Le Figuier stérile planté au milieu de la Vigne

publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Avril 2018, 21:02

La Synagogue et l’Église (Luc 13, 6‑9)

Cette très courte parabole ne nous est rapportée que par saint Luc. Il est difficile de la situer dans les trois années de vie publique du Christ. Saint Éphrem le Syrien, dans son commentaire de l’Évangile concordant1 la situe après la Transfiguration et avant la rencontre avec Zachée. On peut donc estimer que le Seigneur l’a racontée avant Sa Montée vers Jérusalem, vers la fin de Sa deuxième année de Mission (ou le début de Sa troisième année). Elle est très peu connue des fidèles, probablement parce que, semble-t-il, elle n’est jamais lue le dimanche, dans aucun rite (et peut-être même pas en semaine). Mais elle a été commentée au moins par deux Pères de l’Église : Saint Éphrem1 mentionné ci-dessus, et saint Ambroise de Milan, qui en a faitun commentaire long et remarquable2.

Nous avons parlé plusieurs fois de la signification des discours en paraboles et de la pédagogie du Christ3. Ajoutons simplement ceci : parfois le Seigneur indique des clés de compréhensions ou, mieux encore, Il en explique le sens à Ses Apôtres, mais parfois il n’en est rien, ce qui est le cas ici, et la parabole, donnée à l’état brut, ressemble à un petit rébus. Le Seigneur nous dit : réfléchissez, faites l’effort de comprendre. Cela rejoint ce qu’Il a dit : « Cherchez et vous trouverez » (Mt 7, 7 et Lc 11, 9). Toutes les paraboles du Christ (et même tous Ses discours) ont une signification sur de nombreux plans : Il part toujours d’un fait normal, ordinaire – compréhensible par tous – pour amener Ses auditeurs, en utilisant un langage symbolique, à s’élever jusqu’à une vérité spirituelle, accéder aux pensées divines. Abordons maintenant la parabole dont nous ignorons le contexte et qui n’a de rapport ni avec ce qui précède, ni avec ce qui suit.

Ce que raconte le Seigneur fait, certes, partie de la vie quotidienne dans une civilisation agro-pastorale, mais la situation n’est pas banale : un homme possédait une vigne4 ainsi qu’un figuier4 « planté dans sa vigne », probablement au milieu de sa vigne. Or, c’est une situation agricole rare, et même probablement impossible : il y avait beaucoup de vignes en Israël à cette époque, et aussi beaucoup de figuiers, mais ils étaient rarement mélangés4, parce qu’ils n’avaient pas les mêmes fonctions. La vigne était cultivée en plein champ pour faire du vin et parfois les vignes escaladaient les arbres mais jamais des figuiers. Les figuiers, eux, avaient une double fonction : produire des fruits savoureux et rafraîchissants (merveille dans un pays chaud !), et aussi donner de l’ombre. Les figuiers étaient donc plantés devant les maisons, sur les places publiques ou le long des chemins. Et, lorsqu’on associait des cultures fruitières à la vigne, telles que celles des oliviers ou des figuiers – ce qui arrivait – les deux étaient nettement séparées. Cela signifie que le maître a planté délibérément ce figuier au milieu de sa vigne. Tout ceci a évidemment un sens symbolique.

La vignea toujours signifié, dans la Bible, le peuple d’Israël et l’Église (qui sont prédestinés à ne faire qu’un) : le prophète Isaïe (huit siècles av. J-C) chante le Cantique de la vigne (Is. 5, 1-7) dans lequel se trouve cette phrase admirable : « La vigne du Seigneur Sabaoth, c’est la maison d’Israël et les hommes de Juda, c’est le plant qu’Il chérissait… ». Le Christ Lui-même reprend cette symbolique dans la parabole des Vignerons homicides5, mais là, Il prophétise Sa mise à mort en tant que Fils du Maître, et, à la fin, dans Sa réponse « aux grands-prêtres et aux anciens », Il prophétise clairement l’Église et le châtiment d’Israël.

Le figuier, qui est omniprésent en Israël et souvent mentionné dans l’Évangile, symbolise la « Loi » (la « Torah ») et la Synagogue. Il est en effet un arbre splendide, aux innombrables ramifications et aux feuilles immenses, mais dont on ne voit pas les fruits, qui sont cachés par les feuilles. Saint Ambroise dit qu’il n’a pas de fleurs6. Il y a aussi des variétés de figuiers qui ont des fruits non comestibles (les figuiers mâles) et même d’autres qui sont stériles (les Sycomores). Seuls les figuiers « femelles » ont des fruits comestibles et sont cultivés. Saint Ambroise a une très belle phrase : « …la comparaison de cet arbre s’applique bien à la synagogue…dont les docteurs, stériles en œuvre, s’enorgueillissent de leurs paroles comme d’un feuillage exubérant… ». Les « docteurs de la Loi » (les rabbis) se sont enorgueillis de leur pseudo-savoir, formel et juridique, et se sont retranchés derrière les  « feuilles » de la Loi pour rejeter Celui qui en était l’Auteur, le Verbe du Père, Jésus de Nazareth. La Synagogue des Juifs est stérile, parce qu’elle n’a pas accueilli le Messie, le Fils de David, Jésus-Christ. Le figuier rappelle aussi que nos premiers parents Adam et Ève, après avoir désobéi à Dieu et vu qu’ils étaient « nus » (c’est-à-dire privés de la lumière divine incréée, dont ils étaient naturellement revêtus) s’étaient cousus des feuilles de figuier pour s’en faire des pagnes : ces feuilles – ce « cache-misère » – représentaient le verbiage de leur auto-justification, signifiant leur refus d’un repentir sincère venant du cœur.

Le propriétaire de la Vigne et du Figuier est le Père céleste, qui est la source unique de tout ce qui est, comme dans la parabole des Vignerons homicides. Leur plantation simultanée révèle Son dessein de sauver tous les hommes et symbolise le rôle universel d’Israël – à travers Abraham, Moïse et Marie – dont la mission était d’engendrer, selon la chair, le Messie, Jésus-Christ, Lumière du monde qui doit éclairer toutes les nations, la vigne de Dieu. Il vient chercher des fruits, comme il est normal pour un propriétaire qui a fait des plantations : le fruit unique d’Israël – Figuier céleste – était le Messie. Et Il n’en trouve pas. Le Père dit au Vigneron divin, Son Fils pré-éternel : ce figuier est stérile ; voilà 3 ans que je viens et il n’y a aucun fruit. Ces 3 années sont celles de l’apostolat du Christ, qui a tout fait pour révéler à Israël qu’Il était le Messie, le Fils de Dieu, a Postérité promise à Abraham, le Rejeton de David et le Sauveur du monde. Mais Israël, à travers son élite religieuse : les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens [c’est-à-dire : les prêtres, les théologiens et les ascètes] refuse catégoriquement de croire en Lui et Le rejette avec haine.

Le Père prononce alors un jugement : coupe-le ! Cela signifie : retranche-le de la Vie, dont Je suis la Source et que Je partage avec Toi et l’Esprit. Il n’a pas accompli Ma volonté bonne, il n’a pas sanctifié Mon Fils et il refuse la venue de Mon Esprit ; retranche-le de notre communion, dont il ne veut pas. Et le Père céleste ajoute une parole, qui peut sembler anodine, mais qui est d’une grande richesse théologique : « pourquoi rend-t-il la terre improductive ? ». Le Christ nous révèle ici le dessein de Dieu, à savoir que toutes les créatures coopèrent avec Lui et dont le moteur est l’Homme-image de Dieu. Cela rappelle que, lors du jugement initial, celui d’Adam et Ève, Dieu avait dit à l’homme masculin (appelé ultérieurement Adam) : « Le sol sera maudit à cause de toi » (Ge 3, 17). Le Père s’adresse à Son Fils pour accomplir la sentence, parce qu’ « Il Lui a remis tout jugement » (Jn 5, 22) « parce qu’Il est Fils de l’homme (Jn 5, 27) [c’est-à-dire parce qu’Il a obéi à Son père et a fait l’abnégation de Sa toute-puissance pour devenir homme, poussière créée].

Alors le Fils, qui est l’unique Médiateur entre Dieu et l’homme, le grand-prêtre éternel, plaide pour l’humanité déchue : Père, sois patient : laisse-le encore cette année7. Moi, le Jardinier divin, Je vais creuser autour de lui : « défoncer la dureté de leur cœur par la pioche apostolique » (saint Ambroise) : Je vais ainsi creuser un fossé, l’isoler du monde enfèrique qui veut le détruire ; je vais mettre du fumier dans ce rempart, l’engrais de la grâce, l’engrais de Mon amour pour lui, dont Tu es la source, Père, et dont l’Esprit est le Donateur. Aie pitié de l’Homme que nous avons créé, Nous, le Grand Conseil divin, Toi, Ton Esprit et Moi Ton Fils. Peut-être donnera-t-il du fruit… Sinon, Tu le couperas. S’il ne veut pas faire Ta volonté bonne, alors juge-le selon ses œuvres, retranche-le de Notre intimité divine. Si l’Homme ne veut pas s’unir à Nous, être déifié, Nous ne pouvons pas le contraindre, car Nous l’avons créé libre, comme Nous sommes libres. Nous n’aurons pas d’autre voie que de le livrer à lui-même [en fait : aux démons].

La prophétie s’accomplira intégralement. Israël, à travers les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, et le peuple qui les suivra, rejettera Jésus de Nazareth, Le condamnera à mort et Le fera tuer par les païens. Le figuier de la Loi, stérile, sera coupé : le Temple sera détruit, la prêtrise juive disparaîtra. Mais le Vigneron divin ressuscitera, et la vigne – le sang et l’eau sortis de Son flanc sur la Croix – produira une multitude de fruits, comme Dieu l’avait prédit à Abraham (Ge 13, 16) : l’Église des nations. La vigne a produit le vin nouveau de la vie éternelle, le précieux sang du Christ.

Peu de temps après, le lendemain de Son Entrée messianique à Jérusalem, où Jésus fut acclamé comme Roi par le peuple et les enfants, mais rejeté avec violence par le Sanhédrin, le Christ va confirmer cette parabole par un signe physique, un miracle : revenant de chez Ses amis de Béthanie, où Il avait trouvé un peu de réconfort, et retournant à Jérusalem pour y mener Son ultime combat, « Il eut faim » (Il eut faim du salut des hommes, comme le disent les textes liturgiques8), Il vit un figuier et s’approcha (pour en cueillir un fruit) « mais Il n’y trouva que des feuilles ». Alors Il le condamna : le figuier se dessécha subitement, ce qui stupéfia les Apôtres9. Cela représentait la condamnation de la Synagogue, l’accomplissement symbolique de la parabole du figuier stérile.

Cette « petite » parabole est d’une richesse infinie. Seule la bouche même de Dieu, Son Verbe, pouvait l’exprimer. Qu’Il soit béni dans les éons des éons, et que nos bouches soient remplies de Sa louange.

Père Noël TANAZACQ

Notes :


1. Il s’agit du Diatessaron, qui est un Évangile « concordant », c’est-à-dire qui fait concorder les quatre Évangiles canoniques pour en faire un seul, composé par Tatien le Syrien au 2e siècle, et qui fut très célèbre en Orient. Bien que Tatien devînt hérétique (secte des Encratites), son Diatessaron fut utilisé dans l’Orient syriaque jusque vers le 5è s. Saint Éphrem le Syrien (4e s.) en a fait un magnifique commentaire (Sources Chrétiennes n° 121, p.258-259).
2. Saint Ambroise de Milan : Traité sur l’Évangile de Saint Luc, 2e volume. Sources Chrétiennes n° 52, p.67-72.
3. Le lecteur peut se reporter au n° 80 d’Apostolia, de novembre 2014 : le Banquet céleste selon Saint Luc.
4. La vigne semble avoir été cultivée et vinifiée dès le néolithique, à partir de 6000 av. J-C, et, au début, toujours « en hautain », c’est-à-dire en s’accrochant à des arbres, technique connue chez les Gréco-romains, et donc aussi chez les Hébreux, et qui a subsisté longtemps. De nombreux arbres ont été utilisés, mais jamais les figuiers.
5. Parabole des Vignerons homicides : Mt 21, 33-46, Mc 12, 1-12 et Lc 20, 9-19. Voir Apostolia n° 28-29 de juillet-août 2010.
6. En fait les fleurs du figuier ne se voient pas : elles ont la forme d’une petite figue, qui tombe ; après ce « 1er fruit » il y a un « 2e fruit » qui parvient à maturité.
7. La symbolique de « cette année» (et non pas « un an ») n’est pas facile. On peut considérer que le Christ dit : tant que Je suis encore avec eux. A la fin de cette 3è année, le Christ va mourir et ressusciter. Cela peut signifier : Laisse-Moi accomplir Mon sacrifice ultime : donner Ma vie pour eux.
8. « Le Christ eut faim du salut des hommes, et Il maudit la Synagogue, couverte des feuilles de la Loi ». Complies byzantines du soir des Rameaux, 9è ode.
9. Mt 21, 18-19 et Mc 11, 12-14