publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Octobre 2018, 19:07
Préfigure du salut universel (Mc 8, 1‑9 et Mt 15, 32‑39)
Au préalable, avant d’aborder le sujet qui nous concerne, nous voudrions faire une remarque d’ordre général sur l’Évangile. Le fait même qu’un très grand miracle comme celui de la multiplication des pains et des poissons1 ait eu lieu deux fois, avec des variantes (de lieu, de temps et de forme), est à rapprocher du fait que le Christ a raconté plusieurs fois les mêmes paraboles, mais avec des variantes (comme par exemple celle des Talents et celle des Mines), ce qui a dû être le cas pour de nombreux miracles et de nombreuses paraboles. Ces faits nous rappellent que le Christ a eu une activité missionnaire intense et permanente pendant trois ans, dont l’Évangile – les quatre Évangiles canoniques – ne nous rapporte qu’une petite partie (de Ses paroles et de Ses œuvres), l’essentiel, la quintessence et que, comme le dit Saint Jean à la fin de Son Évangile : « Jésus a fait encore beaucoup d’autres choses : si on les écrivait en détails, je ne pense pas que le monde même pût contenir les livres qu’on écrirait » (Jn 21, 25). Cela doit nous inciter à ne pas mépriser les sources secondaires de la Révélation – qui relèvent de la tradition – à savoir les témoignages des saints, des Pères de l’Église, et même des sources littéraires antiques, de l’archéologie et de l’iconographie, qui nous apportent des éclairages là où l’Évangile nous apparaît obscur, elliptique ou difficile2.
Ce miracle du Christ est beaucoup moins connu que celui de la première Multiplication des pains3. Cette péricope n’est lue un dimanche qu’en Occident – chez Saint Marc –le 6è après la Pentecôte (rite des Gaules restauré et ancien rite romain). Il n’est rapporté que par deux des Évangiles synoptiques, Matthieu et Marc, qui en sont des témoins oculaires (l’Évangile selon Saint Marc est celui prêché par Saint Pierre à Rome), alors que la première Multiplication des pains est rapportée par les quatre évangélistes (ce qui est rare). Il a été peu commenté par les Pères de l’Église, comme d’ailleurs tout l’Évangile selon Saint Marc : Saint Éphrem le Syrien4 n’y fait qu’une allusion, et Saint Jérôme4 le commente sommairement. Au fur et à mesure de cette exégèse, nous nous efforcerons de comparer les deux miracles, ce qui est fort instructif au plan symbolique.
Ce deuxième miracle de la multiplication des pains et des poissons a lieu bien après le premier, mais dans la même année, vers la fin de la deuxième année de mission du Christ, alors que le premier avait eu lieu probablement avant la Pâque. Marc et Matthieu sont en effet assez précis : c’est au retour de la mission du Christ en Phénicie, où Il a délivré la fille de la cananéenne, possédée : Il revient vers la mer de Galilée, probablement par le Nord, « en traversant le pays de la Décapole5 », où Il guérit un sourd-bègue, et donc au retour d’une grande mission en pays païen (ce qui est intéressant au plan symbolique, comme nous allons le voir), et peu de temps avant la première annonce de la Passion, Sa Transfiguration et le début de Sa montée vers Jérusalem. Ce second miracle a donc eu lieu dans une région différente : l’Évangile ne nous dit pas où, mais la tradition nous apprend qu’il se serait passé près de la ville grecque d’Ippo (Hippos) au Sud-Est du lac de Tibériade, ce qui est logique, puisque le Christ s’était rendu en Décapole et qu’Ippo se trouve à la frontière de la Décapole et de la Gaulanitide6. Cette localisation est confirmée par le fait qu’après ce miracle, le Christ a dû traverser le Lac pour se rendre « dans la région de Dalmanoutha », un hameau situé sur la rive Nord-Ouest, entre Magdala et Tibériade7.
Le contexte est aussi un peu différent, même si la raison du miracle est la même. Le Seigneur est donc en territoire païen, mais Il est probablement suivi par des gens majoritairement juifs (la Gaulanitide fait partie d’Israël au sens religieux et culturel) : tous les peuples qui habitent autour du Lac se fréquentent et se connaissent. Le Christ est toujours suivi par une foule de gens, qui veulent l’entendre et surtout se faire guérir. Saint Matthieu nous le précise juste avant le récit du miracle : « Et des foules nombreuses s’approchèrent de Lui, ayant avec elles des boiteux, des estropiés, des aveugles, des muets et beaucoup d’autres, et ils les jetèrent à Ses pieds, et Il les guérit, de sorte que les foules admiraient…et ils glorifièrent le Dieu d’Israël » (Mt 15, 30-31)8. Le Christ a suscité un enthousiasme inimaginable, tel qu’il n’y en avait pas eu dans l’histoire humaine et qu’il n’y en aura plus jamais. Nous devons prendre conscience du fait qu’il y avait, à ce moment-là, sur terre, en Israël, un homme – Jésus –qui guérissait toutes les maladies, physiques et psychiques, toutes les infirmités, tous les handicaps, et qui même ressuscitait les morts. Le peuple, qui a le charisme de la prophétie, ne s’y trompait pas : le rabbi Ieshouha de Nazareth était le Messie : Dieu Lui-même vivait au milieu de Son peuple ; c’était déjà l’Éden retrouvé… Si cet événement se passait à notre époque, mondialisée et médiatisée, il y aurait un milliard d’hommes qui accourraient auprès de Jésus : ce serait « de la folie ». Tout le monde voudrait Le voir, L’entendre et Le toucher. Mais les hommes ont « oublié » : les puissants, les riches et les intelligents, qui dirigent ce monde, ne veulent pas voir. Les hommes ont d’autres choses à faire « plus importantes » que de se préoccuper de Dieu…
Et, à la différence d’avec la première Multiplication, où ce sont les Apôtres qui avaient fait remarquer au Maître qu’il était tard, après qu’Il eut enseigné les gens (ce qui n’est pas mentionné dans la seconde) et qu’il fallait les renvoyer pour qu’ils trouvent à manger (et où dormir), ici c’est le Christ Lui-même qui « a compassion de la foule » et qui nous explique pourquoi : « car voilà déjà trois jours qu’ils restent auprès de Moi et ils n’ont pas de quoi manger. Et si Je les renvoie à jeun….ils vont défaillir en route….et quelques-uns sont venus de loin ». Que d’informations merveilleuses pour nous, qui sortent de la bouche même de Dieu ! Ces gens ont une telle admiration pour Jésus, une telle confiance en Lui, un tel amour, qu’ils ont été capables de Le suivre pendant trois jours… (qui le ferait à notre époque ?). On pourrait presque dire qu’ils appliquent à la lettre ces commandements du Christ : suivez-Moi, venez à Ma suite, faites comme Moi, ressemblez-Moi… C’est un véritable pèlerinage mystagogique, initiatique. Lorsque « l’Épouse » a trouvé « l’Époux » (Jn 3, 29 et Ap.), elle ne peut plus vivre sans Lui ! Et « ils sont venus de loin » : cela correspond à la réalité historique. En fait, lorsque le Seigneur est rentré de Sa mission en Phénicie (Tyr et Sidon), Il s’est rapproché de la Mer de Galilée et L’a contournée par le Nord et l’Est, et, au fur et à mesure, grâce au « bouche-à-oreille » (aussi efficace que nos médias modernes), le flot des fidèles a grossi, pour devenir une véritable foule (4 000 personnes, sans compter les femmes et les enfants, soit environ 8 000, l’équivalent d’une petite ville…). Tout cela est cohérent.
Et, contrairement à ce qui s’était passé la première fois, le Christ ne met pas Ses disciples à l’épreuve (en leur demandant de nourrir eux-mêmes les gens, parce qu’Il voulait leur enseigner à faire confiance à Dieu), mais Il s’enquiert auprès d’eux de quelle nourriture ils disposent (« Combien avez-vous de pains ? ») : il reste 7 pains. Un peu plus loin nous apprenons qu’ils avaient aussi quelques petits poissons9. En fait, comme nous le confirme la tradition, il s’agissait du reste des provisions des Apôtres pour le voyage. On peut être étonné que les disciples s’interrogent sur la façon de nourrir les gens (« qui pourrait rassasier de pain ces gens, ici dans un désert ? ») sans faire référence à la première multiplication des pains. Comment auraient-ils pu oublier un pareil miracle ? C’est étrange, mais cela reste sans réponse…
Il leur ordonna de « s’allonger sur la terre »10. Ensuite, le rituel sacramentel du miracle est à peu près le même que lors de la première Multiplication. Jésus prit les 7 pains, rendit grâces, les rompit et les donna à Ses disciples pour les distribuer. Il faut remarquer que, dans les deux circonstances, il y a une différence entre le pain et les poissons. L’explication est simple : le pain représente réellement le pain eucharistique de la sainte Cène (c’est le même pain) ; mais les poissons, qui sont des animaux, ne sont que le symbole du vin (et du précieux Sang), parce qu’ils comportent un système sanguin (comme tous les animaux, mais moins développé que chez les animaux terrestres) et que le poisson est le symbole du Christ en raison de son nom grec, ichthys, qui est l’acronyme de Iesos Christos Theou Yios Sôter = Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur11.
Le pain est la matière même de l’Eucharistie à venir, tandis que le poisson n’en est que le symbole. D’autant plus que, dans les aliments destinés à être eucharistiques, il n’y a aucun élément animal : le pain et le vin sont purement végétaux, comme l’était la nourriture d’Adam et Ève dans le jardin d’Éden, et, une fois consacrés, ils deviennent la nourriture du Royaume de Dieu.
Le pain est rompu et distribué, et donc partagé, tandis que chacun reçoit un poisson, qui est donc une nourriture personnelle. Cela a un sens théologique. Le pain qui deviendra la Corps du Christ est partagé parce que nous partageons la nature humaine avec le Christ, ainsi que le fait de devenir Fils du Père céleste par Lui, par adoption. Tandis que le poisson, qui est un individu, une entité vivante, et qui donc ne peut pas être rompu sans être dénaturé, rappelle la prophétie (« Aucun de Ses os ne sera brisé » – Ps 33[He 34], 21) et surtout qu’il symbolise le vin – qui deviendra le précieux Sang –qui nous donne d’entrer en communion avec le Saint-Esprit, Celui qui donne la vie (« le sang est l’âme », la vie – Dt 12, 23) et qui fait de chacun de nous une hypostase, un « unique ».
Les gens mangent à satiété (« ils furent rassasiés »). Comme dans le miracle précédent, on ramasse les morceaux de pain, « afin que rien ne soit perdu » (parole du Christ lors de la première Multiplication, en Jn 6, 12). Dieu est généreux et donne tout en surabondance, mais Il n’aime pas le gaspillage, qui est un mépris de Ses dons. On en ramasse 7 corbeilles (lors de la première Multiplication : 12). C’est à ce moment-là seulement que les deux évangélistes nous donnent le nombre des convives, que les Apôtres n’ont pu évaluer qu’après la distribution : « Ils étaient [« environ », chez Saint Marc] 4 000 hommes [grec : andres = homme masculin, viril]. L’usage de ne compter que les hommes est biblique : on compte par « foyers », par familles ; et ce qui manifeste l’unité du foyer est le patronyme, le nom du père. C’est lié à l’anthropologie biblique : l’homme masculin est le symbole de l’unité de la nature humaine, tandis que la femme (homme féminin) est le symbole de la fécondité et la multiplicité ; l’union des deux, dans l’amour conjugal, est un reflet de la Divine Trinité (un et multiple).
Nous pouvons aborder maintenant l’aspect symbolique. Les deux grands symboles sont les nombres 4 et 7 (alors que dans la première Multiplication, il s’agissait de 5, 2 et 12).
4 est le nombre du cosmos(les 4 points cardinaux, les « 4 vents » (Ez 37, 9), les 4 Vivants (chérubins veillant sur les lois cosmiques), carré qui, dans les trois dimensions, devient un cube (soubassement des églises sur lesquelles plane la grâce divine, symbolisée par la coupole).
1000 est une plénitude naturelle. 4 000 représente donc la nature dans sa plénitude, cosmique, mais qui peut aussi comprendre l’humanité, parce que l’Homme porte en lui le cosmos.
7 est le nombre des jours de la création.
Comparons avec les symboles de la premièreMultiplication, qui sont plus nombreux, plus explicites et, dans une certaine mesure plus riches.
5 représentait les cinq sens de l’Homme, et donc l’humanité [mais en tant que l’Homme est différent de tous les autres êtres vivants, car il est le seul à avoir la parole – image du Verbe de Dieu –] dans les 5 pains. Ici le symbole était l’Homme en tant que corps, dont le Christ est la tête, l’Église.
2 symbolisait évidemment les 2 natures du Christ, dans les 2 poissons (avec en plus le symbole du nom grec de poisson : cf. ci-dessus).
12 représentait évidemment Israël et l’Église.
Ainsi nous avions ici une signification nettement christologique et ecclésiologique. Avant de conclure, on peut ajouter d’autres éléments importants. La première Multiplication se passait clairement en Israël, à Tabgah selon la tradition, entre Magdala et Capharnaüm, c’est-à-dire en pleine Galilée, lieu par excellence de la mission du Christ. Et ce peuple nombreux (5000 hommes, c’est-à-dire environ 10 000 personnes) fut d’abord enseigné par le Christ (« et Il commença à leur enseigner beaucoup de choses... » Mc 6, 34) avant d’être nourri matériellement, ce qui n’est pas mentionné pour la seconde, où l’on ne parle que de guérisons (Mt 15, 30-31). Nous pouvons conclure.
La première Multiplication des pains et des poissons, qui a une symbolique forte, christique et ecclésiale, concernait Israël et annonçait l’Église. Le Christ est venu d’abord pour sauver « la brebis perdue d’Israël ». Seul Israël attendait le Messie, et seul il pouvait Le reconnaître et être enseigné par Lui.
La seconde Multiplication des pains et des poissons, dont la symbolique est cosmique, a un sens universel : elle concerne le cosmos et toute l’humanité. Le Christ est aussi venu sauver tous les hommes. Les circonstances historiques l’attestent. Le Christ vient d’accomplir une longue mission chez les païens de Phénicie et de Décapole, au cours de laquelle Il ne pourra faire que des guérisons et des exorcismes, mais pas enseigner les gens, parce qu’ils ne sont pas des enfants d’Abraham, de Moïse et de David : ils ne pouvaient pas reconnaître un Messie dont ils ignoraient jusqu’à l’existence. Et le lieu même du miracle, dans une zone frontière entre le monde juif et le monde païen l’atteste. Nous pouvons qualifier cette mission de prophétique, annonçant l’Église des gentils par la conversion des païens.
On peut ajouter que, dans le premier cas, c’est le peuple qui offre les pains et les poissons, pour qu’ils soient bénis par le Christ – Grand-prêtre (et ultérieurement consacrés, lors de la sainte Cène), préfigurant la liturgie eucharistique, où ce sont les fidèles qui doivent offrir le pain et le vin, que les prêtres, ensuite, consacrent12. Ce peuple est le peuple royal, peuple de rois et de prêtres, peuple de Dieu.
Dans le 2e cas, c’est le futur clergé lui-même, qui, à travers les Apôtres, offre les pains et les poissons, nourriture qui sera ensuite offerte à tous. Cela annonce que l’Église nourrira spirituellement le monde entier par l’Évangile et l’Eucharistie, et devra prendre en charge spirituellement tous les hommes, toute l’humanité, parce que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Ti 2, 4).
Père Noël TANAZACQ, Paris