« Génération perverse et adultère »

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Décembre 2019, 07:11

Le Christ réprimande les hypocrites qui demandent des signes

(Mt 16, 1-4; Mc 8, 11-13; Lc 11, 16, 29 și 12, 54-56)

Ce bref discours du Christ, qui est rapporté in-extenso par deux des Synoptiques, Saints Matthieu et Marc, et corroboré par Saint Luc, en 2 passages, et qui fut prononcé lors d’un affrontement avec les « religieux » bien-pensants, se situe vers la fin du séjour du Seigneur en Galilée, après la seconde Multiplication des pains, et avant la Transfiguration. Saint Marc, c’est-à-dire Saint Pierre1, qui est un témoin oculaire, est le plus précis : c’est juste après avoir retraversé la mer de Galilée, lorsque le Christ et Ses disciples débarquent dans la région de Dalmanoutha2.

Cette péricope n’est probablement jamais lue un dimanche, dans aucun rite, parce qu’on ne peut pas lire tout l’Évangile sur 53 dimanches, mais l’expression utilisée par le Christ [en titre] est universellement connue et souvent mentionnée par les Pères de l’Église, les théologiens et les spirituels. Le texte est court, mais dense : chaque parole du Christ est un trésor théologique et spirituel, éternel.

Aussitôt débarqué, le Christ va Se trouver pris à partie par de « grands » personnages religieux. Il a vécu, très tôt, un véritable harcèlement moral de la part de ceux qui auraient dû bondir de joie en constatant, par les miracles qu’Il faisait et les paroles qu’Il prononçait, que le Messie tant attendu était enfin venu et que « Dieu avait visité Son peuple (Lc 7/16). Mais, ne nous leurrons pas : lorsqu’on voit comment de nombreux saints ont été maltraités et calomniés par l’institution ecclésiastique3, on doit reconnaître que des comportements identiques existent dans l’Église, à toutes les époques. Le formalisme religieux, la bêtise et la prétention, qui proviennent de la chute de l’Homme, ont toujours existé. Essayons de nous en prémunir, notamment en faisant l’effort de comprendre le sens des paroles du Christ.

Le texte de l’Évangile est clair : des Pharisiens et des Sadducéens s’approchent de Jésus pour le « mettre à l’épreuve ». Cette expression signifie aussi « tenter4 ». Or Dieu avait prescrit à Moïse : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu » (Dt 6/16). Comment la poussière créée pourrait-elle dire à son Créateur : prouve-moi que tu existes ? Ce blasphème est ridicule. Et ceux qui le prononcent sont non seulement de grands connaisseurs de la « Loi et des prophètes » (qui révèle tous les critères de reconnaissance du Messie), mais ils ont encore vu d’innombrables miracles du Christ qui dépassent l’intelligence humaine et que « nul autre n’avaient faits »5 (qui, en effet, peut ressusciter les morts, guérir les malades incurables, chasser les démons, donner à manger à 5 000 personnes, d’une seule parole… ?). D’ailleurs le Christ leur répondra : « hypocrites… » (Lc12/56 ). Mais beaucoup de nos contemporains font de même. Tenter est le propre de Satan, qui est « le Tentateur » (Mt 4/3), et a toujours en vue de détruire la personne.

Qui sont ceux qui tentent Jésus ? Ils ne sont pas n’importe qui, ils font partie de l’élite religieuse juive.

Les Pharisiens et les Sadducéens représentent deux « partis », que l’historien juif romanisé Flavius Josèphe appelle des « sectes » juives. Ce sont des associations, des groupes de pression, qui réunissent des gens « qui savent », qui ont de l’influence, qui ont un pouvoir réel, mais pas légal (seul le représentant de l’empereur de Rome, le procurateur, a le pouvoir politique, et seul le « Grand-prêtre », assisté du Sanhédrin, a le pouvoir religieux juif). Il en existe beaucoup dans nos sociétés, surtout depuis le 18è siècle. Ces comportements « religieux » (religieux formellement, socialement, mais non spirituels) sont aux antipodes de ce que le Christ nous montre : le collège des Douze est une communauté spirituelle de personnes libres6 autour du Maître, en vue du salut du monde, c’est-à-dire du bien commun.

Il faut ajouter que ces deux « sectes » sont antagonistes. Mais les « ennemis » s’unissent toujours contre le Juste – Jésus-Christ – et les justes, ceux qui Le suivent. C’est une des caractéristiques du monde enfèrique et du comportement des démons : tous contre un. Alors que Dieu nous enseigne, par la bouche du Verbe : seul contre tous (comme le Bon Pasteur, qui affronte seul la meute des loups), mais « seul » avec Dieu.

Les Pharisiens7 représentent les « spirituels ». Il ne faut pas les voir d’une façon uniquement négative. Ils étaient des « laïcs » pieux, voulant appliquer toute la Loi (les 613 commandements recensés dans la Loi de Moïse) tout de suite, se considérant comme « purs » et séparés des impurs (pharisien signifie « séparé »). Au fond, les moines chrétiens ne sont pas loin de cet esprit. Centrés sur l’interprétation de la Loi (ils croyaient dans la tradition orale) ils en avaient une application stricte et formelle. Mais l’application formelle des lois spirituelles (comme d’ailleurs des lois civiles) comporte de grands dangers, car le formalisme tue, seul l’esprit vivifie, comme l’enseigne le Christ8. Toute application exclusivement littérale d’un précepte religieux conduit à une impasse spirituelle et souvent à l’inverse du but recherché. Ceci est valable pour tous, à toutes les époques, y compris pour l’Église. Le Seigneur a souvent dénoncé l’hypocrisie des Pharisiens.

Les Sadducéens9 sont le parti des prêtres, et surtout des « Grands-prêtres », qui sont une caste sacerdotale aristocratique monopolisant le pouvoir religieux juif, et qui collaborent avec le faible pouvoir royal des Hérodiens et surtout avec le vrai pouvoir politique, romain. Ce sont des légalistes, qui ont une théologie pauvre et réductrice (ils ne croient pas en la résurrection des morts, ni à la tradition orale du judaïsme), des fonctionnaires religieux. Ils sont les maîtres du Sanhédrin, l’institution suprême de la religion juive.

Mais, n’ayons pas une vision trop réductrice de ces deux groupes religieux : il y a des saints dans les deux camps. Saint Nicodème le Myrrhophore, qui descendit le corps du Seigneur de la Croix avec Saint Joseph d’Arimathie, était pharisien, de même que Saint Paul, qui convertit le monde entier – les païens – au Christ. Et, en ce qui concerne les Sadducéens, si nous n’avons pas la certitude que certains grands-prêtres fussent considérés comme saints, Aaron, le frère de Moïse, le premier des grands-prêtres, est considéré comme saint en Occident, et il y eut plusieurs prêtres juifs considérés comme saints par l’Eglise, dont le plus connu est Saint Zacharie, le père de Saint Jean Baptiste.

Revenons maintenant à l’attaque de Jésus par les Pharisiens et les Sadducéens : « Montre-nous un signe » [pour nous prouver que Tu es bien le Messie, le Fils de Dieu].Le Christ, avant de manifester Sa grande colère divine, va d’abord Se faire pédagogue : vous êtes capables de comprendre les signes cosmiques concernant l’état du ciel physique, pour prédire le climat, mais vous êtes incapables – tout savants que vous croyez être dans les réalités spirituelles – de voir que Mes Paroles et Mes actes ne peuvent venir que de Dieu, Mon Père céleste, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Moïse et du roi David. Puis Il ajoute cette phrase terrible, qui est un jugement divin : « génération mauvaise et adultère… ».

Génération vient du grec genea10 (engendrement, fils de …) et signifie : fils d’Adam et Ève. Il s’agit là de tous les êtres humains engendrés par Adam et Ève, sous le signe du péché, de la désobéissance à Dieu. C’est ce que le Christ va expliciter.

« Mauvaise et adultère » sont des termes précis et théologiques. « Mauvaise » est la traduction du grec « ponêros » qui est le terme utilisé dans le Notre Père pour désigner Satan. Au lieu de « le Mauvais ».

Le Père Carmignac, qui a écrit une œuvre magistrale sur le Notre Père, propose : « le Pervers », ce qui nous paraît plus exact spirituellement, parce que « mauvais » peut avoir un caractère neutre, un état, tandis que pervers indique une dynamique, une intention de détruire, ce qui est plus juste spirituellement.

« Adultère » est plus exact que la traduction habituelle de « dépravée », parce que la dépravation est la constatation d’une corruption d’ordre physique et psychique, tandis que « adultère » a une acception spirituelle. Le véritable péché de l’Homme est un adultère spirituel vis-à-vis de Dieu. La femme, inspirée par Satan, et l’homme, son mari (qui eût le tort de ne pas être uni à sa femme au moment de la tentation), ont préféré les dons de Dieu, la grâce et la puissance de Dieu11, à Dieu Lui-même, c’est-à-dire à l’union à Dieu par la ressemblance. Cela signifiait – et signifie toujours – : je préfère Tes dons à Toi-même ; je ne T’aime pas, et donc : je Te hais. C’est notre véritable et unique péché. Le Christ souffre tragiquement de notre péché, en tant que Dieu, avec Son Père et l’Esprit.

Après avoir manifesté la « colère de Dieu », Il prononce une sentence terrible, un jugement : vous n’aurez aucun signe extérieur, parce que tous les signes vous ont été déjà donnés, en Moi, par le Père et l’Esprit, et que vous n’avez pas voulu les voir. Rappelons une vérité spirituelle, qui apparaît clairement ici et qui vaut pour tous les hommes de tous les temps : lorsqu’on a un doute vrai, sincère et sans tricherie, on peut demander à Dieu une preuve, un signe ou une explication. Souvent Dieu répond, mais pas nécessairement comme on le voudrait, en temps, lieu ou forme. Mais s’il y a la moindre tricherie, la moindre hypocrisie (et Il connaît le secret de nos cœurs) Dieu ne répond pas et ne répondra jamais.

Il faut remarquer que le Christ ne parle jamais « la langue de bois » et qu’Il dit toujours la vérité, par pédagogie, par amour, pour nous sauver, et Il nous enseigne à faire de même. Mais, hélas, ce n’est pas le cas dans le Monde, ni même, parfois, dans l’Église. On entend souvent dire, sous l’influence des idéologies provenant de la philosophie rousseauiste12 : il ne faut pas dire du mal des autres. Mais dire qu’un menteur ment, qu’un voleur vole, qu’un violeur viole… n’est pas dire du mal : c’est simplement dire la vérité. Et cela peut aussi valoir pour les familles, les groupes, les communautés (nous voyons ici que le Christ s’adresse à un groupe : l’Évangile ne dit pas « des Pharisiens et des Sadducéens », mais « les Pharisiens  et les Sadducéens »). Il n’est pas charitable de se taire face à l’iniquité, parce qu’un malfaiteur dévoilé peut prendre conscience du mal qu’il commet et éventuellement se repentir et changer. C’est aussi une mauvaise action, un péché par omission, parce que cela ne protège pas les victimes potentielles des prédateurs.

Le Christ s’est clairement exprimé sur ce sujet, notamment lorsqu’Il a dit : « si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le» (et : « s’il se repent, pardonne-lui » ; Mt 18/15 et Lc 17/3). Il a souvent repris Ses interlocuteurs, y compris Ses Apôtres (Il a dit à Pierre : « Arrière Satan » Mt 16/23). Mais Il a fait aussi des reproches aux « communautés »13, notamment lors de Ses apostrophes terribles aux villes du Lac qui n’avaient pas cru en Lui (« Malheur à toi Chorazein… » Mt 11/20…), et même parfois à tout Israël. Nous en avons d’ailleurs un bel exemple dans l’Ancien Testament, lorsque Dieu envoie Jonas annoncer aux Ninivites la destruction prochaine de leur ville : ils se repentent et Dieu ne détruit pas leur ville : la pédagogie divine a produit un beau fruit. Dieu est un Père, qui reprend Ses enfants lorsqu’ils se conduisent mal, c’est-à-dire ne Lui ressemblent pas, en vue de les aider à changer et de les remettre sur le droit chemin, pour les sauver. Le Christ, image parfaite du Père, nous manifeste cette bonté paternelle. Et Il nous apprend à faire de même, les uns les autres, à nous porter secours mutuellement, par la reprise fraternelle. Mais le critère spirituel est de le faire pour venir en aide et non pour se venger ou détruire. C’est une des formes de l’amour spirituel, qui permet notamment d’appréhender l’amour des ennemis.

Dans le même ordre d’idées, Il faut remarquer aussi que le Christ ne protège jamais l’institution, contrairement à ce que font souvent les gens dans le Monde, mais aussi parfois dans l’Église. Il n’a pas de mots assez durs pour juger l’attitude, les pensées et les comportements du Sanhédrin qui étaient les chefs légaux d’Israël. Et Il reprend sévèrement Ses disciples, futurs chefs de l’Église.« Défendre l’institution », c’est fermer les yeux sur les péchés, les déviations et les crimes, c’est ignorer la souffrance des victimes innocentes (les martyrs), c’est privilégier la forme sur l’esprit : ce n’est pas conforme aux pensées divines . Le monde est ainsi, parce qu’il ne connaît pas Dieu. Mais l’Église l’oublie parfois et se laisse influencer par le monde.

Et après ce jugement divin, le Seigneur ajoute, parce qu’Il est un Rabbi juif qui s’adresse à des rabbis juifs : « le seul signe qui vous sera donné sera le signe de Jonas », c’est-à-dire celui de Ma mort et de Ma résurrection. Point ! Ils n’ont pas compris, parce qu’ils ne voulaient pas comprendre. Le Christ dira : « ils n’ont aucun excuse à leur péché » (Jn 15/22). Dieu n’y peut rien : nous sommes libres ; Il ne peut pas « vouloir » à notre place, ni Se repentir à notre place. Le Seigneur les quitte, probablement avec tristesse, parce qu’ils ne voulaient pas être sauvés.

Cela vaut pour tous les hommes, pour l’Église et pour nous-mêmes.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Saint Marc a pris en « sténo » l’Évangile proclamé par Saint Pierre à Rome et l’a ensuite publié.
2. Pour d’autres précisions, voir notre article sur la seconde Multiplication des pains in Apostolia n° 127 d’octobre 2018. Dalmanoutha est un hameau entre Magdala et Tibériade.
3. Le plus proche de nous est Saint Nectaire d’Egine (1846-1920), Métropolite de la Pentapole, jeté dehors comme un malfaiteur par le patriarche et le saint-synode d’Alexandrie…
4. Les termes grec peiradzontes et latin tentantes peuvent signifier épreuve ou tentation, mais il s’agit bien ici d’une tentation, dont le but est de piéger Jésus, de faire chuter le rabbi de Nazareth, qu’ils haïssent.
5. « Si Je n’avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n’a faites… » Jn 15/24
6. Nous avons le témoignage de l’Évangile sur le départ de certains des 72 disciples (Jn 6/66). Le Christ les a laissés libres et ne les a accablés d’aucun d’opprobre. Dieu laisse toujours les hommes libres. Seul Satan veut les emprisonner. Cette liberté réelle est un des critères de vérification spirituelle.
7. Les Pharisiens apparaissent dans l’histoire juive au 2e s. av. J-C. Très misogynes, ils vivaient en confréries et n’étaient pas très nombreux (Flavius Josèphe les évalue à 6 000, au 1er s. apr. J-C), mais devinrent rapidement très influents, notamment au Sanhédrin. Les « scribes » qui étaient des spécialistes de l’Écriture, des théologiens, étaient souvent des Pharisiens. Ce sont eux qui perpétueront le judaïsme après la destruction du Temple (en 70 apr. J-C) et la disparition du sacerdoce juif.
8. Le Christ dira : « La chair ne sert de rien, c’est l’esprit qui vivifie » (Jn 6/63), que Saint Paul transposera en une formule lapidaire célèbre : «  La lettre tue, mais l’esprit vivifie » (2 Co 3/6).
9. « Saduccéen »  vient de Sadoq, qui fut établi par Salomon à la tête des prêtres de Jérusalem, après la construction du 1er Temple (10e s. av. J-C). Ce sont des familles riches et puissantes, assez fortement hellénisées, regroupant les grands-prêtres et les prêtres de haut rang. Ils disparaîtront de facto après la destruction du Temple, en 70 apr. J-C.
10. Vient de gignomaï, devenir, naître. C’est le même terme utilisé par Saint Matthieu dans la généalogie du Christ en 1/17.
11. Le serpent dit à la femme : « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Ge 3/5), c’est-à-dire : vous aurez les mêmes pouvoirs que Dieu [mais sans vous être unis à Lui, sans Lui ressembler].
12. Pour Jean-Jacques Rousseau, philosophe suisse d’origine protestante (1712-1778), l’homme est bon par nature (le « bon sauvage ») : il n’y a pas de péché originel et donc pas besoin de repentir. Il est dans la lignée spirituelle d’Adam et Ève, qui, après avoir péché, ont refusé de se repentir et ont rejeté la faute l’un sur l’autre. Il considère que les hommes deviennent mauvais par le simple fait de vivre en société, ce qui est une ineptie philosophique. Cette théorie du « tout le monde est beau et gentil » entraînera l’idée qu’il n’y a « ni coupables, ni innocents », ce qui est une confusion spirituelle, étrangère à la Bible. Pour retrouver le bonheur initial il suffirait donc d’éradiquer tous les éléments mauvais de la société, c’est-à-dire en fait de tuer ceux qui sont considérés comme « impurs ». Ces théories sont à l’origine de presque toutes les idéologies politiques depuis deux siècles, soi-disant humanistes [le véritable humanisme est la déification de l’Homme, par la ressemblance à Dieu], dont la plupart seront meurtrières et même génocidaires.
13. C’est à dire aux hommes en société, ce qui représente la « nature » humaine, car le péché peut être personnel ou collectif. Le Christ s’adresse simultanément à chaque personne et à toute l’humanité.