publicat in Le monde intérieur pe 14 Mai 2019, 18:17
« Tu dis : « Ma vie est pleine de souffrances ». Mais je te répondrai, ou plutôt c’est le Seigneur lui-même qui te dit : « Humilie-toi, et tu verras que tes épreuves se changeront en repos » (…) L’âme de l’homme humble est comme la mer : si l’on jette une pierre dans la mer, elle trouble pour un instant la surface des eaux, puis s’enfonce dans les profondeurs. Ainsi sont englouties les peines dans le cœur de l’homme humble, car la force du Seigneur est avec lui »
Saint Silouane, « Écrits – De l’humilité »
Les vérités chrétiennes sont en totale opposition avec les vérités de ce monde. L’esprit de ce monde proclame : « Heureux les puissants, les rusés, les conquérants, les riches, les voluptueux, les bons vivants » ; le Christ nous enseigne tout le contraire : « Heureux les pauvres en esprit, ceux qui pleurent, ceux qui sont doux, ceux qui ont faim et soif de la justice, ceux qui ont le cœur pur, ceux qui sont persécutés pour la justice » (Cf. Mt. 5, 3-11).
En un mot, ce monde-ci appartient aux vainqueurs, tandis que le royaume des cieux, appartient aux vaincus au nom du Christ : «Heureux serez-vous lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera, qu’on répandra sur vous toutes sortes de calomnies à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse parce que votre récompense sera grande dans les cieux » (Matthieu 5, 11-12).
Mais en réalité, tout homme, quel qu’il soit et quels que soient son pouvoir, ses richesses, sa gloire, son génie, sera un vaincu à la fin de sa vie, car la mort lui ôtera tout ce qu’il avait et tout ce qu’il était. La fin de toute vie terrestre est la défaite de la vie, c’est pourquoi « l’histoire d’une vie, quelle qu’elle soit, est l’histoire d’un échec » (J.-P. Sartre – « L’Écueil du solipsisme »). Le seul homme vainqueur ayant vécu sur terre est Celui qui a vaincu la mort. Mais selon le jugement de ce monde, le Christ a achevé son existence terrestre comme un vaincu, frappé, outragé, supplicié, et crucifié entre deux brigands. L’homme Jésus était si affaibli que sa croix fut portée par « un homme de Cyrène, appelé Simon » (Matthieu 27, 32).
Les Évangiles évoquent à plusieurs reprises les moments de faiblesse et de détresse du Christ, sans lesquels il n’aurait pas été entièrement homme :
« Mon âme est triste jusqu’à la mort. (…) Mon Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi » (Matthieu 26, 38-39 ; Marc 14, 34-36).
« En proie à l’angoisse, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des grumeaux de sang qui tombaient à terre » (Luc 22,44).
« Jésus pleura » (Jean 11,35). « Maintenant mon âme est troublée » (Jean 12,27).
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Matthieu 27, 46 ; Marc 15, 34).
Le Christ a assumé la faiblesse, les souffrances et la nature mortelle de l’homme déchu, car il est venu sur terre « non pas pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Matthieu 20, 28) : « Ainsi s’accomplit la parole du prophète Esaïe : « Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Matthieu 8, 17).
En effet, en se détachant de Dieu et en quittant le royaume des cieux, l’homme est devenu une créature si faible qu’il ne peut survivre sans respirer à chaque instant, sans manger, sans boire, sans se vêtir etc., entièrement dépendant des éléments extérieurs, à la manière d’un malade attaché à son masque à oxygène et à ses perfusions, qui l’aident à survivre un certain temps mais ne pourront pas le sauver de la mort. Ainsi, après la chute d’Adam, le désespoir est devenu la condition naturelle de l’homme : « Comme il n’y a, au dire des docteurs, personne d’entièrement sain, on pourrait dire aussi, en connaissant bien l’homme, qu’il n’en est pas un seul exempt de désespoir, en qui n’habite au fond une inquiétude, un trouble, une dysharmonie, une crainte d’on ne sait quoi d’inconnu ou qu’il n’ose même connaître (…). Et dans tous les cas nul n’a jamais vécu et ne vit hors de la chrétienté sans être désespéré » (S. Kierkegaard, « Traité du désespoir »).
En effet, l’homme sans Dieu, se trouve entièrement démuni et impuissant face à la souffrance et à la mort, si bien que la conscience d’un athée « est par nature conscience malheureuse, sans dépassement possible de l’état de malheur » (J.-P. Sartre, « L’être et le néant »).
Ce malheur qui ne dépend pas des circonstances extérieures mais constitue un attribut ontologique de l’homme déchu, ne peut être dépassé par aucun moyen humain, puisque l’homme à lui seul, privé de l’aide de Dieu, n’est et ne peut être qu’un éternel vaincu. Si l’homme vaincu qu’a été Jésus est devenu le vainqueur du mal et de la mort, c’est parce que, contrairement à Adam, il n’a pas fait la volonté de l’homme mais celle de Dieu :
« (…) non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Matthieu 26, 39).
Il a montré ainsi à tous les hommes le moyen de transformer la faiblesse en force, et la défaite en victoire : « Vous aurez de l’affliction dans le monde ; mais prenez courage, moi j’ai vaincu le monde » (Jean 16, 33).
Car le monde des hommes après la chute d’Adam est tombé sous la domination de l’esprit du mal, qui est devenu le prince de ce monde (Cf. Jean 12, 31). C’est pourquoi aucun homme de ce monde ne pourra vaincre le monde sans l’aide du Christ, qui ne vient pas de ce monde : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15, 5).
En effet, « l’homme ne peut pas se diriger lui-même par sa seule raison, en se passant de Dieu » (Saint Silouane, op. cit.). Quels que soient sa sagesse, ses vertus, son génie, son pouvoir, sans le Christ l’homme est et sera un éternel vaincu, car il ne peut éviter sa défaite finale face à la mort : « Tout homme sage sans le Christ est un fou, tout homme juste sans le Christ est un pécheur, chaque homme pur sans le Christ est impur et tout ce qui reste en dehors de Lui est voué à la mort » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).
La seule force réelle de l’homme mortel c’est l’humilité, la vertu christique qui a vaincu le monde et la mort elle-même. Car l’homme qui reconnaît sa faiblesse, son impuissance, sa défaite devant le mal, le péché et la mort, se tourne vers Dieu, demande son aide et se confie entièrement à Lui, transformant ainsi sa faiblesse humaine en force divine, et sa défaite terrestre, en victoire céleste. C’est pourquoi, en marchant sur les traces du Christ, « le croyant est un vainqueur » (S. Kierkegaard, op. cit.) :