La folie de dieu est plus sage que les hommes (1 Cor. 1, 25)

publicat in Le monde intérieur pe 16 Octobre 2018, 05:24

« Qu’est-ce donc qu’être fou en Christ ? C’est apaiser nos propres pensées lorsqu’elles divaguent à contre-temps, c’est rendre notre esprit vide et libre du savoir profane pour pouvoir, lorsqu’il s’agit de recevoir les enseignements du Christ, l’offrir disponible et comme balayé aux paroles divines qu’il doit accueillir. Quand Dieu nous révèle une vérité qui ne doit pas être l’objet d’une recherche indiscrète, il faut l’accueillir » . 

Saint Jean Chrysostome, « Sur l’incompréhensibilité de Dieu »

L’homme des temps modernes, dont la culture est dominée par la pensée scientifique et la vision matérialiste du monde, place la raison au-dessus de toutes nos autres facultés et ne reconnaît aucune autorité supérieure à l’intelligence humaine : « Il n’y a aucune instance au-dessus de la raison », proclame le père de la psychanalyse. Selon lui, « la religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité, comme celle de l’enfant, elle serait issue du complexe d’Œdipe, de la relation au père. (…) L’homme de croyance et de piété est éminemment protégé contre le danger de certaines affections névrotiques ; l’adoption de la névrose universelle dispense de la tâche de former une névrose personnelle » (Sigmund Freud, « L’avenir d’une illusion »). Autrement dit, la religion serait une forme de folie collective qui dispenserait l’homme de développer une folie individuelle !... 

Mais le rationalisme lui-même, qui attribue à la raison le rang de juge suprême à la manière d’une divinité, est une forme d’idolâtrie et de folie contre laquelle Pascal nous mettait déjà en garde trois siècles avant Freud : « Qui voudrait ne suivre que la raison serait fou prouvé ». C’est donc le docteur Freud qui serait fou, car privé de cette raison qui vient du cœur et non de la raison, puisque « le cœur a des raisons que la raison ne connaît point » (Pascal, « Pensées »). La raison humaine est aussi limitée et imparfaite que toutes nos autres facultés, c’est pourquoi « par la seule intelligence on ne peut connaître que ce qui est terrestre, et encore partiellement, alors que la connaissance de Dieu et du monde céleste ne vient que du Saint-Esprit. Il y a des gens qui, leur vie durant, peinent pour savoir ce qui se trouve sur le soleil ou sur la lune ou ailleurs, mais cela n’est d’aucune utilité pour l’âme » (Saint Silouane, « Écrits »). La foi n’exclut pas l’intelligence humaine et la pensée philosophique, mais elle est avant tout une adhésion du cœur, sans laquelle la parole de Dieu reste lettre morte, de même que les grains « qui tombèrent dans des endroits pierreux où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils levèrent aussitôt parce la terre n’était pas profonde. Mais quand le soleil se leva, ils furent brûlés et séchèrent faute de racines » (Matthieu 13, 5-6). 

Les racines de la foi ne se trouvent ni dans nos idées, ni dans les livres, ni nulle part ailleurs que dans notre cœur : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison ! Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, op. cit.). 

La raison humaine est faite à la mesure des choses terrestres, imparfaite et limitée comme toutes les choses mortelles. Dès lors, comment cette petite lueur d’intelligence pourrait-elle pénétrer l’infinie sagesse de l’Éternel ?... Lorsqu’un malheur le frappe, il arrive à l’homme de prendre Dieu pour un ennemi incompréhensible, injuste et cruel, car la sagesse divine, dépasse son entendement. 

En revanche, il reçoit avec sympathie les suggestions du malin, qui semble être son ami, car il encourage l’homme à maintenir et à renforcer les liens qui le tiennent attaché à sa chair et aux choses mortelles. Les raisons du malin semblent justes, car elles sont à la mesure de l’intelligence humaine, son action semble bonne et inspirée par l’amour de l’homme, car elle vise à satisfaire ses désirs et ses besoins terrestres. Les arguments du malin sont conformes à la logique humaine et semblent convaincants, alors que la vérité qui vient de Dieu nous paraît souvent contraire à la raison et à nos vœux. Car on ne peut peser une montagne sur une balance d’apothicaire, ni soumettre l’action de Dieu au jugement de la raison humaine. C’est pourquoi, insensible à l’appel de Dieu, l’homme prête volontiers l’oreille aux suggestions de Satan, qui se présente comme son allié fidèle. Il se conduit alors à la manière d’un poisson, qui séduit par un appât alléchant, en viendrait à penser que le pêcheur est son ami… La raison humaine peut devenir ainsi un instrument du malin et un moyen pour nous détourner de Dieu : « Arrière de moi, Satan ; tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (Matthieu 16, 23). 

Aux yeux de la raison humaine, la parole de Dieu comporte souvent un caractère illogique, comme le constate Freud à propos du commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lév. 19, 18) : « Pourquoi devrions-nous l’aimer ? En quoi cela nous aiderait-il ? Mais avant tout, comment mettrons-nous cela en pratique ? Comment cela nous sera-t-il possible ? » Et donnant libre cours à son indignation, il ajoute un peu plus loin : « Il y a un second commandement qui me semble encore plus inconcevable et déchaîne en moi une rébellion encore plus véhémente. C’est : Aime tes ennemis » (S. Freud, « Malaise dans la culture »). 

La réaction violente de Freud contre l’enseignement du Christ s’explique par le fait qu’à ses yeux seul l’homme mortel, avec ses limites et ses imperfections, est l’homme réel. Selon le rationalisme athée qui parle par la bouche de Freud, la nature divine de l’homme n’est qu’ un mythe, une « névrose », une illusion. Pascal avait déjà dénoncé trois siècles auparavant la fausse vision de l’homme en tant qu’être naturel, privé de sa dimension divine : « Humiliez‑vous raison impuissante ! Taisez-vous nature imbécile, apprenez que l’homme passe infiniment l’homme. Et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu » (Pascal, op. cit.). 

Le Christ parle le langage des hommes, mais la vérité qu’il nous communique vient de Dieu et dépasse l’entendement humain. Aimer ses ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent (Mt. 5, 44), tendre l’autre joue lorsqu’on nous frappe (Mt. 5, 39), ne pas amasser des trésors sur la terre mais dans le ciel (Mt. 6, 19-20), la vérité de Dieu révélée, non pas aux sages et aux intelligents, mais aux petits enfants (Mt. 11, 25), tous les miracles du Christ et sa résurrection elle-même, ce sont là des choses illogiques et inacceptables aux yeux de la raison humaine, qui ne peut rien connaître au-delà de ses limites naturelles. C’est pourquoi « l’homme naturel ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge. (….) Que nul ne s’abuse lui-même ; si quelqu’un pense être sage selon ce siècle, qu’il devienne fou afin de devenir sage. Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu » (1 Cor. 2, 14 ; 3, 18). 

Tout ce que notre raison peut concevoir et connaître appartient à l’homme terrestre et les connaissances profanes que nous avons de ce monde ne nous apportent que des vérités affligeantes : tout a une fin en ce monde et la nature ne se soucie pas de l’homme, de ses sentiments, de ses peines, de ses espoirs, «car tous les hommes sont faits comme les animaux et les plantes, pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leurs semblables, et pour mourir » (Voltaire, « Lettre philosophique »). 

La connaissance rationnelle du monde ne nous laisse aucun espoir, puisque la mort est une loi naturelle à laquelle personne n’échappe, de sorte que le désespoir est assurément plus « scientifique » que l’espoir : « La connaissance définit la nature et la garde dans toutes ses voies. Mais dans ses œuvres la foi chemine plus haut que la nature. (…) La connaissance est suivie de la peur. Mais la foi est suivie de l’espérance. (…) Car la foi a le pouvoir de faire la créature nouvelle à la ressemblance de Dieu » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »). 

La « folie » de Dieu – inconcevable aux yeux de la raison – c’est d’avoir créé l’homme à son image et à sa ressemblance, et la « folie » du Christ – tout aussi inconcevable pour nos facultés naturelles – c’est d’avoir vaincu la mort et de nous apporter l’espoir de la vie éternelle : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il passe de la mort à la vie » (Jean 5, 24).