publicat in Varia pe 16 Décembre 2019, 08:27
– Bienvenue au centre de conseil scolaire. Ariana ira bientôt à l’école en Allemagne, et nous ferons toutes les démarches pour que cela s’accomplisse au plus vite, leur dit le conseiller sur un ton encourageant.
Ariana et Adriana, sa grande sœur, regardent dans le vide. Non seulement elles ont des noms proches, mais aussi la même expérience de vie. Toutes les deux ont vécu avec leurs grands-parents presque toute leur vie, parce que leurs parents travaillent ensemble depuis plus de vingt ans en Italie. Adriana a eu pourtant la joie d’être avec sa maman pendant sa première année de vie, tandis qu’Ariana n’a pas eu cette consolation.
– Vous êtes le tuteur de votre petite sœur, selon les documents que vous avez joints au dossier. Vous venez directement de Roumanie ? demande le conseiller.
– Oui. Nous sommes venues ici chez une tante en espérant trouver une vie meilleure, dit Adriana.
Ariana ronge ses ongles et promène son regard à travers la pièce presque vide où a lieu le conseil scolaire. Elle voudrait aussi donner une réponse personnelle aux nombreuses questions que le conseiller adresse à sa sœur. Elle n’ose pas. C’est pourquoi elle préfère ronger ses ongles et se taire.
Le conseiller regarde Ariana ronger ses ongles avec application.
– C’est une vieille habitude, précise Adriana. Je l’ai eu aussi, mais je m’en suis débarrassée, avoue-t-elle en essayant de justifier le geste de sa sœur, ne sachant pas ce que trahit cette habitude.
Ariana est une enfant en surpoids. Ses petits yeux inquiets, ses ongles rongés et ses jambes qui tremblent donnent l’impression d’une grande anxiété.
Ayant une inspiration, le conseiller offre à Ariana une boîte de crayons de couleur et un carton pour dessiner.
– Regarde, Ariana, le temps que je parle à ta sœur, tu pourrais dessiner quelque chose.
– Dessiner quoi ? demande Ariana en levant les épaules.
– Ce qui te pèse, répond le conseiller et il continue sa discussion avec Adriana.
Ariana hésita d’abord. Ensuite elle se mit à dessiner. Ses yeux se remplirent tout de suite de larmes, mais son visage devint serein. Le dessin, sa grande passion, est sa manière préférée de s’exprimer. «Comment le conseiller l’a-t-il deviné ?»se demanda Ariana.
Le conseiller apprit d’Adriana que leurs parents travaillaient en Italie depuis vingt-deux ans. Adriana a vingt et un ans et Ariana douze. Elles voient leurs parents seulement trois semaines par an pendant les vacances d’été. Le reste du temps, aucune étreinte, aucune nuit où l’on raconte des histoires, aucun jour où l’on va ensemble à l’école, aucune fête vécue ensemble, rien de ce qui rend un enfant heureux. Seulement des appels sur Skype.
Ariana déteste Skype. Elle a eu pendant longtemps l’impression que Skype est la prison à laquelle ses parents étaient condamnés. Elle avait si souvent souhaité briser l’écran pour en retirer ses parents et pouvoir les serrer dans ses bras.
Le conseiller lit facilement sur les visages des deux filles. La fatigue visible dans leurs yeux n’est pas une fatigue physique, mais une fatigue de l’âme. Il a rencontré beaucoup de cas de ce genre.
– Ils sont partis pour que nous ayons de quoi nous nourrir, dit Adriana. C’est ce qu’on nous a toujours dit. Mais nous n’avons jamais été pauvres au point de ne pas avoir de quoi nous nourrir, c’est au moins ce que pense notre grand-mère. Elle n’a pas été d’accord avec le départ de nos parents. Elle aurait voulu qu’au moins notre maman reste avec nous. Mais nous ne pouvons rien faire. Sans sacrifices on ne peut rien accomplir. La maison est en construction. Nous allons avoir une maison avec sept pièces et trois étages. Pour l’instant juste le premier étage est fini, confesse Adriana au conseiller, encouragée par sa patience et son désir de l’écouter.
Ariana a fini son dessin et elle essaie de se mêler dans la discussion sans parler. Elle pousse son carton de dessin vers le conseiller. Elle a l’air de vouloir recevoir aussi un peu d’attention.
Le conseiller prend le dessin avec délicatesse et regarde Ariana encore une fois dans les yeux. Ce sont des yeux espiègles, et le sourire apparu comme le soleil après la pluie montre que le dessin a fait son effet. Il a soulagé le cœur d’Ariana.
Sur le carton de dessin on voit se dresser une maison à trois étages devant laquelle se trouve une table remplie de vivres et quatre chaises vides. La maman, le papa et deux filles courent vers une autre maison avec un seul étage. Ils se tiennent la main et leurs visages sont remplis de bonheur. Chacun porte à son cou un cœur.
– C’est ton désir le plus grand maintenant, Ariana ? lui demande le conseiller.
– Oui, car la nourriture, j’en ai assez, murmura Ariana avec émotion.
Adriana la prend dans ses bras comme d’habitude et lui murmure à l’oreille :
– Ça va, maintenant nous allons avoir une nouvelle vie.
– Une nouvelle vie avec les mêmes douleurs et plus étrangères que jamais, murmura Ariana avec la sagesse de l’enfant qui a acquis la maturité avant l’heure, à travers le fardeau des désirs infantiles des adultes.
Pr. Iosif Cristian Rădulescu