publicat in Homélies et sermons pe 4 Juin 2019, 20:28
Père Aimilianos né en 1934 - rappelé à Dieu le 9 mai 2019. Mémoire éternelle !
Qu’est-ce que la prière ? Je ne vous donnerai aucune définition de la prière. Si nous ouvrons le livre de saint Jean Climaque, si nous consultons l’œuvre de saint Jean Damascène, si nous interrogeons tous les saints, nous verrons que chacun a de sublimes définitions concernant la prière, lesquelles nous seront fort utiles. Mais quant à moi, je vais vous parler ici de la prière telle que nous la vivons dans le combat de notre âme, c’est-à-dire non pas ce qu’est objectivement la prière, mais subjectivement comment, nous, nous la vivons, comment celui qui prie ressent et reconnaît la prière.
Au début, nous avons dit que la prière est une marche vers Dieu. Mais Dieu est invisible. Dieu est aux cieux et moi je me trouve en bas, sur terre. Dieu est Lumière et moi je suis ténèbres. Vous rendez-vous compte combien il est effrayant de penser que les ténèbres puissent obscurcir la lumière ? Et s’il est possible aux ténèbres d’obscurcir la lumière, combien plus la lumière n’a-t-elle pas le pouvoir de dissiper les ténèbres ! Et pourtant, c’est quelque chose de semblable que nous allons entreprendre dans la prière. Nous allons dissiper nos ténèbres grâce à l’irruption de Dieu, afin de pénétrer dans la zone de la lumière et devenir, nous-mêmes, lumineux. Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire ? La chair pénètre dans la zone de l’esprit ! La chair1, qui n’hérite pas le Royaume céleste, peut pénétrer en Dieu ! Comprenez-vous ce que signifie : le Dieu que rien ne peut contenir2 va pénétrer dans mon âme pour y habiter ? Dans mon âme qui est non seulement petite, mais encore envahie par ses passions, ses volontés et ses convoitises.
Lorsque je me mets à prier, je m’aperçois donc aussitôt de cet obstacle insurmontable qui me sépare de Dieu : moi, je suis chair, c’est-à-dire un homme charnel (je prends le mot chair dans son sens évangélique, et non dans celui qui sous-entend que nous sommes privés d’âme). Je suis chair et Lui est Esprit. La transcendance de Dieu, sa Sainteté et l’éclat de sa Lumière, me font immédiatement éprouver mon impuissance. Je comprends que je ne peux rien faire et que j’engage un combat redoutable, une lutte que l’Ancien Testament, de façon si belle, nous présente sous la forme du combat, de la lutte de Jacob avec l’ange3. Il faudra que moi, homme de rien, je force les cieux, que j’assiège Dieu et que je l’emporte sur lui, que je l’assujettisse à mes désirs, à mes aspirations, cachés au fond de mon âme.
Par conséquent, lorsque nous commençons à prier, nous faisons l’expérience de la prière comme une lutte, comme un combat. Mais attention ! Quand je parle ici de combat, ce n’est pas dans le sens du caractère pénible de la prière, non pas une lutte pour rassembler mes pensées ou pour vaincre le sommeil ou encore pour dominer la fatigue de mes genoux, ou pour réprimer l’envie de me gratter. Ce n’est pas du combat contre la faim, lorsque j’ai envie de manger et que je me dis : « Non, je vais continuer à prier. » Je ne parle pas de ce combat, cela c’est différent, c’est de l’ascèse. Je ne parle pas du combat que nous devons mener avec nous-mêmes – et ce qui précède relève de la lutte contre nous-mêmes –, mais du combat que je livre à Dieu. Je me bats avec Dieu. C’est clair, c’est différent.
Je m’engage dans un combat qui sera douloureux, qui sera interminable, car je ne sais s’il cessera même dans l’autre vie, une lutte contre Dieu lui-même. Quand l’Apôtre Paul disait : « Luttez avec moi dans les prières »4, c’était un peu cela qu’il voulait exprimer. Il sentait qu’il combattait avec Dieu, soit pour lui-même, soit pour les Églises dont il avait la charge, et il disait : « Luttez vous aussi avec moi contre Dieu, par vos prières, de sorte qu’en unissant nos combats, tous ensemble, nous combattions contre lui pour le vaincre ».
La première expérience que je fais dans la prière, c’est la sensation d’un obstacle insurmontable, qui se dresse devant moi, le sentiment de ma petitesse, et par conséquent la sensation de la transcendance de Dieu et de la lutte dramatique que je dois mener contre lui. Imaginez un homme qui boxerait avec l’air. Comme il ne rencontre aucune résistance, il peut très facilement diriger ses poings où il veut, toutefois il frappe en l’air, il ne sent rien, rien ne s’oppose à lui. Mais quand il se trouve en face d’un adversaire, immédiatement il fait des efforts. À l’instant ses poings se durcissent et ses muscles se tendent. On comprend alors qu’il frappe et qu’il est frappé. Si je n’ai pas la sensation de ce combat avec Dieu, je n’ai même pas commencé à prier. Vous saisissez ce que j’exprime ?
Mais supposons que nous avons commencé à prier et que nous savons qu’il nous faut mener ce combat redoutable contre Dieu, que je suis désormais entré dans l’arène, que je suis monté sur le ring, que j’ai enfilé mes gants et comme un boxeur je commence à me battre avec Dieu. Lui m’oppose une forte résistance, moi je lui résiste aussi, et la question est donc de savoir lequel de nous l’emportera : Lui ou moi. Il n’y a pas d’autre issue, soit je tomberai ensanglanté, soit je vaincrai Dieu, qui alors me dira : « Désormais tu m’as vaincu ». Et Dieu se livrera à moi comme il l’a fait à l’égard de tous les saints qui ont fait de lui ce qu’ils voulaient.
Si jamais je cesse ce combat, je ne serai plus qu’une créature brisée, je serai pour toujours un homme malheureux. Je ne peux dire que je travaille, que je vis ou que je prie, si je n’obtiens pas la victoire dans ce combat, à plus forte raison, si je n’ai même pas entamé la lutte. […]
La prière peut se faire avec les lèvres, elle peut se pratiquer à voix audible, elle peut se produire à l’intérieur de la bouche, à l’emplacement du pharynx ou de la gorge. Il se peut qu’elle prenne naissance dans le cœur. Alors, au lieu du mouvement des cordes vocales, il y aura une vibration des cordes du cœur et ce sera à partir de là que le cri de l’esprit s’échappera. Peu importe où se situe la prière, l’important, c’est que nous la fassions jaillir des profondeurs de notre cœur. Le combattant spirituel comprendra toutes ces choses, il saisira la différence, il saura quand il prie avec la bouche, quand il prie avec le cœur, quand c’est son esprit qui parle, car finalement c’est l’esprit qui doit prier dans le cœur. Peu à peu le combattant en prend conscience, il distingue ces mouvements, il apprend à les reconnaître. Les lèvres peuvent remuer ou non, ce qui importe c’est qu’un cri jaillisse des profondeurs, comparable à un puissant grondement, à un séisme qui ébranlera les cieux et qui en fin de compte obligera Dieu à répondre et à nous dire : « Pourquoi cries-tu vers moi? »5
Je peux me tenir debout pour manifester, par cette position, ma tension, mon élan, exprimer ma détresse, mon empressement. Je peux m’agenouiller pour témoigner de mon humilité et de mon indignité. Je peux me prosterner le visage contre terre pour avouer ma vanité, mon échec, eux qui m’ont accompagné jusqu’à présent, afin que Dieu me prenne en pitié promptement, sans prolonger mon attente. Je peux marcher, mon chapelet à la main, en prononçant la prière à haute voix ou en silence, pour surmonter ma fatigue, secouer mon sommeil. Je peux me livrer à quelque occupation pour vaincre l’acédie. Je peux gravir la montagne et en redescendre ou transporter des pierres pour dissiper la pesanteur de la chair, car l’esprit peut être prompt mais la chair ne cesse d’être faible. Je peux prendre n’importe quelle position ou utiliser n’importe quel moyen, pourvu que je ressente en moi ce cri sortant des profondeurs, afin qu’un jour Dieu l’entende. […]
Pour que nous ne dissipions pas le don que Dieu a fait de lui-même, il veut que nous en saisissions au préalable la valeur, par cette anxiété profonde qui s’exprime dans le cri jaillissant des profondeurs de notre être.
Donc il nous fait premièrement vivre la prière comme un combat. Deuxièmement comme un cri jailli des profondeurs, et exprimé de différentes manières, tel que nous l’avons expliqué plus haut. Mais nous progressons et nous vivons maintenant notre évolution vers Dieu, comme un cri venant du tréfonds de nous-mêmes. Toutefois nous constatons que Dieu n’a finalement pas entendu notre cri. Il faut que ce cri se transforme, qu’il se convertisse en un silence, en une atmosphère de silence. […]
Si j’arrive au silence, je pourrai alors sentir le souffle du Saint-Esprit et j’entendrai le bruissement de ses ailes, et je frémirai à son approche ; j’aspirerai à être saisi par l’Esprit et je comprendrai ce que signifie : « Nous ne savions pas qu’il y eût un Esprit Saint ».
Géronda Aimilianos, Le Sceau véritable, Ormylia 1998, pp. 201-211