L’histoire d’une petite chapelle...

publicat in Varia pe 7 Mars 2018, 16:01

La peur me serrait douloureusement les tripes au point d’avoir la sensation que mon cœur s’était arrêté de battre. Même qu’il avait complètement disparu ! Une agressivité sourde, présente dans tous les gestes du quotidien, devenait de plus en plus envahissante. Je comptais et re-comptais les jours qui me séparaient de la date fatidique. La date où le tribunal devrait annoncer les peines dont chacun des 12 mis-en-examen devaient écoper et je figurais en tête de liste. Après une instruction qui avait duré six mois, les plus longs et difficiles de ma vie, le Procureur de la République avait demandé à mon encontre 14 mois d’emprisonnement ferme, plus de forts dommages et intérêts à payer à l’Opéra de Paris la Bastille – mon employeur à l’époque des faits. 

La Direction m’avait commandé la mise en scène et les décors d’« Otello » de Verdi avec l’immortel Placido Domingo dans le rôle-titre. 

L’accident arriva 20 minutes après le début des répétitions. On était en tournée à Séville, représentant la France, dans le cadre de l’Exposition Universelle. Le plancher à huit mètres du sol céda sous le poids des participants. Un désastre, un enfer dans lequel s’engouffra une partie du chœur. 

Toutes les accusations paraissaient se dresser contre moi.

Le jour précédant le rendu de jugement et le verdict des peines par la Présidente du Tribunal de Paris, le fils de Sergiu Celibidache, notre extraordinaire chef d’orchestre, m’avait invité à visionner, dans un cinéma près des Champs-Élysées, un film qu’il avait réalisé sur son père après sa mort. Une rareté. Pendant la projection, au moment où Celibidache conduisait d’une main de fer la 5e symphonie de Bruckner, une merveille, mon cœur battit très fort ; tout à coup une émotion m’envahit puissamment et je me retrouvai dans un autre monde. Il me sembla que mes organes s’arrêtaient de fonctionner, et je ressentis, lors de ce moment de grâce absolue, une paix et une harmonie jamais rencontrées. Devant moi je voyais l’infini, sensation inconnue auparavant. Au milieu, très grande, se dressait la Sainte Vierge. Elle était vivante et respirait. Ses mains éloignées du corps avaient les paumes ouvertes dirigées vers moi. Ses yeux me regardaient avec un amour maternel que je n’avais encore jamais ressenti, ni vu si directement. Il se dégageait d’elle une chaleur et une compréhension absolue. Un rayonnement puissant sortait de ces paumes et se dirigeait vers moi en me remplissant d’une force permettant de vaincre tous les maux. J’étais son fils qu’elle acceptait et qu’elle 

entourait d’amour. Le face à face a duré un long moment et mon corps était presque gonflé à craquer par tant d’énergie accumulée. Tout à coup le film réapparut. Le Philarmonique de Munich finissait la répétition. J’avais l’impression d’avoir rajeuni, d’être purifié, simplifié aussi. 

Que dire, comment réagir, à qui me confier ? 

Le lendemain matin, le rendez-vous au Palais de Justice de l’Île de la Cité devant les juges était fixé à neuf heures. Je passais une nuit d’insomnie totale, encore une fois j’avais perdu toute confiance dans mon destin. J’étais lessivé. J’avais même emporté ma valise pour la prison. 

Dans la vaste salle du tribunal, bondée, nous étions une brochette de douze mis-en-examen. On annonça l’entrée des juges. Les respirations s’arrêtèrent net. Une porte sur la gauche de l’estrade s’ouvrit et Madame la Présidente et ses deux juges firent leur entrée les bras chargés des dossiers. L’allure de Mme la Présidente, que je voyais pour la première fois, m’interloqua. C’est un instant que je n’oublierai jamais. Dans toute l’immensité de cette salle, elle n’eut un regard que pour moi. Elle s’arrêta net et me fixa intensément. J’étais stupéfait. Son regard ressemblait à s’y méprendre à celui de la Mère de Dieu dont j’avais eu la vision, d’un bleu vert très clair, transmettant le même intense amour maternel. Elle semblait me prendre dans ces bras.

Elle me désigna le premier et dit « Petrika Ionesco. Relaxé ». Puis elle continua en condamnant tous les autres à des peines requises par le Procureur de la République. Je fus le seul parmi les douze mis-en-examen à être acquitté. On me serra dans les bras, tel un boxeur gagnant un match, pourtant j’étais abasourdi.

Six mois après ses évènements, je racontais cette histoire à Mère Olga, l’higoumène du monastère de Bussy-en-Othe. Impressionnée, elle me demanda de quelle manière j’avais manifesté mes remerciements à la Sainte Vierge.

L’idée m’est venue de faire une petite chapelle. Je me suis mis au travail. Je fis un tour chez des antiquaires, trouvais quelques éléments décoratifs pouvant servir à élaborer l’autel, fit l’acquisition des icônes et de tous les autres éléments nécessaires au fonctionnement d’une petite église. J’achetais un abri de jardin et fis le dessin d’un « clocher » avec des fenêtres et un toit pointu surmontée d’une croix qui fut réalisée dans un atelier de décoration de théâtre. Serban Boureanu prit en charge d’assembler l’autel, Miruna Boruzesu fit la couture des rideaux, Cleopatra Ciurca, Carmen Tapu et moi-même nous fîmes la peinture. Notre enthousiasme était enflammé aussi par le fait que l’on avait auparavant fait la connaissance de Père Joseph, à l’époque encore très jeune prêtre, étudiant à Saint Serge et desservant le Monastère à Bussy‑en‑Othe. Dès la première rencontre, tous ceux qui entrent en contact avec lui sentent dans sa présence un esprit très bénéfique, d’une tolérance exigeante mais aucunement moraliste, un esprit plein de dons, élevant l’être vers une expérience spirituelle supérieure. Ce n’est pas seulement un père, mais aussi un frère et un grand ami, toujours curieux et plein d’un humour très fin et tendre. Son sourire aussi, associe la joie de communiquer la vérité, avec la conscience des barrières et des limites de chacun. À l’époque, il formait un joyeux duo inséparable avec Père Ciprian (devenu Monseigneur Silouane). Il réussit très vite à transmettre une énergie bénéfique à notre groupe d’amis, alors croyants mais allant très rarement à l’église. Nous étions à la fois tout étonnés et très heureux de nous retrouver autour du Père Joseph et de faire des réunions passionnantes avec l’espoir de trouver un endroit pour fonder une association.

Il y a vingt ans, un après-midi, le Père Joseph est arrivé pour bénir les fondations, sur lesquelles allait être posée la chapelle. Dans une grande ferveur, une flamme forte allumée dans son âme, il commença à parcourir les étapes nécessaires pour bâtir un lieu de culte. Il avait emporté aussi une relique, qu’il enterra à la place où serait l’autel. Quand le soir fit son apparition, apportant la pénombre, là, stupéfait, en levant les yeux vers le ciel, je vis un phénomène très rare. Le ciel était rempli de courts éclairs, je n’avais jamais vu ça, ils s’entrelaçaient sur toute l’étendue du ciel, partant d’innombrables points ou naissant d’eux-mêmes. L’étrangeté réelle venait du fait qu’il n’y avait absolument aucun bruit, ni aucun vent, l’immobilité de la nature était totale, le silence absolu, sauf ce ciel si riche, rempli d’éclairs. Inoubliable image. J’essayais d’attirer l’attention, de discuter sur ce phénomène avec le Père Joseph ; il sourit un moment, puis regarda un instant le ciel et ne voulut pas communiquer sur ce sujet, continuant comme si de rien n’était, ses prières et ses chants. 

Le lendemain, je montai l’abri et on prépara l’emplacement dans le toit pour recevoir le « clocher ». À l’atelier de décoration, on monta l’imposant « clocher » sur le toit de ma voiture puis on traversa plusieurs banlieues pour l’apporter. C’était drôle de voir l’étonnement des passants. Certains croyaient vraiment qu’il s’agissait d’une église mobile, et se signaient. Une église mobile... bonne idée ! Jamais entendue avant, et pourquoi pas ?

Pour remercier la Mère de Dieu, j’ai donc construit dans mon jardin, derrière la maison, une radieuse chapelle en bois, avec son clocher et un autel orthodoxe sculpté en bois peint, tous les murs sont intégralement recouverts d’icônes. 

L’inauguration de cette chapelle à Villiers-sur-Marne a eu lieu le 24 décembre 1997, il y a exactement vingt années déjà. Il y avait foule. Certains pleuraient. L’émotion était forte. Les mois qui ont suivi, dans la chapelle, le Père Joseph, épaulé par d’autres prêtres et diacres, célébra des mariages et baptêmes, suivis de fraternels et savoureux banquets, pleins d’optimisme.

Un mois plus tôt,  le 29 novembre 1997, le choix de nommer l’Archevêque des orthodoxes Roumains d’Europe Occidentale et Méridionale fit que le père Joseph, qui n’était pas en première ligne, se retrouva sur la liste. Le jour précédent ce choix, le père Joseph se recueillit toute la nuit dans la chapelle. Il était un « outsider » mais le jour de l’élection, il devint très vite évident pour ceux qui étaient présents, que c’était lui le choix du Ciel. Avant l’ouverture de Limours, beaucoup de prélats et de personnalités de Roumanie sont venus célébrer dans notre chapelle et je peux dire, sans trop m’aventurer, que ce fut la première église de Monseigneur Joseph et même plus tard, elle est demeurée son église une fois qu’il fut ordonné Archevêque. Nous nous sommes rendu compte avec grand étonnement que parfois, sans se serrer, on réussissait à être une trentaine à l’intérieur, sans comprendre comment. 

Cela fait plus de vingt ans déjà qu’elle est là et toujours intacte, bravant les tempêtes dont celle de l’an 2000, qui a vu trois énormes arbres tomber juste à côté, en l’encadrant. Il pleut souvent beaucoup dans la région Parisienne ; pourtant, dans cette chapelle construite en hâte, sans réelle étanchéité, il n’y jamais une trace d’eau, ni d’humidité. Elle est parfaitement sèche, même si cela fait des années qu’elle n’est plus chauffée, n’étant visitée maintenant que très rarement.

J’espère de tout cœur qu’elle vivra longtemps, cette petite chapelle bénie par le travail et la prière de Monseigneur Joseph.

Petrika Ionesco