Le « serviteur inutile » (Lc 17, 7-10)

publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Juin 2017, 07:05

L’Évangile est un véritable florilège des pensées divines, où le Fils de Dieu – notre Seigneur Jésus-Christ – nous révèle les pensées du Père céleste, que notre cœur ne peut recevoir que dans le Saint-Esprit. Ce trésor est tellement riche et abondant que nous parvenons à mémoriser seulement quelques diamants ou émeraudes spirituelles, comme les grands discours théologiques du Christ ou Ses principales paraboles, mais beaucoup de perles passent inaperçues, surtout lorsqu’elles comportent une difficulté de compréhension. Tel est le cas du discours sur les serviteurs inutiles.

Le Christ parlait très souvent, parce qu’Il est le Verbe du Père, la « bouche du silence » et qu’Il est venu dans le monde, « chez les siens » – les hommes – (Jn 1, 11), pour révéler et montrer Dieu. Il enseigne sans cesse : Il est le « Rabbi1 » divin, le didascale2 de tous les peuples de la terre et de chaque personne humaine. Il s’adressait souvent à la foule (dans les synagogues, dans le Temple de Jérusalem, sur les places publiques ou dans la nature), et parfois à des particuliers (notamment lors des guérisons), mais Ses auditeurs privilégiés furent Ses apôtres, qu’Il enseignait quotidiennement, par Sa parole et Son exemple. C’est le cas ici, où Il leur fait plusieurs discours, non en paraboles (histoires symboliques, contes spirituels), mais en clair.

Bien que la chronologie soit difficile chez Saint Luc, qui est le seul à rapporter cet enseignement, nous pouvons situer ces discours du Seigneur à la fin de Sa mission en Galilée et pendant Sa montée vers Jérusalem, puisque, dès le verset 11, Saint Luc nous précise que « Jésus se rendait à Jérusalem » (et dans le chapitre suivant – 18 –, est rapportée la guérison de l’aveugle de Jéricho, juste avant Son entrée à Jérusalem). Faits probablement en marchant, ils se situent juste avant la guérison des 10 lépreux : le Christ se trouve donc, avec tout Son cortège3, entre la Galilée et la Samarie.

Et Il aborde des sujets divers, probablement en fonction des évènements ou des personnes rencontrées en chemin et surtout des questions posées par les Apôtres, qui sont fréquentes : Il parle d’abord des scandales, qui sont inévitables, du frère qui a péché, et de la foi (à la suite d’une question des Apôtres). Puis, Il parle des « serviteurs inutiles », sans liaison apparente avec ce qui précède, mais il est possible que ce soit en réponse à une question. Cela pourrait être, par exemple, une réponse à la question que Pierre Lui posa dans les mêmes circonstances, chez Saint Matthieu : « Et nous qui avons tout quitté et qui t’avons suivi, qu’en sera-t-il pour nous ? » Mt 19, 27 [Mais le Christ Lui fit une réponse différente de ce qu’on trouve chez Saint Luc].

Le Seigneur part toujours d’éléments simples et courants, qui relèvent du bon sens, pour nous élever spirituellement jusqu’aux pensées divines. Avec pédagogie, Il commence par une question, posée aux Douze et, à travers eux, à tous les hommes : « Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira quand il revient des champs : approche-toi vite et mets-toi à table ? Ne lui dit-il pas, au contraire : prépare-moi à souper, ceins-toi et sers-moi jusqu’à ce que j’ai mangé et bu ; après cela, toi, tu mangeras et boiras ? Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ? ». C’est d’une logique implacable. Il rappelle d’abord l’ordre social, tel qu’il existait dans les sociétés antiques, qui étaient

fortement hiérarchisées4. Mais ces propos ont toujours, dans la bouche du Christ, un caractère symbolique : le maître demeure le maître et le serviteur un serviteur, en toutes circonstances, parce que tel est l’ordre ontologique : le Maître-Dieu a tout créé et toutes Ses créatures – invisibles et visibles, conscientes et sans conscience – sont Ses serviteurs. L’ordre ontologique – la hiérarchie dans l’être – est éternel. Après avoir rappelé cette évidence humaine et sociale, qui est aussi le symbole de la relation entre Dieu et Ses créatures, le Seigneur va prononcer un logiondivin, qu’il faut décrypter, pour le comprendre : « Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire ». Ici, il est évident qu’Il donne un enseignement spirituel. Cette parole est difficile à comprendre et peut même sembler « dure » et décourageante. Pour en comprendre le sens spirituel, il faut faire abstraction des pensées humaines et rejeter toutes les idéologies, et en particulier celle qui est dominante depuis plusieurs siècles et qu’on peut qualifier d’ « humaniste ». L’idéologie « humaniste »6 est une des conséquences ultimes de la Réforme protestante. Il était certes légitime de vouloir réformer, au 16e siècle, une Église (occidentale) qui était extrêmement cléricale et tyrannique, avec beaucoup de décadences, théologiques, spirituelles et morales, mais, on ne peut rien construire de solide et stable sur « contre », on ne peut construire que sur « pour ». Et, par ailleurs, toute véritable réforme dans l’Église ne peut se faire qu’en revenant aux sources, à la véritable tradition. Aucune de ces deux conditions n’étant réunies, ils ne feront qu’établir une Église contre celle de Rome et perdront la tradition et les sacrements. Ce mouvement aboutira (inconsciemment et progressivement), à travers l’athéisme philosophique (les pseudo-lumières du 18e siècle, qui étaient des ténèbres spirituelles), la Franc-maçonnerie, la Révolution française, le socialisme et le communisme, à inventer le concept absurde d’une société sans Église, puis d’un Homme sans Dieu7. Dans cet « humanisme », l’homme n’est plus centré sur Dieu, mais sur lui-même, ce qui est la négation même de son être et de son destin. Il affirme alors ce qu’il appelle ses « droits », en niant la toute-puissance de Dieu et Sa providence. Dans cette optique, on pourrait objecter : j’ai travaillé et donc j’ai des droits, ce qui est en contradiction formelle avec l’enseignement du Christ.Nous sommes ici au cœur du problème spirituel.

Si l’on s’en tient au plan humain (de la nature déchue,) le fait d’avoir travaillé et produit du fruit, peut avoir pour conséquence de se dire : donc j’ai des droits, je mérite une récompense ; cela m’est dû. C’est ce que nous entendons dire depuis deux ou trois siècles. Ce « donc » relève de l’ « avoir » et du créé, et non pas de l’ « être » et de l’incréé. Il est conforme à ce que pense et dit Satan à Dieu : comment peux-tu préférer à moi, qui suis un pur esprit – proche de Toi – un homme tiré de la boue – la poussière cosmique – qui est d’une telle médiocrité ? (cf. Job 1). Il ne T’aime que par intérêt, en fonction de ce que Tu lui donnes. A partir du moment où l’on pense et dit : je mérite quelque chose [puis, peu après : j’exige], on s’affirme face au Maître et contre Lui, on devient juge de Dieu. Satan est enchanté, car il constate que l’Homme suit son chemin et lui ressemble. N’étant pas capable de se tenir dans l’obéissance à Dieu – ce qui est la nourriture des anges– il se nourrit du péché de l’Homme, qui le conforte dans son propre péché. A partir du moment où l’on est dans cette disposition intérieure, on n’est plus dans l’Amour ; on n’est plus dans la relation parfaitement libre qu’est l’Amour, le don gratuit à l’autre. Et l’on perd ainsi l’intimité avec Dieu, Sa ressemblance.

En fait, ce qui peut nous apparaître comme « dur » est un trésor spirituel. Car, lorsque nous avons beaucoup œuvré pour Dieu, et que nous en avons reçu beaucoup de douleurs, de souffrances, de persécutions [ce qui est le cas le plus courant], nous pourrions être tentés de dire : c’est injuste, je méritais mieux. En nous révélant ce précepte divin, le Christ nous permet de garder intacte notre relation amoureuse avec Dieu : je T’aime gratuitement, parce que Tu m’as aimé gratuitement. Nous demeurons dans l’être, car l’Amour relève exclusivement de l’être, et non de l’avoir, qui n’est qu’une conséquence de l’être, un simple reflet de l’être. Ce précepte divin nous protège aussi des attaques diaboliques, et en particulier de deux démons, celui de l’orgueil et celui de la prétention. Il peut même nous éviter, parfois, de chuter dans l’abîme, comme le dit saint Silouane de l’Athos, et qui est confirmé par son disciple, le P. Sophrony.

Que la Sagesse divine, qui provient du Père, qui est manifestée par le Fils et que nous connaissons et vivons dans le Saint-Esprit, nous éclaire, nous sauve et nous déifie !

Père Noël TANAZACQ

Notes :

1. Un « rabbi » était un docteur de la Loi [c’est-à-dire un connaisseur, un savant] qui enseignait, un maître transmettant à des disciples. Le Christ est Le Maître (« Ne vous faite pas appeler docteur, car vous n’avez qu’un Docteur, le Christ » Mt 23, 10) et Ses disciples sont, à travers les Douze, la totalité de l’humanité.
2. Didascale est la traduction grecque du terme hébreu rabbi et signifie « enseigneur », maître.
3. Lorsque le Seigneur eut terminé Son apostolat en Galilée, à la fin de Sa deuxième année de mission, et « monta à Jérusalem » (pour y accomplir le salut du monde, par Sa mort et Sa résurrection), Il emmena avec Lui les 12 Apôtres, mais aussi les 72 disciples, les « saintes femmes » et probablement des amis et des serviteurs de la communauté, en tout au moins une centaine de personnes. Le Christ était à la tête d’un « cortège », qui symbolisait l’humanité en marche vers le Royaume de Dieu, le Paradis retrouvé, et dont les femmes-disciples géraient la logistique.
4. Les notions de « maître » et de « serviteur » sont omniprésentes dans l’Ancien Testament. Notre époque en est très éloignée.
5. Logion : parole qui sort de la bouche du Logos, le Verbe de Dieu : oracle divin, vérité divine.
6. « Humaniste » doit être pris dans une acception d’idéologie religieuse : elle consiste, en fait, à prôner et défendre l’Homme sans Dieu – comme si l’Homme était auto-suffisant –, puis contre Dieu – comme si Dieu n’existait pas –. L’homme qui prétend n’avoir pas besoin de Dieu, devient son propre Dieu : il prend la place de Dieu et se conforme à son maître, Satan. Voilà pourquoi cet humanisme, qui a l’air bien gentil et bon, a engendré et engendrera des centaines de millions de morts. Ses fruits monstrueux indiquent la nature de l’arbre qui le porte, comme le Christ nous l’a enseigné. Et dans ce domaine, les faits parlent d’eux-mêmes : l’humanisme révolutionnaire français, devenu « républicain », est responsable de la mort d’environ 2 millions d’êtres humains ; quant à l’humanisme communiste, il est responsable de la mort de 100 millions d’êtres humains (étude scientifique faite par des historiens français, dont d’anciens communistes). Pour les Chrétiens, le véritable humanisme est la sainteté, c’est-à-dire l’homme devenu ressemblant à Dieu. On ne devient véritablement homme que lorsqu’on a la conscience d’être « en Dieu » et la volonté de vivre « en Dieu », lorsqu’on a accompli l’image de Dieu que nous sommes ontologiquement.
7. Comment la poussière pourrait-elle dire à la Montagne qui la porte, ou la goutte d’eau au fleuve qui la porte : tu n’existes pas ? C’est une absurdité !
8. Le Christ a dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui M’a envoyé » (Jn 4, 34). Cela vaut aussi pour toutes les créatures, et spécialement pour les anges, qui sont des incorporels. Saint Michel, lui, a obéi sans comprendre, contrairement à Satan : c’est sa grandeur et c’est pourquoi, il est passé du degré chérubique (celui de la connaissance) au degré séraphique (celui de l’amour), qui est celui de la ressemblance parfaite à Dieu, la perfection spirituelle.