publicat in Le monde intérieur pe 9 Mars 2019, 14:43
« Le mal ne réside pas dans la jouissance matérielle mais dans la convoitise de l’âme qui s’y attache. (…) La satisfaction de la chair devient un but en soi et par ce fait, la vie de la chair se sépare de la vie divine. (…) Dieu, fin absolue de tous les êtres, étant le principe qui doit déterminer toute notre existence, notre vie matérielle, dès qu’elle est détachée de Dieu, et envisagée comme un but en soi, perd aussitôt les bornes, tend à n’avoir plus de limites, devient insatiable, se présente comme un vide qui ne peut être comblé, et de la sorte constitue un supplice et un mal. En Dieu est la limite de la matière. La matière séparée de Dieu c’est le "mauvais infini", c’est le feu inextinguible, la soif insatiable et le tourment éternel »
Vladimir Soloviov, « Les fondements spirituels de la vie »
La grande prostituée de l’Apocalypse de Jean, assise sur de grandes eaux qui « sont des peuples, des foules, des nations et des langues » (17, 15), pourrait servir d’emblème et de divinité pour les temps modernes et la société de consommation qui a atteint de nos jours des proportions planétaires. En effet, le fonctionnement de ce type de société est fondé sur le principe de la prostitution : tout peut devenir l’objet d’une transaction commerciale et nous pouvons obtenir tous les plaisirs et les bienfaits de ce monde en échange de notre argent : « L’homme moderne s’est constitué en marchandise : il expérimente son énergie vitale comme un investissement dont il doit tirer le maximum de profit. (…) Dans une culture où prévaut l’orientation commerciale et dans laquelle le succès matériel constitue la valeur éminente, il n’y a guère de quoi s’étonner que les relations amoureuses suivent le même modèle d’échange que celui qui gouverne le marché des affaires et du travail » (Erich Fromm, « L’art d’aimer »).
L’argent est la divinité du monde moderne susceptible d’exaucer, à la façon d’une prostituée, tous nos désirs terrestres. Et tout objet de désir qui prend entièrement possession de notre esprit et notre cœur est une forme d’idolâtrie. Lorsque le cœur de l’homme s’éloigne de Dieu tout peut devenir une idole – l’argent, l’amour charnel, la politique, le sport, tel chanteur, acteur ou footballeur, même notre chien ou notre chat… Car qu’il le sache ou non, l’homme cherche toujours Dieu et ne le trouvant pas, éprouve le besoin de se forger des idoles, étant donné que « l’âme est naturellement religieuse » (C-G. Jung, « L’âme et la vie ») : « Chacun a des idoles dans son cœur – passions aveugles, appétits impurs, l’orgueil, la discorde, la méchanceté, l’avidité de richesses, ainsi de suite. (…) Nous pouvons facilement nous garder des idoles extérieures, mais de celles que nous portons au-dedans de nous, nous ne pouvons nous préserver et nous délivrer qu’avec difficulté et avec l’aide toute puissante de Dieu, car elles font partie de notre nature déchue » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétien envers lui-même »).
L’idolâtrie du corps et de la beauté physique constitue une tendance prédominante du monde moderne, car c’est par la chair que l’on a accès à tous les plaisirs de la vie terrestres – sensuels, gastronomiques, olfactifs, visuels, auditifs…
La prostituée – symbole des voluptés charnelles – apparaît dans un poème de Charles Baudelaire comme une divinité des temps modernes, susceptible de faire le bonheur des hommes et disposant d’un pouvoir égal aux forces cosmiques qui gouvernent l’univers :
(Baudelaire, « Le vampire » – « Les fleurs du mal »).
Dans la deuxième partie du poème la belle courtisane tombe en pourriture et révèle sa nature vampirique, car elle a absorbé la substance vitale de son client.
En effet, la chair à elle seule, privée de l’Esprit de Dieu, n’est pas une source de vie mais de mort : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez » (Rom. 8, 13).
Ainsi, la société de consommation qui exalte, encourage et multiplie les désirs de l’homme de chair, est une société qui, s’étant détournée de Dieu, est soumise à la loi de la mort, qui se cache derrière ses fastes et son bien-être matériel: « La société actuelle use de tous les moyens contemporains (télévision, internet, magazines etc.) pour « libérer » l’homme de la volonté de Dieu, lui offrir toujours plus d’opportunités pour le plaisir et l’utiliser comme un simple objet de désir. Le résultat de tout cela est la création d’épaves psychologiques tourmentées par la frustration, l’angoisse, le manque d’amour, l’absence de sens de leur vie, l’éloignement de Dieu et le goût de la mort » (Père Tikhon de Stavronikita, cité par Alain Durel, « Prier avec les moines du mont Athos »).
Toutes les idéologies matérialistes, aussi bien communistes que capitalistes, qui nous font croire que les biens de ce monde sont suffisants pour nous apporter le bonheur, sont utopiques et mensongères, car « là où se trouve la mort, il n’est pas de vraie joie (…), là où existe la mort, n’existent réellement ni vérité, ni justice, ni amour. (Saint Justin Popovitch, « L’homme et le Dieu-Homme »).
Ceux qui choisissent de consacrer leur vie au bien-être matériel et aux plaisirs de la chair, ont choisi la mort, car il n’y a rien en ce monde qui ne soit mortel, c’est pourquoi « le bonheur terrestre est un malheur spirituel » (Païssios l’Athonite, « Paroles – T. 1) : « Ce qu’un homme aura semé, il le moissonnera aussi. Celui qui sème pour sa chair, moissonnera de la chair la corruption ; mais celui qui sème pour l’Esprit, moissonnera de l’Esprit la vie éternelle » (Galates 6, 7-8).
Tous les chemins de l’homme sans Dieu conduisent à l’impossible. Car sans la vérité, l’espoir et la vie qui viennent de Dieu, il n’y a aucune vérité, aucun espoir, aucune vie possibles, mais seulement une existence dénuée de sens et le désespoir de l’homme qui ignore pourquoi il est venu au monde et pourquoi il doit mourir : « Rien n’est plus tragique que ce genre humain attelé au joug pesant de l’espace et du temps. Il traîne le temps sans en connaître ni la nature, ni le sens, ni le but. Il traîne aussi l’espace, sans plus en connaître la nature ni le sens ni le but. L’absence de but le conduit à être captif de l’absurde ! » (Saint Justin Popovitch, op. cit.). La société de consommation nous entraîne au nom de la vie dans une voie contraire à la vie, car tous les bienfaits et les plaisirs qu’elle nous donne nous éloignent de Dieu et nous font oublier que le but de notre existence terrestre n’est pas notre vie mortelle ni les choses périssables de ce monde, « car les choses visibles sont éphémères et les invisibles éternelles. Nous savons, en effet, que si notre demeure terrestre, qui n’est qu’une tente, est détruite, nous avons dans les cieux un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite par la main des hommes » (2 Cor. 4, 18 ; 5, 1).
La folie de ceux qui s’attachent aux biens de ce monde et à leur corps de chair est semblable à celle d’un homme qui refuse de quitter une maison en flammes, pour ne pas se séparer de ses biens, et qui sera dévoré par le feu en même temps que sa maison et ses possessions. Puisque tous les trésors de ce monde se dissiperont tôt ou tard comme fumée au vent, nous devons nous souvenir tout au long de notre existence terrestre que nous n’avons qu’un seul trésor réel et indestructible : le royaume de Dieu et la vie éternelle : « Par conséquent c’est là la seule chose qui nous est nécessaire. Si nous l’obtenons, nous aurons tout ; si nous la perdons, nous n’aurons rien. Donc nous avons le devoir de chercher cette chose davantage que tout ce que nous cherchons dans cette vie : nourriture, vêtements, santé, liberté corporelle, repos et tout ce qui concerne notre existence terrestre. Car toutes les choses que nous possédons nous les abandonnerons au moment de la mort, mais le salut de l’âme , une fois obtenu, nous l’emporterons avec nous dans l’autre monde et nous l’aurons pour l’éternité » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.).