publicat in Varia pe 11 Octobre 2017, 19:07
Étude basée sur des conférences soutenues par Ion Minoiu au Centre Culturel « Ion Manu » d’Otopeni, au Monastère de la Protection de la Mère de Dieu de Vedrin, Belgique et au Centre culturel « Saint Païssios » du Monastère de Neamț
J’avais prévu de vous parler d’un certain sujet mais, il y a quelques jours, j’ai reçu de votre part une liste avec différentes questions. En la lisant, je pensais que sur la base de certaines d’entre elles on pourrait développer de véritables thèses de doctorat. Ce n’est pas que ce soit des questions spécialisées qui prétendraient une réponse à la hauteur... parce que la vérité est que de nos jours – et je le dis sans l’ombre d’un reproche – souvent nous confondons ou nous mélangeons les choses et les situations, à défaut d’avoir une culture ecclésiale solide. Plutôt, on peut arriver à produire des dissertations amples parce qu’en cette époque de l’information, mais aussi de la déroute intérieure, on se sent quelque peu poussé à s’étendre en marge des sujets qui soulèvent des questions parmi les fidèles. Je remarque que l’esprit, la perception de la réalité – environnante ou spirituelle – et les sens de l’homme d’aujourd’hui ont un peu changé. Cette compréhension saine, naturelle des choses que Dieu a semée dans l’homme s’est beaucoup estompée. En général, tout est devenu plus compliqué, plus entortillé et plus artificiel. Beaucoup de gens, vivant séparés de la nature, en quelque sorte, au cœur des grandes villes, ne peuvent plus avoir d’intuition, ne peuvent plus comprendre ou recevoir les choses – surtout spirituelles – d’une façon simple et directe. Par conséquent, ils se posent de plus en plus de questions, qui deviennent parfois pesantes, parce qu’elles peuvent apporter un état de doute, de tension ou d’inquiétude. Je me vois donc forcé d'aborder aussi des sujets plus profonds au-delà de la thématique proprement-dite des questions, justement pour pouvoir éclairer le plus possible les zones d’ombre, les questions confuses, que l’on ne comprend pas pleinement. Revenons à la liste des questions. Savez-vous quelle a été ma première impression après l’avoir parcourue ? Elle m’a fait sentir la nécessité de quelque chose qui lierait ensemble la multitude d’idées, de problèmes et de directions figurant sur ce papier. Certes, nous ne pouvons pas avoir tous le même niveau culturel, ni le même sens liturgique ou artistique, ni le même âge ou maturité spirituelle, mais la manière dont étaient posés les problèmes m’a montré une fois de plus à quel point nous souffrons de la scission, nous, les gens du monde. Ne pas confondre scission et diversité. La diversité peut enrichir, mais la scission déchire et elle est apparue dans le monde seulement après la chute d’Adam. Mais si nous réfléchissons à la pensée, au plan de toute éternité de Dieu pour l’homme, c’était que l’Adam entier, l’humanité entière soit un. Que veut dire "être un" ? En aucun cas une sorte de ligne de production automatisée dans laquelle tous les hommes seraient appelés, voire forcés à exécuter mécaniquement la même chose, comme des robots. Une telle perception de l’unité appartiendrait plutôt à ceux qui se sont complètement éloignés de la véritable compréhension, façon de sentir et vie de l’Église. En réalité, l’unité pensée par Dieu dépasse les limites de notre compréhension dans les conditions du monde ici-bas. C’est une unité qui respecte l’unicité, le caractère non répétable de chacun d’entre nous.
Le Créateur voulait et Il veut que notre vie soit une icône de la Sainte Trinité. Certes, lorsqu’il a créé l’homme... et les Saintes Écritures nous disent que Dieu a fait Adam selon l’image et la ressemblance... de qui ? La Nôtre, à savoir celle de la Sainte Trinité, selon l’enseignement des Saints Pères. Que veut dire ceci ? D’abord, image signifie la liberté royale que l’homme a reçue de Dieu. Cela signifie également l’esprit, la raison, un autre don de Dieu. Et la ressemblance, à un niveau moins profond, comme pour le début, c’est justement l’application de cette liberté royale et de l’esprit, du noûs. J’ajoute ici que dans la compréhension orthodoxe, le noûs signifie plus que ce que la culture laïque comprend par "esprit" ou "raison". Je parlais donc d’une application de cette liberté en cultivant les vertus, en œuvrant selon les commandements divins, afin d’arriver à une ressemblance avec Dieu. A un niveau plus profond cependant, l’application est la tentative même de l’homme de vivre – dans la mesure du possible – à l’image de la Sainte Trinité, conformément au plan du Créateur.
Avant la chute, les hommes se voyaient mutuellement d’une autre manière que celle que nous expérimentons dans les conditions du monde actuel. Adam voyait Ève comme une partie intégrante de lui-même, même si Ève était une autre personne.Que disait Adam ? "Os de mes os et chair de ma chair". Ève était une personne différente, mais Adam la voyait comme lui-même. À savoir, ils étaient ensemble intérieurement. Et étant ensemble intérieurement, ils n’avaient pas besoin d’autre chose... Ils vivaient l’un dans l’autre, mais sans confusion. Seulement, après la chute est apparue la scission et la maladie qui troublèrent la vision de l’homme. Ici je fais une parenthèse pour me rapprocher de l’"espace" de la prière, parce que j’aborderais le chant et les autres arts ecclésiaux, surtout comme de la prière, plutôt que comme des styles artistiques séparés de la vie spirituelle. On dit que dans le Paradis, Adam ne priait pas. En effet, on comprend facilement qu’il n’avait pas besoin de prier Dieu de la manière dont l’homme le fait aujourd’hui, parce qu’il Le voyait, il communiquait directement avec Lui, face à Face. Mais étant tombé dans le péché de la désobéissance, la vision corporelle et spirituelle de l’homme a été tellement troublée, qu’il en est arrivé même à se cacher de son Créateur. Dieu commence à le chercher et à l’appeler, mais l’homme ne désire plus le voir, ni se montrer à Lui. Voici donc que l’homme, conseillé par le serpent, a été celui qui a rompu ce lien direct, paradisiaque. En se "déconnectant" de Celui qui l’a façonné, l’homme est tombé dans un état misérable, dans lequel il lui était impossible de garder la place et le sens qui lui avaient été donnés initialement. Les Pères plus anciens ou plus récents de l’Église ont vu cette rupture comme un cataclysme de dimensions cosmiques. Mais la roue tourne et cet appel de Dieu dans le jardin d’Éden : "Adam, où es-tu ?" se transforme, après que l’homme ait été chassé du Paradis, en un cri déchirant et désespéré d’Adam : "Mon Dieu, où es-Tu ?" Adam, déchu et chassé, en arrive à souffrir d’une telle myopie spirituelle, d’un tel obscurcissement, qu’il ne peut plus voir son Créateur et son Dieu. Après la chute, l’homme devient aussi individuel. Les hommes ne vivent plus l’un dans l’autre, selon l’image de la première Église, qui n’était autre que la Sainte Trinité. Dans les conditions du monde actuel, la plupart d’entre nous vivons à notre propre compte, d’une manière égoïste et utilitariste. En d’autres termes, nous vivons non seulement séparés de Dieu, mais séparés aussi l’un de l’autre. Au lieu de regarder notre Créateur comme ce serait naturel, nous regardons uniquement la créature "comme le bœuf regarde sa crèche". À savoir, au lieu d’utiliser la création afin de nous élever vers le Créateur, nous nous accrochons à la créature et nous devenons ses esclaves. Nous ne voyons plus Dieu, nous ne L’entendons plus, nous ne Le sentons plus et nous ne Le connaissons plus comme Celui Qui nous a faits, encore que même "le bœuf connaît son maître et l’âne la crèche de son seigneur". Si le temps nous le permet, nous allons regarder comment cette parole du Prophète Isaïe1 s’est "visuellement incarnée" dans l’icône de la Nativité du Seigneur.
Et puisque j’ai utilisé cette expression moins musicale de "parole visuellement incarnée dans l’icône", je dois vous avouer que je ne séparerais pas le chant ecclésial des autres arts liturgiques, même si je sais que beaucoup d’entre vous attendent de moi plutôt un éclaircissement lié à l’intonation et les échelles "byzantines". En premier lieu, les problèmes liés à l’intonation ne peuvent pas être éclaircis dans un exposé, parce qu’ils ne relèvent pas d’une exposition théorique succincte, mais d’un exercice intense et soutenu, sous la surveillance d’un professeur. En deuxième lieu, la "Musique byzantine" – plus précisément, le chant traditionnel de l’Église Orthodoxe – ne peut pas être réduit aux échelles musicales, aussi non tempérées soient-elles, et à l’intonation non plus. Ceci parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une science musicale spécifique, telle qu’elle est vue et classée par la musicologie. En disant cela, je ne soutiens pas que tout ce qui tient à l’aspect théorique du chant ecclésial – tels que les échelles, l’intonation, le rythme, l’émission vocale, et on pourrait ajouter la diction et la déclamation – serait dépourvu d’importance. En aucun cas. Je dis seulement que la théorie et la technique doivent être dépassées. Mais dépassées de quelle manière ? Non pas en les éliminant, ni en les négligeant, mais en les assimilant, à savoir en se les appropriant de manière solide, jusqu’à ce qu’elles deviennent, si possible, un réflexe ou bien, comme disent les musiciens, "une seconde nature". Alors, pourquoi j’insiste sur le fait qu’il est nécessaire de dépasser le niveau technique-théorique, voire même le niveau artistique ? Parce que le vrai chant ecclésial est plus que simplement "musique". Il est plus que tout théologie – la théologie chantée de l’Église – à savoir prière, confession de foi et sacrifice en parole et en musique apportés à Dieu. Seul l’homme peut apporter de tels sacrifices non sanglants, parce qu’ils relèvent du plan initial de Dieu pour l’homme, dont j’ai parlé. Pour comprendre cette vérité, je reprends l’idée abordée plus tôt et je la développe non seulement dans une perspective théologique, mais aussi dans une perspective, disons, poétique-musicale. Dieu voulait que l’homme vive aussi bien avec son Créateur qu’avec le reste de la création dans une relation d’"ouverture", de sacrifice réciproque. Le sacrifice n’impliquait pas forcément l’idée de tuer, mais supposait un don de soi réciproque et total, une manière de vivre qui, après la chute, n’a plus été comprise pleinement. Conformément à la même pensée divine, le chant était et reste l’un des sacrifices les plus convenables, offrande vivante, parlante, que l’homme puisse apporter comme don sur don, "ce qui est à Toi, le tenant de Toi". Pourquoi le chant ? En voilà quelques raisons. L’homme est le seul être terrestre doué par le Créateur du pouvoir d’articuler des mots et des phrases qui portent un sens, une charge affective et une certaine force d’agir. De plus, Dieu a aussi donné à l’homme la science de "verser" les mots dans des formes poétiques, formes qui tiennent compte non seulement du sens notionnel d’un texte, mais aussi du rythme, du pied métrique ou de la topique spécifiques du style poétique. Et le don de Dieu pour l’homme ne s’est pas arrêté ici, mais est encore plus grand, puisque l’homme seul peut mêler la parole poétique et les sons, de hauteurs, durées, intensités et timbres déterminés. Autrement dit, seul l’homme a le don de chanter. Certes, on dit en langage usuel que les oiseaux aussi "chantent". On pourrait même dire qu’ils ont le "chant" inscrit dans leur code génétique. Pourtant, l’homme est le seul à pouvoir offrir un chant parlant. L’homme est le seul à pouvoir émettre d’une manière consciente, à soutenir et à diriger les sons, le rythme, – en un mot, le mélos – de manière à mettre en évidence et à propulser les notions, les sens ou le vécu qu’il veut exprimer et partager.
Nous en arrivons maintenant à quelque chose de plus important encore. L’homme peut tourner (transformer) ces dons uniques en sacrifices parlants apportés à Dieu, seulement s’il les met devant (s’il les offre) sur un certain support. Mais le support-même n’est pas autre chose qu’un autre grand don divin. C’est le don même de la vie, le don de l’esprit de vie (ruach) que Dieu insuffle dans les narines de l’homme. L’esprit de vie, la respiration est aussi le véhicule qui porte la parole et le mélos de l’intérieur de l’homme vers l’extérieur. Sans elle, on ne peut pas parler de parole, ni de chant, ni de sacrifice vivant, parlant. Il est difficile d’exprimer toutes ces choses en paroles, mais il est important de comprendre pourquoi – pour ceux qui connaissent et vivent leur foi – le chant religieux ne reste pas un simple style musical parmi d’autres. Il y a d’autres raisons – théologiques, psychologiques ou historiques – en vertu desquelles, dans l’Église, la musique byzantine est perçue comme étant plus qu’une simple "musique", mais je vous les présenterais plus tard.
J’ai considéré nécessaire d’éclaircir d’abord quelques idées de base, mais aussi de préciser la perspective dans laquelle je vais aborder un sujet de "frontière". Notre aire d’intérêt se situe en fait à un carrefour, à une articulation, à savoir là où toutes les expressions artistiques liturgiques se rencontrent. Cependant nous n’allons pas examiner un simple point de convergence, mais toute une zone de rencontre, à savoir aussi bien un lieu (topos) qu’un temps dans lequel tous les arts ecclésiaux s’"ouvrent" les uns vers les autres et collaborent. Il est donc question d’un domaine de périchorèse, de synthèse et... moins connu ; pour l’exploiter, je partirais de quelque chose qui est considéré par beaucoup comme étant en premier lieu un élément d’ameublement ecclésial : une iconostase. J’ai choisi l’iconostase de la grande Église du Monastère des Saints Empereurs Constantin et Hélène de Hurezi :
Terminée vers 1694 – au début du règne du voïvode martyr Constantin Brâncoveanu – il appartient à une époque où se manifestent trois tendances stylistiques. La première : la hauteur de l’iconostase augmente, par la multiplication des registres d’icônes superposées. Comme on peut le voir dans l’image, la croix qui surplombe l’iconostase se rapproche de l’arc triomphal. La seconde : le développement du côté décoratif, à savoir la multiplication des motifs ornementaux floraux, zoomorphes, anthropomorphes. Le troisième : l’éclectisme – le mélange d’idées, conceptions ou styles différents dans la même structure architectonique, pièce d’ameublement ecclésial, icône ou chant. Pourtant, notre iconostase provient d’une période où l’éclectisme se manifestaite surtout dans le décoratif. Le figuratif reste encore redevable à un style post-byzantin, de facture paléologue tardive. Par conséquent, les icônes de l’iconostase sont encore "traditionnelles" à plusieurs points de vue.
Pourquoi partons-nous d’une iconostase dans notre démarche ? Parce que, selon la manière dont on la regarde, celle-ci peut être un excellent point de départ dans notre tentative de prouver que, dans l’Église, les arts liturgiques n’agissent pas séparément les uns des autres, mais ensemble.