publicat in Homélies et sermons pe 10 Janvier 2018, 17:22
Première homélie pour le dimanche de la tyrophagie*
Avec cet évangile d’aujourd’hui s’achève cette série de lectures évangéliques autour desquelles sont organisées les liturgies des semaines précédentes et par lesquelles l’Église voulait, avec une pédagogie merveilleuse, nous préparer au Grand Carême.
Depuis le dimanche du Pharisien et du Publicain, tous ces évangiles nous enseignent à la fois l’humilité, nous rappelant que ce que nous avons à faire en carême ce n’est pas d’accomplir des exploits de jeûne et d’austérité mais avant tout d’exprimer par ce jeûne même et par le reste de notre observance de carême l’humilité de notre cœur, de nous faire vraiment un cœur humble, un cœur humble comme le Publicain, comme l’Enfant prodigue, bien conscients de notre pauvreté et de notre misère, et de plus en plus de notre besoin de Dieu, de notre incapacité à l’égard de quoi que ce soit sans l’aide divine, sans le secours divin, sans la miséricorde divine. Et justement, la seconde attitude que l’Église a voulu nous inculquer, c’était certainement la confiance, en présentant en face de l’Enfant prodigue l’image de son père, de son Père céleste dont nous devinons les traits à travers le père de la parabole. La confiance dans cet amour total de Dieu pour nous, dans ce pardon qui est en lui, toujours présent, toujours offert. Cette attente, dans laquelle Dieu est sans cesse, de notre conversion, de notre retour. Et puis la troisième attitude sur laquelle l’Église attire notre attention, c’est la charité fraternelle, la charité fraternelle dont le ressort profond nous était révélé l’évangile de dimanche dernier, cet évangile du Jugement où le critère du jugement nous apparaissait comme notre attitude envers le Christ présent dans les autres, présent dans nos frères. D’ailleurs, cet évangile de dimanche dernier exprimait une grande vérité théologique : par l’Incarnation, le Christ a assumé d’une certaine façon tout homme. Le Christ n’a pas assumé seulement une nature humaine particulière, mais cette nature humaine nous contenait tous. Et tout homme est déjà, dans l’Incarnation du Christ, comme assumé, comme radicalement sanctifié par cette Incarnation. Le jour de la Théophanie, nous chantions que par son baptême, en se plongeant dans les eaux, le Christ a sanctifié les eaux, a sanctifié tous les éléments, toute la création. Mais d’une façon encore infiniment plus profonde, par son Incarnation même, en prenant notre chair humaine, le Christ a sanctifié radicalement tout homme. Bien sûr, chacun est appelé à ratifier cela par sa liberté, tout homme a sa conscience pour cela, mais nous n’avons pas à juger la conscience de l’autre, nous n’avons pas à chercher dans quelle mesure il a ratifié cette incorporation au Christ, cette présence du Christ en lui. Du point de vue de Dieu, du point de vue de notre foi, nous pouvons réellement, je dirais ontologiquement, voir le Christ dans notre prochain, dans chacun de nos prochains.
L’évangile d’aujourd’hui complète ces leçons en insistant encore sur l’humilité. Oui, il ne faut pas faire étalage de notre jeûne, étalage de nos pratiques de carême, il ne s’agit pas de prendre une mine de carême, mais de respirer la joie, de respirer la paix. Le carême, c’est le printemps des âmes, comme le disait la liturgie. Et le sentiment qui doit dominer notre effort de carême, c’est cette joie printanière qui doit provoquer en nous ce renouvellement de nos âmes, qui implique notre conversion, mais implique aussi le don de la miséricorde de Dieu, qui atteindra son sommet dans la célébration de la Résurrection au jour de Pâques.
Oui, la joie, une joie qui est une façon de pratiquer l’humilité en ne faisant pas étalage de notre jeûne, mais aussi une joie qui doit jaillir en nous du sentiment de cette miséricorde infinie dont nous sommes l’objet. Et puis, encore ici, la charité fraternelle, mais exprimée d’une façon très pratique par le commandement du pardon, de ce pardon qui sera à la mesure du pardon dont nous souhaitons bénéficier nous‑même. Cela nous est prescrit par bien d’autres textes évangéliques, comme la parabole des deux débiteurs. Savoir pardonner parce que nous avons été pardonné, parce que nous avons sans cesse besoin de ce pardon divin. Et l’une des plus grandes manifestations de la charité envers les autres, ce sera ce pardon, ce pardon qui sait couvrir toutes les fautes, tous les mauvais procédés. C’est si facile de garder au fond de son cœur une petite rancune, une petite animosité envers autrui. Il faut vider notre cœur de tout cela, si nous voulons que notre offrande de carême soit vraiment acceptée. Et puis, à la fin de cet évangile aussi, le Seigneur recommande de nous faire des trésors dans le ciel. Il nous montre ainsi où il faut placer notre cœur, non pas dans les bien matériels, non pas dans cette richesse aussi qu’est notre volonté propre. Il faut savoir abandonner tout cela, abandonner toute possession, toute richesse pour en faire un instrument de communion, en donnant aux pauvres, et en donnant notre être même aux autres. Tout ce qui est richesse, qu’elle soit matérielle, qu’elle soit spirituelle, ne doit plus être pour nous qu’un instrument, qu’un moyen de communion dans le Christ. Un moyen justement de manifester que nous sommes tous les membres d’un même corps, un seul corps, le Corps du Christ.
En mettant en pratique tous ces commandements de l’Église, nous pourrons alors rendre fécond notre effort de carême, l’accomplir vraiment dans cet esprit de l’Église, dans cet esprit, encore une fois, de joie printanière. Et alors, nous pourrons vraiment ressusciter avec le Christ au saint jour de Pâques. À lui soit la gloire dans les siècles. Amen.
Notes :
1. Au Monastère de Solan, le 9 mars 1997.