Sur le jeûne

publicat in Homélies et sermons pe 6 Mars 2017, 20:59

Le jeûne est lié pour nous, comme il le fut pour Jésus, à la grande tentation, la tentation des derniers temps, antéchristique, aux jours où l’Époux nous sera enlevé1. Le jeûne signifie l’attente de l’Époux. Celui qui jeûne revêt le Christ humilié afin de pouvoir plus consciemment revêtir le Christ glorifié lorsque viendra la joie pascale, eucharistique, où s’anticipe la transfiguration ultime. Et cette joie reflue sur le jeûne, le Carême est un festin lumineux2. L’homme nourri de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, retrouve par le jeûne une nourriture semblable à celle d’Adam au Paradis3. Le jeûne modifiant le rapport de l’homme à Dieu, modifie celui de l’âme et de corps, celui aussi de l’humanité avec le cosmos.

L’abstinence de la nourriture sanguine, de la chair des animaux à sang chaud, nous rappelle notre véritable vocation, qui est de vivifier la terre. Tuer tous les êtres vivants et surtout ceux dont la vie a atteint le plus de force et de tension – ce qui est le cas des animaux à sang chaud – est en contraste frappant avec cette vocation4. Le jeûne tend donc à rétablir l’ordre de nos relations avec la nature extérieure. Pour résumer ainsi le sens du jeûne physique : Ne nourris pas ta sensualité ; mets un terme à ces meurtres et suicides auxquels conduit inévitablement la recherche des jouissances sensibles ; purifie et régénère ton propre corps, pour te préparer à la transfiguration du corps universel5.

Par le jeûne, l’homme dépasse partiellement la dialectique du plaisir et de la douleur, de la faim et du rassasiement, il libère le désir du besoin enfermé dans ce monde, pour le transformer en désir de Dieu. Le jeûne met l’homme en état de vivre dans son être propre la faim profonde de toute la création, faim que l’Esprit seul peut rassasier. Car c’est l’Esprit qui confère toujours force et finalité au jeûne et à la prière, Lui qui les exauce l’un et l’autre, sans mesure, bien au-delà de tout besoin et de tout désir6.

Olivier Clément, « Le Chant des larmes », Éditions DDB

Notes :

1. Cf. Mt 9, 14-15.
2. Mercredi de la 2e Semaine, 3e cathisme, 1 t.
3. Mardi de la 1re Semaine, 3e stichère des Vêpres.
4. Vladimir Soloviev, Les Fondements spirituels de la vie.
5. Ibid.
6. André Louf, Seigneur apprends-nous à prier.