Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Revue de spiritualité et d'information orthodoxe
Il y a très longtemps, sur une montagne appelée Panepho, en Égypte, vivait un saint homme nommé abba Sylvain. Il était moine depuis de nombreuses années et la prière de son cœur traversait même les montagnes et les maigres cours d’eau de la région, s’envolait vers d’autres pays et rejoignait d’autres cœurs assoiffés de l’amour de Dieu.
Un frère d’un pays voisin, la Lybie, arriva un soir tout près de la montagne Panepho, après un long voyage à pied, sous le soleil brûlant du jour et dans le froid de la nuit. En ce lieu paisible, il rencontra un jeune moine et lui demanda où habitait abba Sylvain.
- Tu n’es plus très loin, frère, prends ce petit sentier, il monte jusqu’à la maison de l’ancien. Tu le trouveras sûrement à cette heure-là.
Que cela soit béni, frère !
Il partit aussitôt, et malgré la fatigue du voyage, ses jambes grimpaient vivement sans trébucher ni s’arrêter. Arrivé en haut du chemin, il découvrit l’humble habitation faite de briques rouges, cuites au soleil ; deux petites fenêtres apparaissaient pour laisser entrer la lumière et l’air.
Comme s’il attendait quelqu’un, abba Sylvain se tenait à l’entrée, une simple porte en papyrus tressé était ouverte.
Le jeune moine s’avança et fit une métanie* devant l’ancien en lui demandant sa bénédiction. Son cœur battait fort dans sa poitrine et son regard semblait chargé d’inquiétude. Remarquant son agitation, abba Sylvain l’invita à entrer. Dans la pièce, une douce pénombre laissait apparaître le peu d’objets qu’il possédait ; une tablette en terre cuite sur laquelle était posée une assiette, un vase pour sa provision d’eau et quelques gobelets. Dans un coin, une natte de roseau qui servait aussi de lit était roulée au sol ; quelques livres déposés dans une niche creusée dans le mur représentaient toute la bibliothèque de l’ancien. Il proposa au jeune moine de s’asseoir. Il lui tendit un gobelet rempli d’eau fraîche, que le moine but rapidement après avoir fait son signe de croix.
Abba Sylvain s’assit tranquillement près de lui.
- Qu’y-a-t-il mon enfant ? Je vois que tes pensées sont bien agitées et que tu ne trouves pas le repos dans ton cœur.
- Abba, j’ai un ennemi qui m’a fait beaucoup de mal ! Avant d’être moine, quand j’étais encore dans la vie du monde, il m’a volé mon champ ! De plus, il m’a souvent tendu des pièges et voici que maintenant il a payé malhonnêtement des personnes pour m’empoisonner ! Il veut que je disparaisse ! N’est-ce pas un terrible ennemi, abba ! J’ai décidé d’aller le livrer au juge afin qu’il soit reconnu coupable !
Abba Sylvain, la tête légèrement inclinée, gardait le silence. Dehors, tout était paisible, comme si l’air avait suspendu son souffle ; on aurait dit que tout ce qui vivait autour de la petite maison attendait une parole de l’ancien. Se redressant doucement, il dit :
- Mon enfant, fais comme cela te soulagera.
Sans attendre d’autres mots, le jeune frère répondit aussitôt :
- Abba, s’il est puni, son âme en retirera évidemment un grand profit, il pourra se corriger, n’est-ce pas ?
L’ancien tenait dans ses mains son chapelet et pendant tout le temps où le frère avait parlé, ses doigts glissaient doucement sur chaque grain. La prière de Jésus* murmurait dans son cœur.
Son regard paisible se posa sur le jeune moine :
- Mon enfant, fais comme cela te semble bon...
Les yeux du moine s’illuminèrent ; il se leva soudain et se tenant debout devant l’ancien, il lui dit avec assurance :
- Père, lève-toi à présent et faisons une prière ensemble et puis je partirais chez le juge pour régler ce que je dois y faire !
Abba Sylvain se leva lentement et le jeune moine se mit à côté de lui. Les mains légèrement levées, ils commencèrent à dire le “Notre Père”. La voix d’abba Sylvain était grave et douce et ses yeux brillaient de larmes retenues. Lorsqu’ils arrivèrent aux mots : “remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs”, l’ancien ne dit pas la même chose, mais plutôt ces paroles : -”ne nous remets pas nos dettes comme nous ne remettons pas à nos débiteurs”.
Le jeune moine, surpris, interrompit l’ancien en lui disant :
- Pas comme cela, père, tu t’es trompé !
Mais l’ancien répondit calmement :
- Oui, comme cela mon enfant, car assurément, si tu veux aller chez le juge pour te venger de ton frère, Sylvain ne fait pas d’autres prières pour toi.
Le jeune moine se tenait debout, les yeux baissés vers le sol. Les paroles de l’ancien résonnaient en lui d’une étrange façon. Quelques minutes s’écoulèrent, remplies d’un silence inhabituel. Il comprenait maintenant que quelque chose n’était pas juste dans son comportement. Doucement son cœur commença à s’ouvrir, d’abord avec douleur, comme si des barrages invisibles l’empêchait de s’élargir. Puis des larmes montèrent de sa poitrine et jaillirent en s’écoulant vers le sol. L’ancien priait silencieusement auprès de lui, son cour remplit de compassion*. Sa présence aidait beaucoup le jeune moine et son cœur commençait à changer, il s’allégeait, devenait plus doux.
Après un certain temps passé près d’abba Sylvain, il regretta amèrement son attitude, ses mauvaises pensées et ses sentiments de vengeance. Il pardonna même à celui qu’il appelait son ennemi et pria aussi pour lui !
La nuit tombait, emplissant la pièce d’une douce pénombre ; l’air même respirait la paix, celle que Dieu donne lorsque les cœurs se sont repentis des mauvaises pensées et actions et ont aussi pardonné tout mal reçu.
L’ancien invita le jeune moine à se reposer pour la nuit, en lui laissant sa natte qu’il déroula par terre dans un coin de la pièce.
Au petit matin, dans la belle lumière de l’aurore, le jeune moine descendit paisiblement le petit sentier de terre sèche, le cœur attendrit par les larmes et le pardon ; maintenant habitait en lui la joie de l’amour de Dieu. Il était invisiblement accompagné par la prière du bon abba Sylvain qui se réjouissait beaucoup qu’un jeune frère fût sauvé !
Nous aussi, nous pouvons demander à Dieu son aide, dans notre prière, lorsque nous ressentons de la rancune, du rejet, de la colère, lorsque nous avons des mauvaises pensées envers une ou plusieurs personnes. Oui, le cœur devient léger et joyeux lorsque le pardon du Seigneur descend sur nous comme la rosée du ciel, se dépose doucement et pénètre plus profondément en nous ; alors nous pouvons ressentir la joie de pouvoir pardonner à notre tour à nos ennemis et d’être en paix avec eux ! Gloire à Dieu pour son infinie bonté !
Texte composé par Hélène Dragone à partir d’un apophtegme,
tiré du livre « Abba, dis-moi une parole ! » Éd. Solesmes, 2013
Abba : on appelle Abba, avec affection et respect, un moine plus âgé et qui a une plus grande expérience de la vie monastique.
Métanie : mot qui vient du grec signifiant “repentir”, mouvement intérieur de retour vers Dieu après s’en être éloigné. La métanie consiste à faire une inclination du buste jusqu’à toucher le sol avec sa main droite. Nous le faisons lorsque nous vénérons les icônes, quand nous demandons la bénédiction au prêtre ou au père spirituel. Nous faisons le signe de croix avant ou après la métanie. On peut faire une grande métanie en s’inclinant complètement jusqu’à toucher le sol de son front.
Prière de Jésus : Prière courte utilisée par les chrétiens orthodoxes sous forme répétée, « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi » ou selon une autre variante « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur »... Il s’agit d’un moyen d’éloigner les pensées, de purifier son cœur et de se « connecter » en tout temps à Dieu. Pour dire cette prière, on s’aide d’un chapelet orthodoxe, souvent réalisé en laine noire ; sur chaque grain est prononcé la prière de Jésus.
Compassion : sentiment profond qui nous amène à prendre part à la douleur et à la souffrance d’autrui, qui nous fait y participer de tout notre cœur. Dans le Nouveau Testament, les Évangiles, il est écrit plusieurs fois que Jésus Christ était ému de compassion et guérissait les malades.

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