Les prophetes d'Israel et le Christ (2)

publicat in Varia pe 5 Mars 2017, 20:51

La vocation et la mission des prophètes

Dans cette deuxième partie, nous allons voir quelle est la nature de la vocation du prophète et la mission que lui assigne Dieu. Nous avons vu qu'il y a plusieurs périodes dans ce mouvement prophétique qui va de Moïse, considéré comme le plus grand des prophètes dans la tradition hébraïque, jusqu'à Jean Baptiste, dernier des prophètes de l'Ancienne Alliance, celui qui précède la venue du Messie et qui baptise dans les eaux du Jourdain le Dieu-homme, celui qui confesse qu'il n'est pas digne de délier la courroie de ses sandales, montrant ainsi qu'il n'est que le serviteur de « Celui qui devait venir ». Ici, comme cela a été dit dans la première partie, notre attention se fixera sur ceux qui sont nommés les « prophètes écrivains », expression partiellement exacte puisque la prophétie et ses oracles est d'abord orale, annonce, proclamation, prédication, avant d'être écrite.

Tout d'abord il faut remarquer que les prophètes sont des personnalités diverses, issues des différents milieux de la société de leur temps. Isaïe est important à Jérusalem et joue un grand rôle auprès des rois de Juda « au temps d'Ozias, de Yotam, d'Achaz ou d’Ézéchias » (Is. 1, 1b). Quant à Jérémie et Ézéchiel, ils appartiennent à des familles sacerdotales : « Paroles de Jérémie, fils de Hilqiyyahou l'un des prêtres résidant à Anatoth en territoire de Benjamin » (Jr. 1, 1), « La Parole du Seigneur fut adressée au prêtre Ézéchiel, fils de Buzi, au pays des Chaldéens, au bord du fleuve Kebar » (Ez. 1, 3a). Amos est un berger, éleveur de bétail : « Paroles d'Amos qui fut l'un des bergers de Téqoa » (Am. 1, 1a). Daniel, pris parmi les « enfants de race royale ou de grande famille » (Dn. 1, 3b) est formé pour devenir un personnage en vue, un fonctionnaire royal à la cour de Nabuchodonosor, lors de la captivité en Babylonie. Michée de Moréshèt est un lettré venant de la campagne et qui commence son ministère prophétique « au temps de Yotam, d'Achaz et d’Ézéchias, rois de Juda » (Mi. 1, 1b). Et nous pourrions citer d'autres exemples.

Les uns vivent en Juda, à Jérusalem, les autres dans le royaume d'Israël, le royaume du Nord et s'il est difficile d'établir avec certitude une chronologie, retenons simplement ici que ces prophètes (les quatre « grands » et les douze « petits ») qui figurent dans le canon de la Septante et dans celui de la Massorah, prophétisent sur une longue période, les uns avant, pendant l'Exil, les autres dans la période post-exilique. On les nomment « prophètes écrivains », les distinguant ainsi de ceux des périodes précédentes ; citons entre autres faute de pouvoir tous les nommer : Samuel qui oint le premier roi d'Israël, Gad et Nathan, prophètes de David, le grand et mystérieux prophète Élie, celui qui annonce le Messie et son disciple Élisée. Mais nous nous limitons ici à la prophétie à partir du VIIIe siècle avant le Christ, et nous verrons que les prophéties les plus importantes sont messianiques, sont celles qui se rapportent au Messie.

L'appel du prophète et sa rencontre avec Dieu.

On peut parler au singulier de la vocation prophétique, bien qu'elle s'adresse à des hommes différents, dans des lieux et des circonstances variés, tant il est vrai que cette vocation a des caractéristiques que l'on retrouve dans tous les cas. D'abord les Prophètes sont des serviteurs de la Parole divine, des instruments dans les mains de Dieu et leur vocation commence par un appel, par une rencontre personnelle, que ce soit sous la forme d'une parole, ou d'une vision ou d'un songe L'appel résulte d'un choix de la part de Dieu. Celui qui est choisi par Dieu est envoyé pour signifier Sa volonté. Et ce choix correspond le plus souvent à un appel irrésistible auquel il est impossible de se dérober.

Il convient toutefois de nuancer le propos : on trouve un premier type d'appel absolument impératif : le Seigneur commande, celui à qui il parle obéit immédiatement. C'est une situation fréquente dans l’Écriture sainte. « Le Seigneur dit à Abram :'Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père...Abram partit comme lui avait dit le Seigneur'... » (Gn 12, 1-5). De même dans le récit d’Élie à l'Horeb : « Le Seigneur lui dit : 'Va retourne par le même chemin'...Il [Élie] partit de là... » (4 Rg=2 Rois. 19, 15-20). « La parole du Seigneur fut adressée pour la seconde fois à Jonas : 'Lève-toi, lui dit-il, va à Ninive, la grande ville, et annonce ce que je te dirai'. Jonas se leva et alla à Ninive selon la parole du Seigneur » (Jon. 3, 1-2).

Puis nous pouvons discerner un deuxième type de vocation prophétique dans lequel s'instaure un dialogue : l'appel divin nomme celui qui est choisi, celui qui est choisi objecte et refuse spontanément : Jérémie dira : « Ah ! Seigneur Dieu, vraiment je ne sais pas parler » (Jr. 1, 6) : le Seigneur rejette l'objection, donne un ordre de mission : « Ne dis pas : 'Je suis un enfant !' car vers tous ceux à qui je t'enverrai, tu iras, et tout ce que je t'ordonnerai, tu le diras. » (1, 7) et la promesse d'une assistance, d'un secours : « N'aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer. Oracle du Seigneur » (1, 8). Mais, quant au fond, ce ne sont là que des nuances car l'appel divin est irrésistible et absolu et il en coûte de chercher à s'y dérober. Le récit de Jonas en rend témoignage : « La parole du Seigneur fut adressée à Jonas, fils d'Amitaï : 'Lève-toi, lui dit-il, va à Ninive, la grande ville, et annonce-leur que leur méchanceté est montée jusqu'à moi'. Jonas se mit en route pour fuir à Tarsis loin du Seigneur... Mais le Seigneur lança sur la mer un vent violent, et il y eut une grande tempête sur la mer, au point que le vaisseau menaçait de se briser... » (Jon. 1, 1-4). On connaît la suite du récit. Après avoir été sauvé, lorsque le Seigneur commanda au poisson de vomir Jonas, retentit la deuxième adresse à Jonas, dans les mêmes termes que la première et, cette fois-ci, Jonas obéit.

Le prophète est prédestiné à annoncer le messager divin.

Si l'expérience prophétique porte la marque d'une emprise de Dieu sur celui qui est choisi, il faut y voir tout l'amour que Dieu a pour l'homme qui va devenir son porte-parole, son messager. Ceci est confirmé par le fait que le prophète est prédestiné à être l'instrument de la volonté divine : « Avant de te former au ventre maternel, je te connaissais et dès avant que tu ne sortes de la matrice, je t'avais consacré ; comme prophète des nations, je t'ai établi » (Jr. 1, 5).

Au commencement de la vocation prophétique il y a bien une sorte de saisissement de celui qui est choisi. C'est une expérience de vie très particulière dans laquelle Dieu prend véritablement possession de l'homme qui va devenir son instrument pour porter sa Parole, pour exprimer Sa Volonté, de sorte qu'il devient impossible de lutter contre cette emprise. Jérémie l'exprime en un langage emprunté au vocabulaire amoureux, mais qui est aussi à double entente puisque l'on peut y voir également l'aveu d'une défaite suite à une lutte : « Tu m'as séduit Seigneur, et je me suis laissé séduire ; tu m'as maîtrisé, tu as été le plus fort. » (Jr. 20, 7). Cette parole de Jérémie est d'autant plus remarquable qu'elle est prononcée en des circonstances où le prophète est objet de mépris, de moquerie, de calomnies, à cause du message de la déportation de Juda qu'il annonce. Et Jérémie ajoute pour signifier l'impossibilité d'échapper à cette emprise : « Je me disais : 'Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom' ; mais c'est en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu. » (Jr. 20, 9). Par ce saisissement, le prophète devient un autre homme, c'est un Autre qui parle par lui. Pour décrire cette réalité, Ézéchiel dira : « La main du Seigneur pesait fortement sur moi » (Ez. 3, 14b).

Le prophète est conscient que le message dont il est porteur est d'origine divine. D'où l'expression fréquente : « Ainsi parle le Seigneur » et l'origine divine de cette parole fait qu'elle s'impose au prophète qui ne peut la garder secrète. Il est dans l'obligation de l'annoncer : « Le Seigneur Dieu ne fait rien qu'il n'en ait révélé le secret à ses serviteurs les prophètes. Le lion a rugi : qui ne craindrait ? Le Seigneur Dieu a parlé : qui ne prophétiserait ? » (Jr. 3, 8).

Le prophète est un signe du dessein divin.

L'appel est irrésistible et Dieu manifeste ainsi son dessein par celui qui est choisi. Le prophète en fait l'expérience dans toutes les circonstances de son ministère, lui qui doit annoncer le message reçu qui révèle la volonté de Dieu. Ainsi sera-t-il conduit à être un signe de cette volonté divine, signe qui s'exprimera en des actes qui auront une haute portée symbolique et spirituelle, car sa vie est elle-même un témoignage. A Isaïe fils d'Amoç, qui fait pourtant partie de l'aristocratie jérusalémite, le Seigneur commande : « 'Va, dénoue le sac que tu as sur les reins, et ôte les sandales de tes pieds'. Et il fit ainsi, allant nu et déchaussé. Et le Seigneur dit : 'De même que mon serviteur a marché nu et déchaussé pendant trois ans, pour être un signe et un présage contre l’Égypte et contre Kush, de même le roi d'Assur emmènera les captifs d’Égypte et les déportés de Kush, les jeunes et les vieux, nus, déchaussés... » (Is. 20, 1-4a). Isaïe ajoute : « Voici que moi et les enfants que le Seigneur m'a donnés nous devenons signes et présages en Israël, de la part du Seigneur sabaoth qui habite sur la montagne de Sion » (8, 18). Osée devra épouser une prostituée pour signifier qu'Israël est infidèle à l'Alliance, infidélité toujours assimilée à une prostitution : « Va, prends une femme se livrant à la prostitution et des enfants de prostitution, car le pays ne fait que se prostituer en se détournant du Seigneur » (Os. 1, 2). D'autres exemples sont à notre disposition.

Consécration et mission du prophète.

Les livres prophétiques parlent d'une investiture, d'une consécration du prophète en vue de sa mission. Nous trouvons de tels récits chez Jérémie, Isaïe et Ézéchiel. Chez Jérémie la consécration est signifiée par le toucher de la main de Dieu lui-même : « Alors le Seigneur étendit la main et me toucha la bouche » (1, 9a). Dans la scène de la vision du trône divin qui inaugure la vocation d'Isaïe c'est l'un des séraphins qui touche la bouche du prophète pour le purifier avec une braise. Notons la particularité de la vocation d'Isaïe. A la question de Dieu : « Qui enverrai-je ? Qui ira pour nous ? », c'est Isaïe qui répond : « Me voici, envoie-moi » (Is. 8). Point d'objection ici comme chez Jérémie. Dans les deux cas, le toucher de la bouche signifie que le messager annonceur de la Parole de Dieu est aussi, en quelque sorte, sa bouche. Dans le récit d'Ézéchiel il n'est pas question d'un tel toucher, mais ordre est donné de manger le rouleau : « J'ouvris la bouche et il me fit manger ce rouleau, puis il me dit : 'Fils d'homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce rouleau que je te donne' » (Ez. 3, 2). La forme de consécration est différente mais dans les trois cas elle est directement liée à l'ordre de mission. « Et le Seigneur me dit : Voici j'ai placé mes paroles en ta bouche. Vois ! Aujourd'hui même je t'établis sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir, pour bâtir et planter » (Jr. 1, 9b-10). Après avoir mangé le rouleau qui dans sa bouche lui est « doux comme du miel », le Seigneur dit à Ézéchiel : « Fils d'homme, va t'en vers la maison d'Israël et tu leur porteras mes paroles » (3, 4). Pareil envoi en mission est notifié à Isaïe après son investiture. On notera d'ailleurs dans le chapitre trois d'Ézéchiel et dans les versets de Jr. 1, 9b-10, que la prophétie va d'abord à Israël, mais les autres peuples ne sont pas absents pour autant. Si elle leur était transmise, ils écouteraient nous dit Ézéchiel. On retrouvera cette ouverture vers le salut de tous les peuples dans les grandes prophéties messianiques dont nous parlerons.

Dans les multiples messages des prophètes d'Israël on remarque des constantes à travers les paroles qui leur sont adressées par le Seigneur : la dénonciation véhémente de l'infidélité à l'Alliance, la prostitution de l'idolâtrie, l'abomination des injustices, la nécessaire purification du cœur, le repentir, la métanoïa, le retour vers Dieu, les annonces eschatologiques. Mais les prophéties les plus importantes sont les prophéties messianiques et ce sont celles-là qui retiendront notre attention dans la troisième partie. Ce sont celles qui ont été au centre de l'interprétation patristique des livres prophétiques et ce, dès les Pères apostoliques, la génération qui succéda immédiatement aux Apôtres du Seigneur. Nous verrons les principales d'entre elles pour mettre en lumière leur accomplissement par le Christ.

L'importance du lien entre la Prophétie d'Israël et son accomplissement par le Christ ne saurait nous échapper. L'utilisation du terme même de « prophète » est là pour nous le rappeler. Trois cents fois identifié dans l'Ancien Testament et cent quarante fois dans le Nouveau Testament ! Et le Seigneur Jésus Christ lui-même se réfère constamment aux Prophètes. Concluons en disant que les Prophètes ont fait l'objet de mépris au sein de leur peuple, de sarcasmes, d'injures, de calomnies, d'emprisonnements, et certains d'entre eux ont été martyrisés, tel Isaïe qui fut mis à mort et scié en deux sous le règne du roi Manassé.

Pr. Gérard Reynaud

Bibliographie :

  • Gehrard von Rad. Théologie de l'Ancien Testament. Tome 2 : chapitre : la liberté du prophète. Page 63 et suivantes. Labor et Fides 1967.
  • Jean Daniélou. Approches du Christ. Chapitre 3 : Prophéties et figures, page 80 et suivantes. Grasset 1960.
  • La Bible de A à Z. Tome 3 : Personnages. Brépols 1989.
  • Saint Jean Chrysostome. Homélie Au peuple d'Antioche. Édition J. Bareille. 1865.
  • André Neher. L'essence du Prophétisme. Calmann-Lévy 1983.
  • Serge Boulgakov. L'Ami de l’Époux. In Dieu Vivant n°7.
  • André Lacoque. Le livre de Daniel. Delachaux et Niestlé. 1979.
  • Saint Justin. Dialogue avec Tryphon. In « La philosophie passe au Christ ». Cerf. 1976.
  • Dorothée de Tyr. In Chronicon pascale. PG 90, col 359-398.