publicat in Varia pe 14 Juillet 2019, 10:47
Dumitru regardait la maison de ses parents qui commençait à se dégrader. Les larmes coulaient sur son visage en y laissant des traces qui ressemblaient à celles qui sillonnaient la façade devant lequel il se tenait immobile. Il n’osait pas entrer dans la maison. Il refusait d’accepter l’idée qu’il y avait passé la partie la plus joyeuse de sa vie. Il finit par faire tourner la clé dans le portail qui s’ouvrait avec difficulté et pénétra dans la cour où tout était en bon ordre. Ses parents avaient tout rangé avant d’aller reposer dans le lieu où ils n’avaient plus la nostalgie de Dieu parce qu’ils Le voyaient réellement. L’herbe haute et silencieuse avait attendu longtemps que le seul maître resté en vie passe à nouveau le seuil de la maison.
Dumitru retira instinctivement ses chaussures et se mit à marcher pieds nus dans l’herbe. Un frisson profond saisit son âme et son corps et il se rendit compte qu’il n’était jamais parti, qu’il ne s’était séparé un seul instant de la terre qui l’avait nourri pendant tant d’années, que c’était là sa place depuis toujours.
« Maison, douce maison », dit intérieurement Dumitru. Mais la pensée laissa surtout de l’amertume dans son cœur rempli de nostalgie. Que n’aurait-il pas donné pour entendre à nouveau la voix impérieuse de sa mère qui l’appelait aux travaux domestiques, la voix de son père qui lui dévoilait les secrets de la nature, le bruit des animaux qui remplissait de vie la cour, pour voir à nouveau le visage maussade du voisin qui devenait gai après deux petits verres de palinka absorbés à la fin d’une rude journée de travail.
Il aurait donné n’importe quoi, mais il n’avait rien. L’argent, la renommée, les expériences accumulées loin de ses terres ne lui avaient pas offert la joie que lui procurait maintenant le simple fait de se trouver dans la cour de ses parents.
Il fit tourner une autre clé, cette fois dans la porte de la maison, et ses pas tremblant d’émotion le portèrent dans les chambres restées intactes depuis son enfance. Les gros coussins duveteux l’appelaient pour reposer ses pensées pleines de nostalgie. Il s’assit et se mit à pleurer. « Un homme ne pleure jamais », entendit-il la voix de son père résonner dans son esprit. Mais à présent il ne se sentait pas comme un homme. À présent, il était l’enfant de jadis, chargé de dizaines d’années de nostalgie et de pensées allant toujours vers la maison.
Les murs décorés de choses faites de la main de sa mère, de choses héritées des ancêtres, faisaient surgir des souvenirs qui se ruaient pêle-mêle dans l’esprit de Dumitru, abandonné à la caresse du coussin fait par sa grand-mère elle-même.
Il se leva ensuite difficilement et se mit à examiner avec attention les cadres d’où lui souriait chaleureusement un passé qui avait toujours tressailli dans son cœur. Les sourires et les larmes s’entrelaçaient comme de vieux amis sur le visage de Dumitru.
– Il y a quelqu’un ? se fit tout à coup entendre la voix de la voisine.
– C’est moi, Mitică, répondit Dumitru, content de voir revivre la maison silencieuse.
– Je me doutais que tu étais arrivé, dit tata Florica.
Dumitru l’embrassa avec joie comme s’il avait embrassé sa propre mère. C’était une femme pleine de bonté et elle sentait la brioche exactement comme dans son enfance.
– Je t’ai préparé une brioche. Je t’attends à la maison. J’ai pris soin de votre maison comme j’ai pu. Je ne peux pas faire plus, mon enfant, puisque voilà, j’ai vieilli moi-aussi, essaya d’expliquer Florica.
– C’est merveilleux. Je n’ai pas de paroles pour vous remercier de garder si vivant le beau souvenir de ma vie, avoua Dumitru avec reconnaissance.
– Viens manger, tu retrouveras la maison après.
Dumitru la suivit en silence et ils s’assirent à la table remplie du goût de l’enfance.
– Nous sommes de moins en moins nombreux. Nous mourons, l’un après l’autre. Cette année il y en a six du village qui ont trépassé. Nous, les vieux, nous nous en allons nous reposer, l’un après l’autre, dit tata Florica avec résignation.
– Et nous, les jeunes, nous nous en sommes allés pareil, l’un après l’autre, mais pas pour nous reposer, mais pour travailler, ajouta Mitică.
– Mon cher enfant, ici aussi il y a du travail. Nous avons vécu des temps plus durs que vous et pourtant nous avons travaillé et nous avons eu ce qu’il nous fallait. Rien ne nous a manqué, et surtout la famille et l’amour, qui vous manquent tellement, dit tata Florica avec sincérité.
– C’est vrai, tata Florica. Nous avons tout trouvé là-bas, mais l’amour nous ne l’avons pas trouvé.
– Mon enfant, ici même les poules m’aiment, et tous les petits animaux dont je prends soin. Même les arbres sont mes amis et m’offrent leurs fruits et leur ombre. Que dire ? Nous n’avons pas été avides d’avoir toujours plus et voici que nous n’avons pas vécu pour rien. Nous avons fait toutes choses avec un sens.
Dumitru resta encore quelque temps chez tata Florica et puis il la quitta, l’âme pleine de joie. Il se prépara à dormir dans la maison paternelle. Avant de se coucher il feuilleta plein d’albums photo et il donna raison à Florica. Il n’avaient pas vécu leur vie pour rien.
P. Iosif Cristian Radulescu