Nous avons la fausseté pour refuge et le mensonge pour abri (Esaïe 28, 15).

publicat in Le monde intérieur pe 22 Juin 2017, 09:17

« Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fond » (Jn. 8, 44), ce jugement du Seigneur contient toute une philosophie du mal. Tout mensonge de par sa nature s’origine dans le faux, c’est-à-dire dans l’inexistant. Le « propre fond », le tréfonds du malin d’où il tire ses mensonges serait donc le néant, et saint Grégoire de Nysse peut ainsi définir le mal comme ayant une substance fantomatique. (…) Le secret redoutable de Satan cache l’absence de fondement ontologique et cette redoutable vacuité l’oblige à emprunter, à usurper l’être fondé et enraciné dans l’acte créateur de Dieu. Le mal colle à l’être en parasite, le vampirise et le dévore »

Paul Evdokimov, « Les âges de la vie spirituelle »

L’existence de l’homme sans Dieu est un mensonge d’un bout à l’autre. Sa naissance est mensonge, car tôt ou tard elle le conduira à la mort : « L’homme commence à mourir quand il commence à vivre » (Saint Nikodème l’Hagiorite – « La garde des cinq sens »). Ses désirs sont mensonge car ils ne tiennent jamais leurs promesses et font naître sans cesse d’autres désirs, qui le laissent toujours insatisfait, tel un mirage dans le désert qui s’éloigne à mesure qu’il en approche : « Les tentations trompent les attentes car le mal ne possède aucune source de vie en lui-même, il sature sans jamais assouvir ni étancher » (Paul Evdokimov op. cit.). Ses joies et ses plaisirs sont mensonge car ils ne sont pas durables et se dissipent sans trace, comme fumée au vent. Ses possessions sont mensonges car elles lui seront ôtées au moment où il quittera ce monde. Son être même est mensonge, car sans Dieu, l’homme n’a aucun fondement ontologique par lui-même : « Oui, vanité, les fils de l’homme ! / Mensonge, les fils de l’homme ! / Dans une balance ils monteraient / Tous ensemble, plus légers qu’un souffle » (Ps. 62, 10) 

Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance. L’ennemi de Dieu a forgé un homme à l’image et à la ressemblance du néant : « Là où il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas d’homme non plus. La perte de l’image de Dieu entraîne la disparition de l’image de l’homme tout court, déshumanise le monde, multiplie les « possédés » (Paul Evdokimov, op. cit. ). 

L’esprit du mal est le contraire de Dieu, donc le contraire de l’Être et de la Vie. C’est pourquoi « il a été meurtrier dès le commencement » (Jn. 8, 44), car n’ayant pas été créé par Dieu, le Mal n’est que néant et ne peut exister qu’en détruisant ce qui est. C’est la raison pour laquelle « le mal colle à l’être en parasite » (Cf. citation ci-dessus). L’homme sans Dieu est donc « possédé » par le néant. Couper le contact avec l’Esprit de Dieu, partout présent, qui donne l’être et la vie à tout ce qui existe, c’est rompre le lien intérieur à la fois avec le monde et avec soi-même. C’est la chute dans « les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Mt. 25, 30) : « Où est allé Dieu ? (…) Nous l’avons tué ! Nous tous, nous sommes des assassins ! (…) Que faisions-nous lorsque nous détachions cette terre de son soleil ? Vers où se meut-elle à présent ? N’est-ce pas loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le souffle du vide ne nous effleure-t-il pas de toutes parts ? Ne fait-il pas plus froid ? 

Ne voyez-vous pas venir la nuit et toujours la nuit ? » (Nietzsche, « Le Gai Savoir – « Le forcené »). 

Ce que Nietzsche appelle « la mort de Dieu » est en réalité la mort de l’homme, car en se séparant de son Créateur, qui lui a donné l’être et la vie, l’homme coupe le lien avec son propre être et sa propre vie, et tombe sous la domination de « celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne » (Mt. 10, 28) : « L’Esprit de Dieu est pour l’âme ce qu’est l’âme pour le corps. De même que le corps est mort quand l’âme n’est pas en lui, l’âme est morte quand il n’y a pas en elle l’Esprit de Dieu qui lui donne la vie » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétiens envers lui-même »). 

Un monde désacralisé est un monde incompréhensible et inhumain où l’homme ne trouve plus sa place : « Dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé du souvenir d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. Ce divorce entre l’homme et sa vie, entre l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité » (Albert Camus, « Le mythe de Sisyphe »). 

Chaque fois que les soucis, les désirs et les pensées qui viennent du monde nous éloignent de Dieu, c’est son ennemi qui prend possession de notre esprit, en s’adaptant à nos désirs et à nos besoins terrestres, de manière à dissimuler derrière un masque humain son action maléfique destinée à faire périr non âmes : « Arrière de moi, Satan ; tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes » (Mt. 16, 23). 

Vivre selon l’esprit du monde c’est vivre dans le mensonge et faire acte d’allégeance à l’ennemi de la Vérité, de l’Être et de la Vie. Chaque fois que faiblit notre lien intérieur avec Dieu, l’ennemi s’infiltre dans notre esprit et dans notre cœur sous la forme d’une pensée mauvaise, d’une colère, d’un souci, d’une angoisse, ou d’une autre tentation, de manière à troubler notre âme et à nous tenir loin de Dieu. Pour garder en toute circonstance le lien vivant avec l’Esprit de Dieu nous devons retrouver dans toutes les situations de notre vie terrestre la dimension sacrée de l’existence – c'est-à-dire la vraie nature de l’homme et du monde, sans laquelle tout est mensonge et faux-semblant : « Toutes les choses que vous avez sous les yeux, il faut les réinterpréter sous un angle spirituel, et cette réinterprétation, il faut l’incruster si fort dans votre esprit que, lorsque vous regardez cette chose, votre œil la voie dans son aspect sensible tandis que votre esprit contemple en elle une vérité spirituelle » (Saint Théophane le Reclus, « Lettres de direction spirituelle »). 

Si notre être est privé de sa dimension spirituelle, notre existence terrestre n’a plus aucune substance réelle : « Considère que ce sont des rêves tous les biens et les maux qui arrivent à la chair » (Saint Isaac le Syrien, « Discours acétiques »). 

Là où la Vérité du Christ n’est pas, tout est mensonge, là où la Vie du Christ n’est pas, tout est mort : « Un sage sans le Christ est fou, un juste sans le Christ est un pécheur, un homme pur sans le Christ est impur et quiconque reste en dehors de Lui, est mort » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »). 

Les promesses, les espoirs, les désirs et les bonheurs qui viennent du monde ne sont pas mauvais par eux-mêmes, puisque ce monde déchu porte toujours l’empreinte ineffaçable de Dieu et que toutes les choses et les créatures du monde visible nous rappellent l’existence de leur Créateur invisible. Mais notre vie terrestre peut devenir un piège et une occasion de chute seulement si elle nous éloigne de Dieu et nous fait oublier que notre âme est atteinte d’un mal mortel dont seul le Christ peut nous guérir : « De même qu’il est impossible que l’œil voie sans lumière, que l’on parle sans langue, que l’on entende sans oreilles, que l’on marche sans jambes et que l’on travaille sans mains, de la même façon, il est impossible que l’homme soit sauvé sans le Christ, ni qu’il puisse entrer au Royaume des Cieux » (Saint Macaire l’Égyptien, « Homélie III » ).