Apprendre par cœur l'Evangile (31)

publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Mai 2017, 05:29

D’une bonne raison d’apprendre par cœur l’Évangile : l’obéissance (Deutéronome 6, 4b-7)

Apprendre par cœur sa Parole par obéissance à Dieu.

I - Aimer et se souvenir. C’est un ordre.

La première prescription à laquelle nous nous référerons est celle-ci : Dieu nous enjoint d’aimer, de l’aimer Lui :

Ce texte vient de Deutéronome 6, 4b et suivants, et il est cité en  Saint Marc 12, 29-30 sur la bouche même de Notre Seigneur Jésus Christ, qui rappelle le fondement de la foi d’Israël : Ce texte en effet, encore de nos jours, sert de prière tri-quotidienne aux juifs, qui l’appellent « le Shema », le premier mot ayant donné son nom à la prière toute entière. ‘Shema’ signifie Écoute :

Écoute Israël
le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est UN
Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta force.

(Pour notre information, je signale que Saint Marc lui, dit : ‘de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta pensée, et de toute ta force.’ Cela ne change rien à notre propos.)

Le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un …

Après les Pères, remarquons au passage qu’il est dit : Le Seigneur, puis notre Dieu, puis le Seigneur … Dans cette triple appellation, on peut voir se profiler déjà la Divine Trinité …

Le Dieu unique est proclamé. L’affirmation du monothéisme a déjà été exprimée dans le Deutéronome :

Dt 4, 35 – le Seigneur ton Dieu, c’est lui qui est Dieu, et il n’y en a pas d’autre en dehors de lui ;

Dt 4, 39 – le Seigneur ton Dieu, c’est lui qui est Dieu dans le ciel en haut et sur la terre en bas, et il n’y en a pas d’autre en dehors de lui ;

Dt 5, 7 – Il n’y aura pas pour toi d’autres dieux devant ma face.

Elle le sera encore à la fin du livre, dans le Cantique de Moïse :

Dt 32, 39 – Voyez, voyez que Moi je suis, et il n’y a pas de Dieu en dehors de moi.

Au stade de l’Ancien Testament, on le connaît par sa Création, et par la Révélation qu’il donne de lui-même à ce peuple qu’il a choisi, qu’il prévient de toutes ses attentions et de sa miséricorde, mais qu’il sait aussi châtier quand il y a oubli de Dieu et égarement. C’est tout le contenu de l’Histoire Sainte. Entre Dieu et son peuple, il y a une relation de personne à personne, une Histoire pleine d’évènements, de rebondissements, heureux et malheureux. Telle l’histoire d’un couple. C’est une saga, Dieu est connu comme le protagoniste d’une saga.Notre Dieu n’est pas abstrait, et notre religion n’est pas une philosophie[1].

Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu …

A. Qui est ce Seigneur ton Dieu qu’il faut aimer ?

Après l’épisode du veau d’or dans l’Exode2,  Dieu châtie le peuple mais ne l’abandonne pas. C’est le moment où Moïse demande à Dieu de Le voir pour Le connaître. Dieu l’invite alors à nouveau sur la montagne, et accepte de se montrer à lui  tout en prévenant : Moïse ne pourra le voir que de dos, car l’homme ne peut me voir et demeurer en vie, et (...) Ma face on ne peut la voir !3 Moïse monte donc et le Seigneur se présente, déclinant son Nom et ses qualités4 : « Seigneur, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie la faute des pères sur les enfants et petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ! »

B. Il est le Seigneur qui aime, compatissant et miséricordieux, lent à la colère et plein de miséricorde5, et ici, en Deutéronome 6, 5, Il nous enseigne d’avoir à l’aimer à notre tour, croyants de l’Ancien Testament comme du Nouveau.

Le mot grec employé est ‘agapaô’, l’amour oblatif, l’amour qui ne possède pas mais donne et se donne. C’est celui qui prévaut au sein de la Divine Trinité, chacun s’effaçant devant l’autre et disant : pas moi, toi ! dans un mouvement d’amour incessant.6

La sérénité inhérente à une telle confiance aimante, sans aigreur, sans jalousie, mais toute en bienveillance, est perceptible à mon avis, dans l’icône de la Sainte Trinité de Roublev.

C. Au Dieu-Un et unique, l’homme se donnera sans partage, sans réserve, serviteur de la volonté de Dieu, inséré dans l’Église, mettant en pratique les commandements, aimant le prochain, et étudiant assidûment la Parole révélée, pour Le connaître.

On trouve cette relation de causalité en particulier dans le Psaume 118

Verset 105 – Ta loi est un flambeau pour mes pas
                        et une lumière sur mes chemins.

On peut comprendre : ta loi m’apporte la lumière de la connaissance ; elle m’illumine de la connaissance de Toi. Et, au verset 112 –

J’ai incliné mon cœur à accomplir tes jugements
              à jamais, à cause de ce que tu donnes en retour.

Obéissance, méditation, mise en pratique … Dieu répond par des dons qui ravissent le psalmiste.

… de tout ton cœur ...7

Cœur en hébreu se dit « leb ». Les voyelles en hébreu n’étant pas écrites, le mot « LeB » se présente comme l’association de deux consonnes : « Lamed » (L) et « Beith » (B).

Les lettres hébraïques sont d’abord des noms communs, de même que les hiéroglyphes représentent des objets courants, et « Lamed » est le bâton du bouvier, l’aiguillon, que le paysan utilise pour stimuler son bœuf qui laboure. Mais « Lamad » (juste un petit changement de voyelle) signifie ‘apprendre’, et « Lamed » nous fera alors penser au Maître stimulant son élève qui apprend. Et « talmad » (‘l-mad’ avec le préfixe ‘ta’) signifie : l’élève, le disciple, l’appreneur, celui qui apprend. Le thème nous apparaît : un aiguillon qui stimule un appreneur.

« Beith », la deuxième consonne signifie la ‘maison’, et tout ‘réceptacle’. Au sens le plus élevé, il signifie le cosmos, le lieu de la rencontre avec Dieu, car Dieu a fait le monde comme lieu de rencontre entre l’Époux et l’épouse. Le Temple en est l’image aussi. Le Temple est la maison de Dieu, c’est un lieu de rencontre. Toutes nos églises, et toutes nos maisons sont des lieux de rencontre. (Apprendre par cœur, c’est aussi offrir un lieu de rencontre.) Donc, « Beith », c’est un vase, quelque chose qui peut contenir autre chose.

Voilà donc « LeB », le cœur : Le cœur est un réceptacle, et notamment le réceptacle des enseignements du Maître. Bref, c’est le lieu de la mémoire. Le Cœur-Mémoire, créé pour se souvenir de Dieu.

Chez la plupart des hommes, cette mémoire ne fonctionne pas. Elle est défaillante du fait de la chute. Et donc guérir l’homme de sa maladie qui est la mort spirituelle, ce sera d’abord guérir sa mémoire : le souvenir de Dieu va se revivifier en nous, par le traitement du Seigneur – c’est lui le médecin. Et il commence par raviver et revivifier cette faculté du cœur-mémoire.

Évidemment, l’une des façons de la revivifier, c’est de mémoriser, de ‘manduquer’ sa Parole, parce que le Christ est présent dans sa Parole. La Parole est un lieu de rencontre avec lui, parce que la Parole, c’est Lui. Il est présent quand nous mémorisons la Parole. Et quand nous la faisons descendre dans notre cœur, Il nous parle.

Lors de nos séances de mémorisation, nous commençons par l’épître de Saint Pierre (1 Pierre 1, 22 ss.) : « Ayant été régénérés d’une semence, non pas corruptible, mais incorruptible, par la Parole de Dieu … » Cette Parole, c’est la semence de Vie divine, car seule la Vie de Dieu est incorruptible.

Donc, le cœur est le lieu pour se souvenir, pour que demeure et vive en nous la Parole qui est le Verbe de Dieu, le Christ. Ne me demandez pas où se trouve ce ‘cœur’ parmi les organes du corps humain. Je n’en sais rien. Il ne faut peut-être pas prendre au pied de la lettre, néanmoins c’est une réalité spirituelle et en Proverbes 4, 20 -21, l’Écriture nous dit de même : Mon fils, sois attentif à mes paroles (…) Garde-les au fond de ton cœur.

Si le Créateur dans sa sagesse a prévu un lieu pour que puisse y être engrangée la Parole Divine, il faut s’en servir !

… et de toute ton âme … (‘psuchè’, en grec)

L’âme, dans la Bible, c’est la vie. En hébreu « nefesh », signifie ‘la gorge’, et ‘la vie’ ou ‘âme’. Tout ce qui entretient la vie passe par la gorge : la nourriture, le souffle et la parole.

Tu aimeras ton Dieu ‘de toute ta vie’. Tu pourras donner ta vie pour le Seigneur, y compris par le martyre. L’amour est don, don réciproque. Et l’âme, en anthropologie biblique n’est pas un élément immatériel, elle est mortelle comme le corps. L’âme – psychée (‘psuchè’ en grec) – c’est la façon dont la vie se manifeste en nous.

Pour alimenter notre réflexion sur la juxtaposition de sens entre vie et âme, je citerai ceci :

En Saint Marc 8, 34, le Christ dit :

Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il se renie lui-même
et soulève sa croix et me suive,

et il continue :

35. Car qui voudra sauver sa vie (psuchè) la perdra
et qui perdra sa vie (psuchè) à cause de moi et de l’Annonce Heureuse la sauvera
36. Car quel profit pour un homme de gagner le monde entier
et d’être privé de sa vie (psuchè)
37. Car que donnerait un homme en échange de sa vie (psuchè)

B. Garder la Loi divine est édicté comme un ordre, une prescription pour les générations.

En effet, notre texte du Deutéronome continue ainsi : (Dt 6, 6-7)

Et ces paroles
que moi je te commande aujourd’hui,
elles seront dans ton cœur
Tu les enseigneras à tes fils
Tu les feras entendre
assis dans la maison, et marchant sur la route,
et te couchant et te relevant.8

Ces paroles que moi je te commande …

Le verbe grec ‘entellô’, employé au mode ‘moyen’ veut très clairement dire : ordonner, commander.

Dieu insiste : ‘Je te commande d’aimer’ – s’il l’ordonne, c’est que nous pouvons le faire, avec Lui – ‘et de garder dans ton cœur cet ordre, ce commandement, de le méditer, de le pratiquer et de le transmettre à tes fils’, qui à leur tour deviendront responsables de la garde et de la transmission des commandements, et de leur mise en œuvre avec ‘toute leur force’.

Quelle exigence ! Dieu veut tout de nous.

Tu les enseigneras à tes fils …

Enseigner, ou inculquer, ou répéter … Le mot employé ici dans le grec de la Septante est un mot d’usage peu courant, qui veut signaler le fait qu’il s’agit d’un savoir divin.9

Tu les feras entendre …

Origène commente lui aussi qu’après avoir médité les commandements et les avoir mis en pratique, il faut ‘en parler’.10 Mais le premier sens du verbe ‘laléô’ est : faire entendre des sons, et on peut comprendre qu’il faut que la Parole fasse du bruit, il faut qu’elle résonne, qu’elle nous enveloppe, nous et nos communautés, comme d’un bain sonore …

Assis dans la maison et marchant sur la route, et te couchant et te relevant.

Dieu enfonce le clou : cela signifie en tout lieu et en tout temps. La catéchèse est une œuvre de 24 heures sur 24. Dans son genre, c’est un ‘lavage de cerveau’, le seul acceptable. Dieu nous veut.

Le Psaume 1 lui aussi dit :

Bienheureux l’homme (…)
qui se complaît dans la Loi du Seigneur, et médite sa Loi jour et nuit. 11

C’est non-stop !

Conclusion

De ce que nous avons dit, il ressort

que le Seigneur, au stade de l’Ancien Testament, aime l’homme d’un amour ardent et jaloux, mais aussi généreux et fidèle, inlassable, et que réciproquement, Il réclame de l’homme une démonstration d’amour – par le don de soi. Dans l’Ancien Testament, c’est véritablement un ordre.

Pour amorcer cette communion d’amour, le Seigneur a mis en l’homme un organe et une faculté : le cœur est un récipient voué à recevoir et à garder la Parole. Cette Parole, alors inhérente à l’homme, littéralement contenue en lui, sera capable de le vivifier, de l’amener à rencontrer et connaître le Désiré.

Le Seigneur l’ordonne. A l’homme d’obéir.

Ce premier degré d’inhabitation, le don du Corps et du Sang du Christ viendra le renouveler, compléter et parfaire. Dans le Nouveau Testament, l’invitation à garder la Parole est pressante, mais ce n’est plus un ordre. Elle reste promesse d’inhabitation :

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole
et mon Père l’aimera
et nous viendrons vers lui
et nous ferons notre demeure chez lui(Jean 14, 23)12

A nous d’obéir pour gagner ce que Dieu veut nous donner. Rappelons-nous le psalmiste déjà cité :

J’ai incliné mon cœur à accomplir tes jugements
à jamais, à cause de ce que tu donnes en retour. (Psaume 118, 112)

Dieu est grand. Gloire à Dieu !13

Notes :

1. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons fondamentalistes : c’est plus subtil que cela.
2, Exode, chapitre 32.
3. Exode 33, 21 et 23. Traduction Bible de Jérusalem. C’est seulement dans le Nouveau Testament à la Transfiguration, que Moïse verra Dieu, en la personne du Christ transfiguré.
4. Ex 34, 6-7. Traduction Bible de Jérusalem.
5. Ps 102, 8 – Traduction Père Placide Deseille.
6. C’est ce que les théologiens appellent la ‘périchorèse’ de Dieu.
7. Ici j’utilise un enseignement de Bernard Frinking : « Initiation à la transmission orale de la Parole, 1995 » (Livret édité par la Fraternité Saint-Marc) page 17. La démonstration qui suit est dans le style de la pensée juive, jouant sur les différents sens que peut recouvrir une association de consonnes.
8. Traduction de la Fraternité Saint-Marc, revue d’après la Septante en grec (Septuaginta – Alfred Rahlfs – Stuttgart 1935) et en français (LXX – Bible d’Alexandrie – Tome 5 Le Deutéronome – Le Cerf, Paris, 2007).
9. LXX – Bible d’Alexandrie, Volume V, Deutéronome, note 6,7, page 155.
10. Ibidem.
11. Psaume 1, 1-2 Traduction, Père Placide Deseille.
12. Traduction Bernard Frinking.
13Lorsque paraîtra cet article, lors de l’Atelier du jeudi, on récitera Dt 6, 4b-7 développé aujourd’hui : « Ecoute Israël … »