publicat in Grands spirituels pe 7 Mars 2017, 21:04
Archimandrite Aimilianos, Catéchèses et discours tome 5 « De la chute à l'éternité » chapitre 6, la vie spirituelle, Éditions Ormylia.
Au premier élément d'une vie spirituelle1 : l'expérience sacramentelle et mystique du Christ, s'ajoute l'effort pour inviter intérieurement le Christ à entrer en nous, afin de nous unir à lui.
Nous arrivons au deuxième élément : l'esprit du martyre. Je ne veux pas insinuer que notre vie doit être un martyre, une existence misérable, pleine de gémissements, de sorte que les autres se moquent de nous. La vie chrétienne est un chant de joie, la vie chrétienne est une fête... c'est aussi un héroïsme. La vie des séculiers n'est pas absence de joies, mais de combien d'amertumes n'est-elle pas remplie !
Vous vous souvenez de ce poète qui écrivait à l'un de ses anciens camarades d'études ?
Pauvre poète ! Il avait l'enfer dans son cœur ! Nous, les chrétiens, nous avons le ciel !
Une vie de martyre est joyeuse ; elle est aussi force d'âme. Un adolescent vivait au temps des persécutions. Il était heureux, sa vie était une chanson. Un jour, son père – qui était un idolâtre – lui demanda :
– Quel est le plus cadeau que je puisse te faire ?
– Le plus beau cadeau pour moi, père, c'est d'être chrétien. Le plus cadeau pour moi serait de mourir pour le Christ.
– Tu es chrétien ! s'écria le père terrorisé.
– Oui. Et le plus beau cadeau pour moi serait de mourir pour le Christ, réitéra le jeune garçon3.
Les chrétiens ne sont pas des poltrons, ils ne sont pas amis des plaisirs charnels, mais ils savent vivre... il savent aussi mourir pour le Christ. C'est ainsi que les saints vivaient et continuent de vivre. Ils témoignent de leur martyre quotidien par l'ascèse et la douleur volontaire. La plupart d'entre eux, ayant aimé le Christ alors qu'ils étaient tout jeunes, voulaient consumer leur jeunesse et donner leur vie pour recevoir le Dieu que leur âme désirait ardemment. Souvent, ils s'enfermaient des années entières dans des grottes sans rien manger ni boire de la semaine. Ils sortaient seulement le samedi et le dimanche pour aller à l'église et, après l'Office, ils prenaient quelque nourriture.
Saints Basile le Grand et Grégoire le Théologien habitaient un ermitage où aucune âme ne venait, sauf, parfois, un chasseur. Leur vie n'était que privations : ils enduraient la soif, supportaient l'humidité et l'obscurité, jusqu'au jour où la mère de saint Basile les en sortit presque paralysés4.
D'aucuns ne dormaient que quelques heures, comme saint Jean Chrysostome. Pendant de nombreuses années, il ne dormit que trois heures sur vingt-quatre, debout, retenu par une corde5. D'autres, tel le roi Théodose le Jeune qui devint un saint, portaient des tuniques de crin à même le corps pour tourmenter celui-ci. D'autres enfin se bardaient de chaînes.
Aujourd'hui, ces pratiques ressemblent à des contes ou paraissent contraires à l'esprit de l’Évangile. Ne pensez-vous pas cependant qu'elles cachent un courage évident, une grandeur digne d'être jalousée, une profondeur, une hauteur d'amour inconcevables pour l'homme dont l'esprit est orienté vers le monde matériel ? Par cette ascèse, les saints surmontaient la nature, étaient vainqueurs des passions, dominaient les ardeurs de la chair, piétinaient le diable, acquéraient un amour brûlant. Ils obtenaient la liberté intérieure et, par leur vie angélique, ils devenaient une lumière pour tous les hommes et toutes les générations6. Et nous, qu'allons-nous faire pour acquérir l'esprit du martyre ? Où allons-nous manifester notre héroïsme ?
Premièrement, lorsque dans les afflictions, la douleur, les échecs, les tribulations de la vie, il nous vient à l'esprit d'accuser Dieu, quand nous pensons qu'il nous a abandonnés, disons :
« Gloire à toi, ô Dieu ! » Montrons que nous sommes un martyr du Christ, que nous acceptons avec joie ce qu'il nous envoie.
Deuxièmement, nous témoignerons de notre vaillance, lorsque nous comprendrons que la vie chrétienne requiert de nous luttes et sacrifices pour être délivrés des passions, de la faiblesse du péché.
Quand nous nous sommes lancés dans la vie chrétienne, nous étions pleins d'enthousiasme, et la grâce de Dieu nous secourait. Nous trouvions de l'aide également auprès de notre confesseur, dans les livres spirituels et nous progressions. Peu à peu les difficultés, les échecs, les tentations, les péchés survinrent. La pensée de tout arrêter et de retourner en arrière se glissa en nous. Alors notre existence, de chanson qu'elle était, s'est muée en croix. Lorsque votre vie spirituelle devient ardue et la croix difficile à soulever, restez inébranlables, devenez un martyr. Murmurez le « tenons-nous bien ! 7». Dites, comme le prophète : « Me voici, Seigneur, envoie-moi où tu veux, selon ta volonté8 ». Où comme la Vierge Marie : « Je suis la servante du Seigneur ; qu'il m'advienne selon ta parole.9 » Si vous patientez, après la tempête viendra la sérénité ; votre vie redeviendra une fête, de plus vous aurez acquis l'expérience du combat spirituel. Après cette épreuve, après la croix, les flammes de l'amour divin s'allumeront en vous. Vous aurez acquis l'amour le plus beau, le plus fort, le plus pur, le plus angélique : l'amour de Dieu.
Troisièmement, vous devez être martyr dans vos incertitudes, vos hésitations, vos pensées. Si le doute s'installe en vous : « Dieu existe-t-il ? Est-ce que nous avons réellement une âme ? Ne suis-je pas en train de m'égarer dans le christianisme ? », soulevez la croix de vos pensées. « Mon Dieu – disait un homme qui doutait de l'existence de Dieu sans cesser pourtant de combattre – si tu existes, envoie-moi ton Esprit Saint. » Dieu le lui envoya. Il ouvrit son cœur et, par la suite, il l'éleva à la dignité épiscopale.
Quatrièmement, témoignez de votre esprit de martyr là où se trouve votre arène quotidienne : votre mari, votre femme, vos enfants. Si votre mari rentre de son travail fatigué et s'adresse à vous sans égards, ne vous mettez pas en colère. Soyez patiente, entourez-le d'affection. Et vous, maris, si votre femme brûle un plat, mettez un peu de citron et mangez sans faire la moindre remarque. Vous direz même à votre épouse : « C'est bon ! » Que l'amour mutuel règne dans votre foyer.
Lorsque votre compagnon (ou compagne) vous reprend, ne lui criez pas que vous avez raison, ne vous justifiez pas. Cela n'a aucune importance. Ce qui est important, c'est ce que l'autre veut. Rejetez votre moi égoïste, reniez-le, mettez votre partenaire en avant. C'est là une mort, c'est un martyre.
Un jour où je venais vers vous, j'ai pris un taxi pour être sûr d'arriver à l'heure où je devais prendre la parole. En chemin j'ai demandé au chauffeur :
– Est-ce que vous mangez quelquefois avec votre femme ?
– Tous les jours, me répondit-il. Nous prenons le repas de midi et celui du soir ensemble.
– Comment y parvenez-vous avec votre métier ? A quelle heure mangez-vous ?
– Le repas de midi est prêt à partir de 10h et reste au chaud jusqu'à 16h. Nous dînons entre 18h et 2h du matin.
Dès 10h, sa femme l'attendait pour manger avec lui. Et le soir, elle pouvait patienter jusqu'à 2h ! C'est un exemple de martyre dans la vie, dans une vie d'amour.
Cinquièmement, dans la société, vous devez oublier votre ego, et même y renoncer. Vous vous donnerez entièrement aux autres. Les hommes qui nous entourent ont besoin de nous. Un redoutable fléau s'est abattu sur notre monde : la solitude... et elle accable tant de personnes. Vous vous souvenez de cette femme qui, à soixante-dix ans, s'est suicidée « parce qu'elle n'avait jamais rencontré quelqu'un qui l'aimât dans sa vie » ?
Un écrivain raconte : un jeune homme travaillait tout seul dans un bureau. Personne à ses côtés pour lui témoigner quelqu'intérêt, lui manifester un peu d'affection ; personne pour épancher son cœur. Il s'approcha de la fenêtre et regarda les flocons de neige voltiger pour essayer de meubler sa solitude... sans y parvenir. Le soir, il ferma le bureau, sortit et alla s'asseoir sur un banc. La nuit tombait. Son cœur était accablé. A cet instant, son regard se pose sur quelqu'un : un homme, la pipe à la bouche, une canne à la main, un chapeau sur la tête... c'était un bonhomme de neige ! Il lui parla. De la journée, il n'avait trouvé personne d'autre à qui s'adresser, à ouvrir son cœur.
Tout autour de nous, pauvres et riches, petits et grands attendent notre affection, un geste de tendresse. Vivons près des autres et pour les autres. Que le don de soi caractérise notre vie. « Le fondement, c'est notre prochain », disait un ascète10. Aimons les autres, non par bonté mais avec conscience de notre responsabilité envers notre prochain.
Sixièmement. Donnons, si c'est nécessaire, notre sang pour le Christ et pour les hommes. Soyons prompts à nous sacrifier pour le Christ, à souffrir pour lui. Sans la marque de la passion notre vie sera comme mutilée.
Le dernier élément d'une vie spirituelle, c'est la quête du Christ. Le feu s'est-il allumé en nous ? Alors que nous avons été baptisés, que nous avons choisi de suivre le Christ, que nous avons commencé à vivre spirituellement, vivons-nous à présent charnellement, jouant ainsi à pile ou face notre avenir ? La vie spirituelle est dominée par une intense recherche du Christ ; elle exige que nous pensions constamment à lui. « Je me suis souvenu de Dieu et j'ai été dans la joie11 », dit le Psalmiste. Si nous cherchons le Seigneur, nous le trouverons et notre vie sera faite d'allégresse.
Beaucoup de choses nous cachent le Christ et nombreuses sont celles qui nous absorbent, si bien que nous ne pouvons l'avoir constamment devant nous. Même les éléments les plus saints : le mari, la femme, les enfants, la maison, le travail, etc., peuvent constituer des obstacles. La vie spirituelle est une lutte au cours de laquelle notre regard doit être sans cesse tourné vers Dieu, malgré les difficultés de l'existence.
Je me souviens d'un jour où j'étais allé dans un endroit boisé de la Sainte Montagne. De loin, j'aperçois un ascète qui avançait en chantant. De temps en temps, il s'arrêtait et faisait une grande métanie : vraisemblablement il vénérait quelqu'un. Puis il se relevait et reprenait sa marche. Vivement impressionné par son comportement, je m'élance à travers les arbres pour le rattraper.
– Géronda ! Qui vénères-tu ?
– Comment !Tu ne le vois pas ?
– Qui ?
– Le Christ ! Si tu ne le vois pas, perçois-tu au moins sa présence ? Saisis-tu qu'il est devant toi ?
Autrefois, les hommes prononçaient le nom du Christ ou il l'entendaient, et leurs yeux se remplissaient de larmes, leurs cœurs s'embrasaient, et ils tombaient à genoux. Nous, pourquoi – mais pourquoi ! – mon Dieu, pensons-nous si peu à toi ? Pourquoi sommes-nous si peu émus par toi ? Pourquoi te désirons-nous si peu ? « Où est ton trésor, là sera aussi ton cœur12 ». L’Écriture semble nous dire : tu veux savoir quel est le prix de ta vie aux yeux du Christ ? Autant que tu as soif de lui, autant que le possède ton cœur, c'est là son prix.
N'oublions pas qu'à notre baptême nous avons fait la promesse de rester fidèles au Christ jusqu'à notre dernier souffle, fidèles comme ce fils de roi. Son père l'appela, il plaça l’Évangile devant lui et lui dit : « Je veux que tu me jures d'être fidèle jusqu'à ta mort. » L'enfant empoigna son épée, la déposa sur le Livre saint et promit. Les années passèrent ; le prince grandit.
Un jour, les ennemis envahirent le royaume, ils s'emparèrent du roi et l'emmenèrent, captif, loin de sa patrie. Le Fils, lui, était libre. Il aurait pu devenir roi, mais le serment qu'il avait prêté tournoyait dans sa tête : « J'ai promis, je dois être fidèle à ma promesse. » Il faisait encore nuit, le prince enfourche son cheval et s'élance sur la route. Au moment où il passait devant une auberge, sa monture glisse. Il tombe, se cogne la tête et reste inanimé sur la route. Des hommes, à l'intérieur, entendent un bruit insolite. Ils sortent et l'emportent dans la taverne. Dès qu'il sentit la chaleur, le prince revint à lui : « Avez-vous un alcool un peu fort à me donner ? » On le lui donna, il le but, avisa une serviette qu'il se noua autour de la tête et il sauta derechef sur son cheval. « Arrête ! Lui criait-on. Où vas-tu ? Le sang coule encore ! C'est dangereux ! »
Mais le fils du roi ne pouvait attendre : il avait prêté serment, il se devait de l'honorer. Le sang coulait sur son visage et le prince courait vers son père. La douleur l'éperonnait et lui éperonnait son destrier en criant : « Je resterai fidèle jusqu'à la mort ! »
Restons, nous aussi, fidèles jusqu'à la mort au serment de notre baptême.
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