par l’humiliation qu’elle était en train de ressentir.

Julien n’eut cure des paroles de sa mère. Il n’avait aucun regret. Au contraire, la satisfaction qu’il attendait depuis si longtemps envahissait son cœur. « Elle méritait bien plus qu’une gifle », se dit-il.

Julien avait dix-huit ans. Lorsqu’il en avait quatorze, sa mère avait quitté la maison. Elle avait épousé un homme qu’elle croyait fait pour elle. Elle allait constater, quatre ans plus tard, qu’elle s’était terriblement trompée et prit la décision de reprendre le combat pour regagner son fils. Seulement, pendant ce temps Julien avait accumulé de la haine à cause des paroles de son père, qui n’arrêtait pas de condamner Élisabeth, sans rien mentionner de la part qu’il avait prise dans leur séparation, ni son refus obstiné de permettre à Julien d’habiter chez elle.

Sous l’effet de la haine nourrie par ces paroles, mais aussi par l’inacceptation de son sentiment d’avoir été abandonné, Julien avait frappé la joue droite de sa mère. Il ne connaissait qu’une seule façon de résoudre les conflits, les coups, que son père utilisait amplement, surtout depuis qu’il était resté seul avec lui.

Les années passèrent en coup de vent. Élisabeth s’éteignit dans la solitude et fut enterrée par des étrangers. Personne ne l’avait plus cherchée. Ni Julien, ni le reste de la famille. Tous l’ont condamnée à vie. « Une mère dénaturée. Comment abandonner son enfant et courir après un autre homme ? », disait sa propre mère. En fait, elle n’avait pas couru après un autre homme. Elle avait fui un homme qui la battait jusqu’à l’épuisement pour des fautes imaginaires. Mais personne n’avait jamais demandé ce qui l’avait poussée à partir.

– La terre ne l’a plus supportée, dit Julien à son père, à la nouvelle de la mort de sa mère.

À ce moment-là Alexandre, le père de Julien, se rendit compte qu’il avait semé dans l’âme de son enfant une haine démesurée. Son cœur se mit à battre avec force.

Julien, cette femme t’a donné la vie et t’a élevé jusqu’à l’âge de quatorze ans.

Et elle m’a abandonné au moment où j’avais le plus besoin d’elle, répondit Julien sur un ton cinglant.

Elle ne t’aurait pas abandonné si je lui avais permis de t’emmener, avoua le père visiblement affligé.

Cela ne change rien, répondit Julien.

D’accord, on en reparlera plus tard, dit son père.

Alexandre raccrocha et se mit à pleurer à chaudes larmes. Il revoyait comme dans un film tous les beaux moments passés avec Élisabeth et se rendit compte qu’il n’avait pas été digne d’une personne comme elle. Malgré leur séparation, il n’avait jamais souhaité sa mort. Mais il se rendit compte qu’il lui avait provoqué une douleur encore plus grande que la mort : la haine de son fils.

Vas-tu jamais me pardonner ? cria comme un fou Alexandre, en se jetant à genoux.

Tout à coup les cloches de l’église se mirent à sonner avec force, pour annoncer le triomphe de la lumière sur les ténèbres, le triomphe de l’amour sur la haine, le triomphe du pardon sur les péchés, le triomphe de la vie sur la mort.

Julien raccrocha aussi et fut saisi d’un frisson traversant tout son corps. Il s’assit dans le fauteuil, prenant sa tête entre les mains. Il tremblait de toutes ses articulations. Son cœur semblait se déchirer et chaque morceau lui disait autre chose. Un mélange vertigineux de haine et de nostalgie remplit son âme. Le corps qui lui avait donné un corps était mort. Le corps qui l’avait nourri était mort. La personne qui avait pris soin de lui pendant toutes ces années où elle avait pu être à ses côtés était morte. Ce visage qui lui avait dit tant de belles paroles était mort. Les mains qui l’avaient caressé tant de fois étaient mortes. « Quels étranges sentiments », pensa Julien.

Tout à coup la joue droite de Julien prit feu. Le sang y pulsait plus que dans l’autre joue. Julien ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Et d’un coup, dans son esprit surgit l’image de la gifle qu’il avait donnée à sa mère sur la joue droite, justement.

À ce moment-là il se jeta à genoux sans réfléchir et il cria avec force :

– Pardonne-moi, maman, je ne savais pas ce que je faisais. Vas-tu jamais me pardonner ? Soudain, les cloches de l’église se mirent à sonner avec force, pour annoncer le triomphe de la lumière sur les ténèbres, le triomphe de l’amour sur la haine, le triomphe du pardon sur les péchés, le triomphe de la vie sur la mort.

Le son doux des cloches consolait le cœur de Julien. Il s’habilla avec difficulté et, plongé dans son affliction, il alla à l’office de la Résurrection. Il y arriva juste au moment de la lecture des paroles de Saint Jean Chrysostome : « Que nul ne se lamente sur ses fautes, car le pardon a jailli du tombeau ».

Un sentiment puissant d’espérance pénétra son cœur et fit trembler son être tout entier. Sans le savoir, il était en plein accord avec son père, qui, caché dans un coin de la même église, écoutait les mêmes paroles et ressuscitait par elles dans l’espoir de recevoir le pardon. Ils sentirent tous les deux le pardon surgir en même temps du tombeau du Christ et du tombeau d’Élisabeth et furent remplis de reconnaissance pour cet amour qui leur accordait le pardon, pour cet amour sanctifié sur le Golgotha de la souffrance non méritée.