publicat in L’évangile au Monastère pe 10 Mars 2017, 21:25
C’était la coutume, au grand jour du Jeudi saint, que vinssent ici les pauvres et les orphelins de cette contrée pour recevoir un demi-boisseau de blé, cinq eulogies1 et cinq petites pièces, un setier de vin et un demi-setier de miel. Durant les trois années précédentes il y avait eu pénurie de blé, et dans le pays le blé se vendait un denier le double boisseau.
Lorsque donc vint le temps du jeûne, quelques Pères disent à l’higoumène :
– Seigneur abbé, il serait souhaitable que tu ne donnes pas aux pauvres comme d’habitude, afin que les frères ne soient pas dans la gêne au monastère ; car on n’y trouve plus de blé.
L’abbé se mit à dire aux frères :
– Mes enfants, ne supprimons pas la bénédiction de notre Père. Voyez, c’est son commandement : ce ne serait pas bien de notre part. En vérité lui-même prendra soin de nous.
Mais les frères continuaient de faire pression sur l’abbé, disant :
– Nous ne pouvons pas en donner, nous n’en avons pas.
Alors l’higoumène, tout chagrin, leur dit :
– Allez et faites comme vous voudrez.
Ils ne donnèrent donc pas, suivant l’usage, l’eulogie le Jeudi saint ni le Vendredi saint. Celui qui était préposé au grenier y alla, et l’ayant ouvert il vit que le blé avait germé ; et plus tard on fut obligé de le jeter à la mer. Alors l’abbé se mit à dire aux frères :
– Celui qui enfreint les ordres de son Père souffre de la sorte ; récoltez donc les peines de la désobéissance. Nous devions donner cinq cents boisseaux, et nous aurions pu plaire à notre Père Théodose par notre obéissance, en même temps que consoler nos frères les pauvres ; et voici que près de cinq mille boisseaux de blé ont été perdus. Qu’y avons-nous gagné, mes enfants ? En somme, nous avons mal agi deux fois : la première en négligeant le précepte de notre Père, la seconde en ne mettant pas notre confiance en Dieu, mais en notre grenier. Enfin, mes frères, apprenons par là que c’est Dieu qui gouverne l’humanité, et qu’invisiblement saint Théodose prend soin de nous ses enfants.
Jean Moschus, Le pré spirituel, Cerf, SC, Paris 2013
Notes :
1. À l’origine, l’eulogie désigne une parcelle du pain offert par les fidèles pour être consacré et non utilisée pour l’eucharistie. De là, ce mot en est venu à désigner simplement un pain bénit, puis tout autre objet bénit ou tout simplement mis en contact avec un autre objet de caractère sacré. Le sens en est ainsi très étendu et varié. Les chrétiens s’envoyaient des eulogies en signe d’union et de charité.