publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Septembre 2019, 11:59
« Laissez venir à Moi les petits-enfants »
Cet aspect merveilleux – et peu connu – de l’enseignement et du comportement du Christ n’est pas facile à exposer, car il est diffus dans les quatre Évangiles (surtout dans les trois Synoptiques), et suppose de rassembler de nombreuses péricopes, de les relier, avant d’en faire une synthèse cohérente. Nous allons essayer de le faire.
Disons d’abord un mot d’ordre général sur les enfants dans les civilisations humaines. Le monde antique en général, et la civilisation romaine en particulier, donnaient peu de place et d’importance à l’enfant, ignorant complètement ce qu’on appellera à la fin du deuxième millénaire « l’enfant-roi ». Si le fait d’avoir des enfants était considéré comme une richesse d’avenir (le renouvellement des générations étant la condition sine qua non de la pérennité de l’humanité), le taux de mortalité infantile (et de femmes mourant en couches) était tel qu’on ne pouvait faire de projets qu’avec des enfants devenus grands (adolescents), ce qui n’est plus le cas actuellement dans nos pays. Il faut aussi rappeler que, dans le droit romain, le père (pater familias) avait droit de vie et de mort sur ses enfants1. C’est l’Église et la christianisation de la société qui y mettront fin en Occident.
On peut donc s’étonner de la place que le Christ accorde aux enfants – et surtout aux « petits-enfants2 » –d’autant plus que cet aspect n’apparaît pas dans l’ancien Testament (même si la stérilité des femmes y était considérée comme une opprobre, parce que ne permettant pas de contribuer à l’Avènement du Messie). Mais il faut rappeler que le Christ – Fils de Dieu incarné –a expérimenté, de l’intérieur, les différentes étapes de la croissance de l’Homme, en devenant successivement embryon et fœtus dans le sein de Sa mère terrestre Marie, puis nouveau-né, petit enfant, enfant, adolescent, jeune-homme, et enfin homme dans la plénitude de l’âge à 33 ans, l’âge éternel de l’Homme dans le Royaume de Dieu : Il a sanctifié tous les états biologiques, psychologiques et spirituels de l’Homme jusqu’à la perfection voulue par Son Père céleste et accomplie dans l’Esprit-Saint.
Avant de faire l’exégèse des péricopes évangéliques concernant le Christ et les enfants, rappelons ce qu’est l’enfant au plan spirituel. Un enfant est exclusivement le fruit de l’union amoureuse d’un homme et d’une femme – l’homme fécondant sa femme et la femme devenant un « nid » pour le fruit de cet amour –parce que telle est la volonté du Père céleste, que personne ne pourra jamais transgresser. C’est le commandement donné par Dieu à Adam et Ève et le chemin qu’Il a assigné à l’humanité (« Soyez féconds … remplissez la terre … et dominez3… » Gn 1, 28). Un enfant qui est dans le sein de sa mère est d’abord un embryon puis un fœtus dont le corps se constitue petit à petit pendant les neuf mois de la grossesse. Il ne devient un « enfant » à part entière qu’en sortant du sein de sa mère, lorsqu’on coupe le cordon ombilical et qu’il pousse le « cri » qui initie la respiration : il devient alors un être humain autonome, une personne, qui recevra un « nom ». Il a tout en lui et rien ne viendra s’ajouter : il est tel que le Père céleste l’a voulu, que le Fils l’a façonné et que l’Esprit lui a donné la vie. Mais il est un homme « petit » : il devra croître et atteindre progressivement la stature d’homme, dont le modèle parfait et accompli est Jésus-Christ, le « Fils de l’Homme ».
Sans prétendre à une étude exhaustive, on peut regrouper les différentes péricopes concernant les « petits-enfants », en deux ou trois thèmes, qui se recoupent :
Nous allons les exposer successivement.
Le fait le plus significatif et le plus explicite, est l’accueil que le Christ fait constamment aux petits-enfants, rapporté par Saint Matthieu (19, 13-15), Saint Marc (10, 13-16) et Saint Luc (18, 15-17).
Les trois Synoptiques, Matthieu, Marc [c’est-à-dire Pierre] et Luc [c’est-à-dire Paul] rapportent qu’on a « apporté des petits-enfants [à Jésus] pour qu’Il leur imposât les mains [Lc : qu’Il les touchât] et priât [pour eux] » (Mt 19, 13, Mc 10, 12 et Lc 18, 15). Saint Luc précise : « ils Lui apportaient même les bébés4 ». Cela est le charisme des mères, qui savent de façon innée, ce qui est bien et bon pour leurs enfants, et qui ont l’audace de le faire. Évidemment, les Apôtres les rabrouent, comme se comportent souvent les hommes [masculins] : allez les enfants, n’embêtez pas le Rabbi, allez jouer ailleurs… Jésus s’indigne et dit : « Laissez venir à Moi les petits-enfants et ne les empêchez pas… » . C’est un évènement historique, à l’échelle de la civilisation humaine : c’est probablement la première fois qu’un « grand personnage » humain5 parle et se comporte ainsi. Il leur impose les mains, les bénit, les embrasse et les prend dans Ses bras, dans une attitude toute maternelle. Les hommes en général aiment jouer les durs et ne pas manifester leurs sentiments. Le Christ n’est pas ainsi : Il a simultanément une force masculine et une tendresse féminine : Il est l’Homme parfait, « sans confusion ni séparation ».6
Ajoutons, pour corroborer ces péricopes évangéliques, que de nombreux saints et mystiques visionnaires, à qui le Saint-Esprit a donné, depuis des siècles, de « voir » le Christ dans Sa vie terrestre, témoignent de l’affection du Christ pour les petits-enfants qui accourent vers Lui : Il les prend dans Ses bras, caresse leurs têtes, les embrasse et leur dit des paroles bienveillantes et tendres. Le Christ Se comporte exactement comme un papa avec ses enfants chéris, reflétant et manifestant l’amour de Son Père Céleste pour tous les hommes. On peut remarquer aussi que le Christ appelle les Apôtres « Ses enfants », au moins deux fois : au début de Son Dernier Discours, après que Judas fût sorti du Cénacle (« Mes petits-enfants »7) et lors de Sa troisième apparition après la Résurrection (« enfants »8), parce qu’Ils écoutent Dieu [le Christ], comme des petits-enfants écoutent leurs parents.
Et pourquoi insiste-t-Il tant sur les petits-enfants ? « Car c’est à de tels qu’appartient le Royaume de Dieu ». Cela signifie : le Père céleste règne, par Son Esprit-Saint, dans le cœur de ceux qui se comportent avec Lui comme de petits-enfants. Et Il insiste : « Qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un petit-enfant, n’y entrera pas ». Quelle est la caractéristique d’un petit-enfant ? Il croit tout ce que son père et sa mère lui disent. Il leur fait une confiance absolue et n’a rien en lui de dissimulé : c’est un innocent, dont le cœur est pur et simple. Saint Jean Chrysostome9 ajoute : il est sans orgueil, ne se souvient pas du mal, ne désire pas se venger, son âme est pure et libre de toutes les passions… C’est ainsi que nous devons être avec Dieu (et avec nos prochains), même une fois devenus adultes. On voit souvent ce comportement d’enfant chez les Saints.
Il va le redire, lorsque Ses Apôtres se poseront la question, qui peut nous paraître saugrenue, de savoir qui est le plus grand parmi eux, et qui est rapportée par Saint Matthieu (18, 1-5), Saint Marc (9, 33-37 et 42) et Saint Luc (9, 46-48). Saint Jean Chrysostome en donne une explication intéressante et originale10 : il a remarqué que Saint Matthieu commençait par « dans ce même temps », c’est-à-dire « dans ce qui précède » ; or, c’est là où l’évangéliste raconte l’histoire de la perception du « didrachme » à l’entrée de Capharnaüm, qui donne à Pierre un rôle important et témoigne d’un lien particulier avec le Christ (Mt 17, 24-27). Selon Saint Jean Chrysostome, les Apôtres auraient été un peu jaloux de Pierre (Pourquoi l’honores-Tu plus que nous ?). Mais « rougissant » et n’osant pas avouer leur véritable préoccupation au Maître, ils Lui poseront alors une question générale (qui est le plus grand ? Ce qui revient en fait à demander : qui est le premier ?). C’est une analyse pertinente. Il faut bien reconnaître que c’est une question insignifiante, car Dieu donne des pouvoirs à qui Il veut, mais, hélas, elle est une véritable obsession chez les hommes, dans « le monde », et même aussi dans l’Église, chez les chefs d’Églises11, ce qui est affligeant !
Les Apôtres avaient donc discuté en route, entre eux, et une fois arrivés à la maison, à Capharnaüm, le Seigneur, qui lit dans les cœurs, leur demande : « de quoi parliez-vous en route ? ». Le Christ a profité de leur réponse « générale » (qui est le plus grand ?) pour leur donner un enseignement spirituel et ecclésiologique en vue de leur avenir de chefs de l’Église. Il fait alors venir un petit-enfant au milieu d’eux, qu’Il embrasse, et dit : « Amen, Je vous le dis, si vous ne changez pas et ne devenez pas comme les petits-enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume céleste ». Et Il ajoute : « Qui accueille un tel petit-enfant en Mon Nom M’accueille ». Cela va loin : le Christ S’identifie Lui-même à un petit enfant. Le sens est profondément théologique : Lui-même est entièrement obéissant à Son Père céleste, comme les enfants des hommes le sont avec leurs pères ; Il est obéissant et humble, Se faisant librement petit. Admirable pédagogie du Christ, qui ne fait pas à Ses disciples un grand discours théorique, mais qui leur montre la réalité des pensées divines ! Cela vaut pour nous, pour toute l’Église, et en particulier pour ses chefs, pour tous ceux qui sont « premiers » par fonction.
Et enfin, il faut mentionner le passage où Il parle des scandales, qui suit immédiatement ce qui précède, du moins chez Saint Matthieu et Saint Marc (Mt 18, 6-11 et 14 ; Mc 9, 42 ; Lc 17, 1-2). Non seulement le Seigneur donne les petits-enfants en exemple, comme modèles spirituels, mais encore Il ajoute un avertissement redoutable : « Mais si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en Moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer », ce qui signifie : il vaudrait mieux qu’on le tue, par noyade. Notons qu’Il dit : « de ces petits qui croient en Moi », ce qui signifie que les « petits » [enfants] croient naturellement en Dieu. Il s’en suit tout un développement sur les scandales et ceux qui les causent, qui ne nous concerne pas ici directement. Mais il nous faut retenir la mise en garde terrible du Christ, qui exprime la « colère de Dieu », car scandaliser un enfant, le choquer, le blesser par des paroles ou des gestes, c’est souiller la pureté virginale qui est en lui, et dont il est le symbole sur terre.
Le Christ termine par une révélation théologique importante et merveilleuse : « …ne méprisez pas un seul de ces petits, car Je vous dis que leurs anges dans les Cieux voient sans cesse la face de Mon Père céleste » (Mt 18, 10). Qu’est la face du Père céleste ? Le Père ne s’est pas incarné et Il ne peut être vu, de même que l’Esprit. Seule la personne du Fils s’est incarnée, par obéissance au Père. Or le Christ est l’image parfaite du Père, le « sceau Le reproduisant fidèlement, Le montrant en Lui‑même… le sceau de Son être… »12, et Il a dit : « Qui M’a vu a vu le Père ». La « face du Père céleste » est le Fils qui Le révèle. Les anges voient le Fils incarné à la droite du Père, manifestant le Père. Et pourquoi dit-Il : « leurs anges dans les Cieux » et non « ils voient » ? Parce que les anges sont les intermédiaires entre Dieu et l’Homme et que, sans leur médiation, nous serions brûlés, consumés par le feu incréé de la Divinité. Mais, ce qu’il faut souligner c’est que les petits-enfants sont tellement proches de Dieu que leurs anges-gardiens sont très proches du Père céleste et Lui font l’offrande de ces cœurs purs, et qu’ils transmettent cette vision aux petits des hommes.
À ce propos je voudrais témoigner d’une expérience personnelle. Je suis père de deux enfants, et grand-père : j’ai tenu dans mes bras des nourrissons et j’ai remarqué une chose : le regard d’un nourrisson est redoutable et insoutenable, parce qu’il estle regard de Dieu. Car, dans cette très courte période de leur existence terrestre, ils sont encore plus proches du Ciel que de la terre. Mais cela dure très peu de temps. Dès qu’ils se sont habitués à la vie terrestre, qu’ils ont un contact intense avec leurs parents, qu’ils ont commencé à découvrir le monde, leur regard devient « normal » ordinaire, et aussi sentimental, affectueux, parce qu’ils commencent à s’attacher consciemment à leurs parents et à leur entourage aimant. Les nourrissons et les petits-enfants sont les créatures les plus proches de Dieu. Ils ont une conscience psychique faible (ils ne peuvent pas parler, ni rien manifester de leur être intérieur), mais ils ont une conscience spirituelle très élevée, supérieure à celle des vieillards, en fait, proche de la conscience angélique. Ils sont, dans le monde déchu, les témoins de l’état paradisiaque de l’Homme.
Père Noël TANAZACQ, Paris
Notes :