publicat in Page des enfants pe 13 Novembre 2018, 07:18
Il était une fois, dans une petite ville nichée au bord de la rivière Oka, un homme qui s’appelait Vladimir. Depuis plusieurs années, il exerçait son métier de passeur en transportant des personnes, des familles, d’un côté à l’autre de la rivière, sur une barque aménagée à cet effet. Que ce soit pour le travail ou pour toute autre raison, tout le monde était content de trouver cette solide embarcation et son passeur, sinon il aurait fallu faire un grand détour par la route avant de trouver un pont pour traverser la rivière. Pour Vladimir, ce travail ne lui rapportait pas beaucoup d’argent, mais il l’aimait et tout le monde l’appréciait pour son honnêteté et sa gentillesse. Souvent des parents lui demandaient d’être parrain de leurs enfants, tellement sa bonté réjouissait le cœur de tous !
Il ne possédait pas de richesses, seulement une petite maison et de quoi vivre simplement. Il était heureux car récemment, grâce à ses petites économies, il avait réussi à s’acheter de beaux vêtements qu’il portait seulement le dimanche pour aller à l’église, parce que dans la maison du Seigneur il aimait se tenir devant Lui avec son cœur purifié et ses beaux habits. Les autres jours il portait ses vieux vêtements qu’il gardait toujours propres, mais cela ne le préoccupait pas.Vladimir était heureux de vivre de cette façon, même les jours d’hiver où quelquefois la barque se trouvait emprisonnée dans la glace et restait immobilisée au ponton. Il en profitait pour aller aider des familles qui avaient beaucoup d’enfants, car, disait-il, après le Seigneur, les enfants sont la lumière de mon âme.
Cependant, depuis quelques temps, des petites pensées d’envie, de jalousie, commençaient à se glisser dans son esprit, de-ci, de-là...
– Tiens, mon voisin vit bien mieux que moi, il a une belle maison lui, de beaux habits tous les jours... Alors, pourquoi Dieu a-t-il donné de la fortune et des biens à un tel ou à un autre et rien à moi ? Quel triste sort est le mien !
Vladimir se plaignit encore plus amèrement de sa pauvreté, et priait Dieu de lui accorder une belle fortune.
– Oui, c’est alors que je vivrais bien, bien sûr je n’oublierais pas les pauvres gens ; enfin, je saurais m’y prendre pour vivre comme il faut ! se disait-il...
Oh là là, Vladimir ! Jusqu’à quand toutes ces pensées usées et rapiécées vont-elles envahir ton âme si simple ?...
Et voilà qu’un jour, se tenant près de sa cabane, il aperçoit un peu plus loin un gendarme qui s’approche hardiment. Arrivé près de lui, le gendarme ôta son bonnet, le salua, le félicita, et lui présenta ses souhaits de santé et de bonheur.
– Nous avons appris, dit le gendarme, que tu es devenu riche ; c’est ton oncle, je crois, qui est mort à Rostov, dans la ville où il a gagné beaucoup d’argent en faisant du commerce, et comme il n’a pas d’enfants, tu hérites de tous ses biens ! Voilà pourquoi le maire m’a chargé de te féliciter et de te prier d’aller le voir dès que possible.
Vladimir, stupéfait, regarda le gendarme qui restait tête nue devant lui, le saluant et lui souriant. Dans le ciel, de lourds nuages sombres s’étaient accumulés depuis le matin au-dessus de la petite ville ; soudain quelques gouttes fraîches tombèrent autour d’eux brisant le silence qui les enveloppaient étrangement. Le gendarme attendait une réponse, d’abord pour entendre enfin Vladimir se réjouir de cette belle nouvelle et aussi pour remettre enfin son bonnet sur sa tête !
Après quelques minutes d’incertitude, Vladimir se décida à le suivre. Chemin faisant, il cherchait quel pouvait bien être ce parent de Rostov ; alors, il se souvint d’un oncle qui y vivait depuis très longtemps, et dont il n’avait plus entendu parler.
Lorsqu’il arriva chez le maire, celui-ci lui dit :
– Ton oncle vient de mourir à Rostov ; il te laisse deux de ses magasins, et de plus, cent mille écus en or.
Sans plus attendre, comme emporté par une vague, Vladimir partit faire ses préparatifs de voyage ; il avait du mal à croire à la fortune inespérée qui lui était proposée, lui qui ne possédait pas même cinq sous... Voilà, se disait-il, que mes prières ont été exaucées ! Je mérite bien cela !
Tant bien que mal, après plusieurs jours de marche et l’aide de bonnes personnes qui le prenaient parfois sur leurs charrettes, Vladimir arriva fatigué mais impatient à Rostov.
Lorsqu’il vit toutes les richesses qu’il allait posséder, il ne put d’abord en croire ses yeux. Jamais, dans les pensées qui avaient envahi son esprit ces derniers temps, il n’avait osé espérer autant. Mais comment gérer cette grande fortune ? C’était pour lui une question bien embarrassante.
Vladimir était un peu ignorant ; il n’avait jamais tenu aucune comptabilité, et maintenant il lui faudrait au moins dix comptables pour s’occuper de tous ses biens ! Il était désemparé, il ne savait plus que faire. Il n’avait personne dans cette ville inconnue pour le guider. Il se sentait bien faible, car le nombre de ceux qui l’aidaient à dépenser son argent, soi-disant pour gérer sa fortune, était incalculable, mais aucun pour bien le conseiller.
Le pauvre Vladimir ne savait plus s’il avait ou non sa tête sur ses épaules. Il était maintenant malheureux, soucieux comme il ne l’avait jamais été. Il perdait l’appétit, le sommeil et même jusqu’au goût de vivre !
Un soir, après un bon repas qu’il avait lui-même payé pour tous, il rentra chez lui dans la nuit. Il prit une lampe qu’il porta dans sa chambre à coucher. Mais épuisé, il trébucha et laissa tomber la lampe au sol, et elle se cassa ; aussitôt elle s’enflamma et commença à brûler le tapis.
Vladimir voulu sortir pour appeler du secours, mais après avoir traverser deux chambres, il tomba et perdit connaissance. La maison brûla toute entière, et le pauvre Vladimir aurait péri si des voisins ne l’avaient pas retiré de justesse de la fournaise de feu !
Quel triste réveil aux yeux de tous ! Tout était perdu ! Il ne restait plus rien que cendre et poussière, lui seul était encore en vie.
Mais, chose étonnante, Vladimir se mit à respirer plus librement, se sentant le cœur plus léger qu’auparavant !
– Plus de craintes et de soucis maintenant, pensait-il ; on ne viendra plus m’attirer avec de vaines flatteries, ou même me voler, ouvertement ou non. Je n’aurai pas à courir les tribunaux pour me faire payer, ou m’occuper à payer moi-même toutes les factures. Tout est fini ! Tout a passé comme un rêve pénible, un cauchemar !.. Cette folle richesse, qui m’est venue sans effort, combien elle m’a apporté de malheurs !
Il remercia encore le voisin qui, avec la grâce de Dieu, l’avait sauvé, et lui dit au revoir.
Il revint dans son pays à pied, sans sac de voyage, – n’ayant rien à y mettre – se nourrissant en route de ce qu’on lui donnait généreusement. Il se repentit d’avoir laissé toutes ses mauvaises pensées l’envahirent et promit à Dieu de ne plus jamais lui demander de richesses inutiles !
Vladimir retrouva son travail, et c’est avec joie que tous purent l’entendre à nouveau crier sur la grande barque avant chaque traversée :
– Avec l’aide de Dieu, passons la rivière !
Histoire écrite par Hélène Dragone inspirée d’un récit de Léon Tolstoï