Rencontre avec le Père Marc-Antoine Costa de Beauregard

publicat in Interview pe 9 Juillet 2017, 16:59

Né en 1947, Père Marc-Antoine Costa de Beauregard est entré dans l'Église orthodoxe en 1972 et a exercé le ministère presbytéral dans la paroisse de Louveciennes, près de Versailles, conjointement à son métier de professeur de lettres classiques.

En parallèle aux études de lettres classiques conduisant à l'agrégation, il a entrepris un cursus de théologie et une habilitation au doctorat sous la direction de Père Dumitru Stăniloae (1980-1990), conduisant à la soutenance d’une thèse de doctorat en histoire byzantine, Eusebeia à l’époque protobyzantine, présentée à l’École Pratique des Hautes Études en 1983, ainsi que d’une autre thèse en théologie dogmatique, Souffrance et obéissance : la personne et la Croix, soutenue en 2010 à l'Institut de Théologie Orthodoxe Saint Serge, à Paris.

Recteur de la paroisse de Louveciennes qui vient de fêter le 25 juin ses 40 ans depuis la fondation et doyen du Doyenné orthodoxe roumain de France de la Métropole Orthodoxe Roumaine d’Europe Occidentale et Méridionale, Père Marc-Antoine est responsable de la direction des Études Patristiques « Saint Maxime le Confesseur » dans le cadre du Centre Orthodoxe d'Étude et de Recherche Dumitru Stăniloae.

Parmi ses publications :

L’Orthodoxie – partie La Pensée, Buchet-Chastel, Paris, 1979
Ose comprendre que Je t’aime – Dumitru Stăniloae, Cerf, Paris, 1984
Mică dogmatică vorbită, Sibiu, éd. Deisis, 1995
Rugați-vă neîncetat, Bucarest, 1988
Teologia sexualității, Bucarest, 2004
La Voie hésychaste, Paris, 2010
Regard chrétien sur l’homosexualité, Éditions de L’Œuvre, Paris, 2013
Prie comme tu respires. La vie comme liberté, Éditions Apostolia, Paris, 2016

Ana Palanciuc (A.P.) : Cher Père Marc-Antoine, bénissez ! J’aimerais vous prier de parler un peu du regard que la France porte aujourd’hui sur l’Orthodoxie. On se rappelle d’un temps où l’Orthodoxie était considérée comme une simple curiosité folklorique. Est-ce qu’on perçoit mieux aujourd’hui son caractère universel et l’héritage culturel des pays orthodoxes, ces régions longtemps considérées comme appartenant à une Europe de périphérie, ce qui peut légitimer l’ignorance ?

Père Marc-Antoine Costa de Beauregard (Pr. M.-A.) : Je vous remercie de me consacrer ce temps de conversation et d’échange. Il est pour moi très profitable d’avoir à préciser ma pensée et à formuler à nouveau des idées que j’ai déjà exprimées ou que d’autres ont exprimées avant moi. La perception de l’Orthodoxie, comme Tradition, et de l’Église orthodoxe, comme communauté chrétienne incontournable, a évolué depuis les années 70, époque où, comme un certain nombre de Français, mon épouse et moi-même avons fait le choix de l’Orthodoxie – choix que nous ne cessons de ratifier tous les jours. Il y a 40 ans, le christianisme orthodoxe n’était connu que par un petit nombre d’intellectuels. Mes parents par exemple, qui étaient pourtant assez instruits dans certains domaines, n’y connaissaient rien : pour eux, les Orthodoxes étaient seulement des schismatiques, des chrétiens d’espèce inférieure, qui n’avaient pas compris que le vrai christianisme est celui de la Papauté ! Dans le même temps, de vrais penseurs orthodoxes avaient commencé à diffuser des textes en langue française, permettant de connaître la pensée de l’Église orthodoxe, son histoire, sa spiritualité et, surtout, sa Liturgie. C’est celle-ci qui avait l’impact le plus important sur la conscience et la sensibilité occidentales : les offices, le chant liturgique (connu exclusivement alors sous sa forme slave de style cathédral), et les icônes attiraient les Occidentaux. Mais ceux-ci s’intéressaient souvent à ce patrimoine magnifique avec la curiosité que l’on éprouve pour quelques tribus lointaines, originales, peut-être en voie de disparition et dont l’existence, en tout cas, n’avait pas d’impact sur la civilisation occidentale sûre d’elle-même et de sa chrétienté, même si l’on était sceptique, agnostique ou encore athée : les Orthodoxes, appelés Byzantins, étaient des Orientaux, à qui les Occidentaux avaient donné de bonnes leçons de savoir vivre et de savoir penser, notamment à l’époque – pas si lointaine – des Croisades !

Grâce à la Confrérie Saint-Photius – qui, à l’Institut Saint-Serge, avant la seconde Guerre mondiale, étudiait les racines patristiques du christianisme universel –, grâce au Père Lev Gillet – un des tout premiers prêtres orthodoxes français, qui montra le lien entre l’Orthodoxie orientale et la chrétienté mérovingienne de saint Martin de Tours, saint Hilaire de Poitier, sainte Geneviève de Paris, et de bien d’autres –, grâce à Paul Evdokimov et Vladimir Lossky – formulateurs géniaux de la théologie palamite en langue française –, grâce, bien sûr, à Olivier Clément – un Français de souche baptisé adulte dans la foi orthodoxe –, la perception de l’Orthodoxie changea, après la Guerre. Beaucoup de livres et de revues (Contacts, Le Messager orthodoxe, etc.) firent connaître les travaux de ces penseurs orthodoxes d’Occident. Dans le même temps, la mutation spectaculaire que faisait l’Église catholique romaine autour du IIe concile de Vatican, le conflit occidental du modernisme et du traditionalisme, faisaient réfléchir beaucoup de jeunes chrétiens français à la valeur de la Tradition et à sa crédibilité. L’Orthodoxie est apparue progressivement comme une référence, on a commencé à la respecter, à mesure qu’on la connaissait mieux. Un mouvement important conduisit des Français à entrer dans la communion de l’Église orthodoxe, avec un grand enthousiasme, d’autant que s’ouvraient des paroisses où l’on célébrait en langue française. La Fraternité orthodoxe en Europe occidentale joua, avec des personnalités spirituelles comme Père Cyrille Argenti, Olivier Clément, Nicolas Lossky, Père Boris Bobrinskoy, un très grand rôle dans la présentation de l’image vivante et occidentale de l’Orthodoxie. Le dialogue inter confessionnel rendit certainement un grand service pour faire connaître l’Orthodoxie en Europe occidentale. Il y eut également un essai prophétique, celui de l’Église Catholique Orthodoxe de France, un diocèse français de liturgie occidentale fondé par le patriarcat roumain. Cette belle expérience se termina au bout d’une vingtaine d’années, mais elle permit à beaucoup de Français de franchir une porte plus largement ouverte pour accéder à la Tradition orthodoxe.

Plus récemment, depuis les années 80, la perception s’est encore modifiée. À côté de cette considération légitime pour le patrimoine de l’Église orthodoxe, décliné, non seulement dans sa version slave la plus connue, mais également dans son témoignage grec et, de plus en plus, roumain, suivi plus récemment encore par l’exemple de l’émigration géorgienne, naquit une conscience critique du côté des Occidentaux. Mieux informés, ils l’étaient, non seulement à l’égard des richesses réelles de l’Orthodoxie, mais également à l’égard des faiblesses et des fragilités de celle-ci : la Presse soulignait facilement la rivalité de tel et tel patriarcat. Entre les superbes développements ecclésiologiques, théologiques, spirituels et liturgiques, et la pratique effective – orthodoxie et orthopraxie –, on remarquait quelques distorsions. Certains prirent un malin plaisir à souligner ces observations : l’impression de désordre qu’offre, pour un rationaliste occidental, l’ordonnance orthodoxe de la vie communautaire et la vérification collégiale, est souvent exploitée pour défendre l’image d’une société ecclésiastique bien organisée, adaptée au monde, une belle pyramide chrétienne – la vision romaine de l’Église à laquelle adhère généralement l’Occidental même athée. La théologie orthodoxe de l’unité ecclésiale, le sens de la catholicité manifestée par et dans chaque Église locale souveraine – unité « holistique » –, restent des énigmes pour les arrière-petits-fils de l’aristotélisme médiéval…

Actuellement, la perception que l’on a des Orthodoxes est enrichie du fait de leur nombre : celui-ci a considérablement augmenté depuis les années 90 et ne cesse de croître. Sociologiquement, la présence orthodoxe en France est beaucoup plus forte qu’elle n’a été. Cette remarque est beaucoup plus vraie encore pour l’Italie, par exemple, ou pour les États-Unis ou encore pour l’Australie. Mais, la particularité de l’Orthodoxie qui s’est développée en France, c’est le nombre d’autochtones qui ont opté pour la foi vécue dans l’Église des Pères. Cette remarque est peut-être vraie également pour la Belgique et les Pays-Bas. Même si le mouvement des années 70 qui conduisait de nombreux Français à confesser la vraie foi s’est ralenti, il reste que, comme le montre, par exemple, le Congrès de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale, la présence dans l’Église de Français de souche est une réalité incontournable. L’Institut Saint-Serge par exemple, d’origine russe, a finalement opté pour des cours en langue française. La Métropole Orthodoxe Roumaine d’Europe Occidentale et Méridionale compte, dans son Archevêché d’Europe occidentale, un bon nombre de prêtres, de conseillers épiscopaux, de paroisses, donc de fidèles, qui sont d’origine française. L’Orthodoxie est de moins en moins, chez nous, un phénomène étranger, un christianisme d’importation. La plupart des émigrés eux-mêmes ne pense pas retourner jamais au pays. Et le message qui reste toujours le plus porteur consiste à rappeler fréquemment que l’Orthodoxie, la foi orthodoxe, l’ecclésiologie orthodoxe, le patrimoine général de l’Orthodoxie, ne se réduisent pas à une forme orientale ou byzantine du christianisme. L’universalité de l’Orthodoxie est un concept qui s’impose lentement, notamment avec la découverte plus récente des Églises vieilles orthodoxes, que le martyre sanglant porte à la conscience des chrétiens occidentaux.

A.P. : Les débats sur l’identité et l’intégration, à la mode en France actuellement, dérivent souvent vers un déplacement de sens des mots mêmes identité et intégration, qui ne recouvrent plus l’acceptation des différences culturelles et l’effort pour comprendre autrui, mais renvoient à une assimilation amorphe, à l’ignorance ou à une indifférence polie envers l’autre, quand ils n’alimentent pas clairement une peur instrumentalisée (v. les débats autour de l’Islam). Est-ce que tout questionnement sur l’identité doit partir forcément de la supposition d’une altérité radicale ? Comment harmoniser les différences culturelles, sans systématiser, sans changer autrui ou le plier à nos attentes et quel pourrait être l’apport orthodoxe à ces débats ?

Pr. M.-A. : L’apport orthodoxe dans le débat de l’identité et de l’intégration est principalement d’origine théologique. La contemplation de la divine Trinité nous donne accès à une conception vivante de la communauté humaine. En effet, quand nous pensons au sceau de l’image de Dieu en l’homme, nous savons que ce sceau, comme l’a montré le théologien Vladimir Lossky, et comme l’exprimait souvent Père Dumitru Stăniloae, est un sceau trinitaire. Cela veut dire que l’être humain a une aptitude naturelle à vivre de façon communautaire sans gommer les différences ni transformer celles-ci en cause de séparation ou de division – une aptitude congénitale, et non pas culturelle, à accueillir autrui en son propre for intérieur, par une réelle hospitalité spirituelle. Les personnes divines sont contemplées dans leur unité absolue, leur diversité absolue et leur interpénétration ou inter appartenance, ou encore inclusion mutuelle. Le modèle trinitaire nous fait adhérer à un projet social dans lequel les personnes humaines pourraient participer à la vie communautaire avec joie, avec liberté, avec le sentiment d’être respectées dans leurs convictions et leurs choix de vie. Bien entendu, le modèle trinitaire, pour être source de joie et d’épanouissement pour l’homme, accentue la réciprocité de l’accueil, de l’hospitalité et du respect. Quand la réciprocité n’est pas vécue, la société est vite soumise à des conflits, lesquels sont totalement étrangers au modèle et à la vie trinitaires divines. Le programme social et politique des chrétiens orthodoxes est la théologie trinitaire. Maintenant, ce que l’on dit des personnes (les personnes créées à l’image des personnes divines incréées) doit pouvoir être généralisé aux autres formes que prend la diversité humaine, comme les différences d’ordre religieux ou culturel. Si nous suivons le modèle divin, nous devrions vivre ensemble avec beaucoup de joie et de simplicité. Dieu incarné, le Christ, Fils unique et Verbe de Dieu, nous montre dans l’Évangile, bien des exemples de ce respect à l’égard, non seulement des personnes, mais encore des peuples et des cultures. On gagnerait beaucoup à réfléchir sur l’attitude du Dieu Homme à l’égard des non Juifs - les Samaritains, les Romains, les Cananéens, etc. Étant le Dieu de tous, Il se montrait accueillant à tous les hommes, sans pour autant renier l’identité juive qu’Il assumait, étant devenu homme dans un peuple particulier, et étant donc, Lui-même, en tant que Dieu Homme, responsable d’une forme concrète et particulière d’humanité. Le Christ n’a pas été un homme abstrait ; Il a été fait « citoyen de ce monde », comme le dit la divine Liturgie selon saint Basile le Grand.

A.P. :Ce qui est propre à l’Orthodoxie est justement l’acceptation de la diversité, de la différence – il y a même un commandement d’aller à la rencontre de l’autre, de la différence, car Dieu se révèle bien des fois dans ces rencontres, qui actualisent l’unité originaire (la rencontre de Mambré et bien d’autres épisodes bibliques).

Or, au sein même de l’Orthodoxie, il existe divers courants qui essayent de la redéfinir : d’une part, des études habitées par une peur diffuse des autres religions, d’un héritage complexe qui gêne visiblement, un inconfort qui s’installe même dans la théologie de quelques grands prélats invoquant les autres religions en contre-exemple. De l’autre côté, une jeune génération obsédée par l’habileté et la recherche d’une tribune, à la place de la profondeur humble et de l’envergure scripturaire et patristique.

Comment réveiller alors dans une communauté l’intérêt spirituel véritable, ou au moins cognitif, pour autrui, un peu plus d’empathie ?

Pr. M.-A. :Notre peur des autres vient généralement de notre ignorance. On gagne beaucoup à découvrir comment vivent les communautés humaines que l’on côtoie, et quelles sont les valeurs auxquelles elles tiennent. Mais cette peur vient surtout de notre ignorance de Dieu, de la faiblesse de notre foi, du fait que la connaissance que nous avons de Dieu est de type intellectuel. Il est très important d’étudier la théologie et encore plus de faire une vraie expérience personnelle de Dieu, une authentique expérience du Christ. Plus nous connaîtrons le Christ, plus nous saurons le glorifier comme vrai Dieu et vrai Homme, comme Homme universel, comme Celui qui assume dans sa personne divine la totalité du genre humain – plus nous serons en mesure de rencontrer les êtres humains différents de nous. Il nous faut apprendre à voir par le saint Esprit le Christ présent en tout homme. Lui-même nous donne cet enseignement dans l’évangile du Jugement dernier, lu à l’entrée du grand Carême : « tout ce que vous avez fait au plus petit d’entre ceux-ci qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40).

Le mystère de l’Incarnation a pour conséquence cette omniprésence du Verbe, non seulement dans l’humanité, mais en chaque personne humaine. Bien sûr, si l’on ignore cette réalité, si l’on vit comme si elle n’existait pas, comme si l’Incarnation n’était qu’une belle manière de parler, belle et vide de sens, on va continuer à considérer les hommes que l’on côtoie avec les yeux du monde déchu. On va rester tributaire de la peur, du mépris, de la haine, du jugement et de la condamnation de tous ceux qui sont différents de soi. Mais si l’on développe, par l’étude de la parole de Dieu, par l’étude des saints Pères, par la prière conduite au sein de la Tradition, une vraie conscience du fait que Dieu est dans l’Homme et que l’Homme est en Dieu, tout est différent. La diversité des individus ou des personnes, et celle des cultures, et même celle des religions, apparaît très relative. Dans l’athée lui-même, dans l’hérétique, le schismatique, le sectaire, habite le Christ par la grâce du saint Esprit. Ces personnes n’en ont-elles pas conscience ? Mais le disciple du Christ porte cette conscience et l’irradie. Cette conscience est renforcée par le fait que nous savons que, non seulement le Christ a fait sa demeure dans l’humanité et en tout homme, mais Il a pour chaque homme un amour infini ; pour chacun, Il a déjà donné sa vie ; à chacun Il propose le Salut ; à chacun, Il se propose lui-même en nourriture et en breuvage de vie. À chacun de ceux auxquels Il se trouve déjà intérieur par son Incarnation, le Christ adresse un appel : Viens, Suis-moi ! Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés ! Approchez, les athées, les sceptiques, les agnostiques ! Approchez les déchus, les dépravés, les prostitués ! Venez, les sages et les intelligents, les justes et les instruits de ce monde ! Cet appel du Verbe résonne dans le monde par le saint Esprit. Par conséquent, ceux qui sont baptisés, membres conscients du Corps du Christ, coopérateurs de son œuvre de Salut, engagés déjà dans un chemin de repentir et de sanctification, comment peuvent-ils être plus durs et plus sévères, plus méfiants que leur Maître ? Ce ne peut être que par ignorance. La réponse à beaucoup de questions de notre temps est dans l’approfondissement par les baptisés eux-mêmes de la grâce qui est en eux.

(A suivre)

Réalisé par Ana Palanciuc