publicat in Lexique liturgique pe 3 Mars 2017, 20:38
Évangile [gr. εὐαγγέλιον, de εύ̃ = bien, bon et ἀγγέλω = nouvelle, annonce] – écrit qui contient la "bonne nouvelle" du salut du monde réalisé par l’incarnation, le sacrifice et la résurrection du Christ. Le sens premier de ce terme ne se limitait pas à la bonne nouvelle en soi, mais visait aussi la manière ou l’œuvre de prédication de celle-ci. Dans la littérature grecque classique, il renvoyait à la "bonne nouvelle d’une victoire" (Homère, L’Odyssée XIV, 152-166). Les bonnes nouvelles concernant la vie publique ou privée pouvaient être également considérées des "évangiles", étant accompagnées de sacrifices offerts aux dieux en remerciement. De là, par association avec la joie annoncée ou proclamée comme εὐαγγέλιον, le mot commence à désigner la récompense (surtout par le pluriel εὐαγγέλια) accordée à l’annonciateur d’une victoire militaire, mais aussi les sacrifices offerts aux dieux en signe de reconnaissance pour le succès politique ou personnel.
A l’époque hellénistique, εὐαγγέλιονou εὐαγγέλια indiquait la nouvelle elle-même ou l’annonce de la victoire militaire (cf. Plutarque, La vie de Pompéi XLI, 4 ; Phocion XXIII, 6). Le terme acquiert aussi à cette époque une connotation religieuse, rapportée au culte impérial, parce que l’empereur romain était relégué au rang des dieux et par conséquent il était vénéré dans tout l’empire. Ainsi, par « évangile » on désignait les principaux évènements de la vie de l’empereur : la naissance, l’arrivée à l’âge de maturité, l’installation au pouvoir etc. Une inscription trouvée à Priène (en Asie Mineure, à côté de Milet) et datant de l’an 9 av. J.-C. se réfère à la modification des noms des mois et à l’établissement d’un nouveau calendrier qui commence par le jour anniversaire de la naissance d’Auguste : « le jour de naissance du dieu a été pour le monde le commencement des bonnes nouvelles (τω̂ν εὐανγελίων) qui sont arrivées par lui ». Tant le philosophe Philon d’Alexandrieque l’historien Flavius Josèphe, attestent ce nouveau sens du terme : l’élévation de Vespasien à la dignité d’imperator romain fait l’objet d’un "évangile" (cf. Flavius Josèphe, La guerre des Juifs IV, 618) ) à laquelle il convenait de rendre hommage à travers des sacrifices et des célébrations annuelles.Ce sens religieux du mot « évangile », conformément auquel le cours des évènements est perçu en rapport avec une personne exceptionnelle ou une divinité, était assez répandu au temps du Nouveau Testament.
Dans l’Ancien Testament,le terme εὐαγγέλιονtraduit le nom hébraïque בְּשׂוֹרָה(beśôrāh) ou בְּשׂרָה(beśōrāh), qui désigne à la fois "la récompense due pour l’annonce d’une victoire" (2 R 4,10 ; 18, 22), et la "bonne nouvelle", surtout celle de la victoire militaire sur l’ennemi (cf. 2 R 18, 20 ; 25 ; 27 ; 4 R 7, 9). En ce qui concerne le verbe εὐαγγελίζομαι(évangéliser), il traduit le verbe hébraïque à la forme piel בִּשַּׂר(bissar), utilisé 23 fois dans TM (texte massorétique). Il a, en général, le sens d’ « annoncer une bonne nouvelle » (3 R 1, 42), comme celle de la naissance d’un fils (cf. Jr 20, 15). Mais dans certains textes, le verbe reçoit aussi une signification religieuse, surtout dans le livre du prophète Isaïe, où il désigne « la bonne nouvelle de la victoire eschatologique de Dieu » (Is 40, 9 ; 52, 7 ; 60, 6 ; 61, 1). Ces images d’espoir dans la victoire de Dieu seront reprises par les prophètes Joël (cf. Jl 3, 5) et Nahum (cf. Na 2, 1).
Dans le Nouveau Testament, le mot εὐαγγέλιον est utilisé surtout dans le sens religieux rencontré dans les écrits attribués au prophète Isaïe, mais garde aussi les connotations propres au culte impérial de l’époque. εὐαγγέλιονest la « bonne nouvelle » que la promesse de Dieu de racheter le peuple d’Israël du péché s’est réalisée en Son Fils Jésus-Christ. Cette annonce de la victoire de Dieu se réalise par et en la personne du Christ, à partir du moment même de l’incarnation, s’accomplissant par Sa mort et Sa résurrection.
Conformément à l’analyse lexicale, εὐαγγέλιον se rencontre dans le Nouveau Testament surtout dans les épîtres de l’Apôtre Paul, tandis que le verbe εὐαγγελίζομαι est utilisé surtout par l’évangéliste Luc.Mais, au-delà de l’aspect quantitatif, il est important de suivre également la distribution de ces termes dans les différents écrits néotestamentaires :
|
|
Mt |
Mc |
Lc |
Jn |
Actes |
Paul |
Hébr |
1Pierre |
Apoc |
Total |
|
Nom |
4 |
8 |
0 |
0 |
2 |
60 |
0 |
1 |
1 |
76 |
|
Verbe |
1 |
0 |
10 |
0 |
15 |
21 |
2 |
3 |
2 |
54 |
On observe ainsi, en premier lieu, que εὐαγγέλιονest utilisé le plus souvent par l’Apôtre Paul (60 fois, mais complètement absent dans l’Épître aux Hébreux). Dans l’Épître aux Romains (10 fois), l’Apôtre Paul définit « l’Évangile de Dieu » (εὐαγγέλιον θεοῦ) dans des termes probablement déjà connus aux destinataires : il contient la double origine de Jésus Christ, selon la chair, « de la semence de David », et selon l’Esprit de sainteté « Fils de Dieu par Sa résurrection d’entre les morts » (Rm 1, 1-4). Le message de l'« Évangile » de l’Apôtre Paul – nommé « mon Évangile » dans Rm 2, 16 – est centré sur la passion, la mort et la résurrection du Christ, par lesquelles celui qui y croit est sauvé (cf. Rm 1, 16 ; 1 Th 1, 5 ; 1 Co 15, 1-2). Ne pas annoncer cette bonne nouvelle ; à savoir cet « Évangile », ce serait pour l’Apôtre Paul un malheur (cf. 1 Co 9, 16).
Après les écrits de l’Apôtre Paul, la plus grande fréquence d’utilisation du terme εὐαγγέλιονest enregistrée dans l’Évangile selon Marc. Nous le retrouvons ici 8fois (y compris Mc 16, 15), 6 fois seul, et 2 fois accompagné d’un génitif : « l’Évangile de Dieu » (Mc 1, 14) et « l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » (Mc 1, 1). En outre, dans 4 des cas, le mot « Évangile » est le sujet du verbe κηρύσσω (prêcher) à la forme active ou passive (cf. Mc 1, 14 ; 13, 10 ; 14, 9 ; 16, 15). Selon l’évangéliste Marc, le message de cette bonne nouvelle est l’avènement du Royaume de Dieu ;celui-ci est proclamé par Jésus-Christ par des signes, des miracles, des enseignements et des paraboles.
Dans l’Évangile selon Matthieu, nous rencontrons à nouveau l’association entre « Évangile » et le verbe « prêcher ». Dans les quatre occurrences, εὐαγγέλιονest à chaque fois l’objet du verbe κηρύσσω, étant accompagné d’un génitif : « l’Évangile du Royaume » (Mt 4, 23 ; 9, 35 ; 24, 14) ou d’un démonstratif : « cet Évangile » (Mt 26, 13). En revanche, dans l’Évangile selon Luc, εὐαγγέλιον est complètement absent, cette absence étant compensée par le fait qu’il est utilisé deux fois dans les Actes des Apôtres (cf. Ac 15, 7 ; 20, 24) et par l’utilisation fréquente du verbe εὐαγγελίζομαι (25 fois chez Lc et dans les Actes). Même si les évangélistes Luc et Matthieu ne commencent pas leurs écrits comme l’évangéliste Marc, dans l’ensemble la perspective évangélique reste la même : dans l’Évangile selon Matthieu, la mission du Christ est la proclamation de l’"Évangile du Royaume", et dans l’Évangile selon Luc, les diverses formes du verbe « évangéliser » décrivent cette mission (cf. Lc 8, 1 ; 16, 16). Le fait que ces deux Évangiles contiennent chacun deux chapitres portant sur l’épisode de la venue au monde du Sauveur Jésus Christ montre que la bonne nouvelle commence dès le moment de Son engendrement (cf. Lc 2, 10).
Dans les écrits attribués à l’évangéliste Jean, εὐαγγέλιον et εὐαγγελίζομαι sont complètement absents. Cette situation est rencontrée aussi dans les autres épîtres catholiques, à l’exception uniquement de la Première Épître Catholique de l’Apôtre Pierre (1 P 4, 17). Dans l’Apocalypse, εὐαγγέλιον est rencontré une seule fois (cf. Ap 14, 6). Dans sa première Épître Catholique, l’évangéliste Jean utilise deux fois le terme ἀγγελία (annonce, message), terme qui désignait probablement ce que nous appelons aujourd’hui « l’Évangile selon Jean » (1 Jn 1, 5 ; 3, 11). En tout cas, le but déclaré de l’écriture de l’Évangile est commun aux quatre synoptiques : « Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. » (Jn 20, 31).
En ce qui concerne l’utilisation du terme « Évangile » par Jésus Christ, les exégètes modernes ont des opinions contradictoires. Plus exactement, on se demande si Jésus Christ a prononcé le mot « Évangile » lorsqu’il annonçait l’avènement du Royaume de Dieu, se présentant Lui-même comme celui qui proclame et commence cet épisode décisif dans l’histoire du salut, ou bien si tout doit être mis sur le compte de la rédaction tardive dans le contexte des nouvelles communautés chrétiennes ? Selon les Évangiles synoptiques, il est évident que Jésus Christ utilise ce terme : « Après que Jean eut été livré, Jésus alla dans la Galilée, prêchant l'Évangile de Dieu. Il disait : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle. » (Mc 1, 14-15) ; « Ensuite, Jésus allait de ville en ville et de village en village, prêchant et annonçant la bonne nouvelle (εὐαγγελιζόμενος) du royaume de Dieu. » (Lc 8, 1). Plus encore, Jésus Christ, en se rapportant aux prophéties d’Isaïe – voir Is 61, 1 cité dans Mt 11, 4-6 et Lc 4, 18-22 –, utilise le verbe εὐαγγελίζομαι pour décrire son activité salvatrice.
Comme on peut le voir, les auteurs des écrits du Nouveau Testament ont utilisé le terme εὐαγγέλιονaussi bien avec le sens de l’Ancien Testament, qu’avec celui de la littérature classique grecque pour annoncer la « bonne nouvelle » du salut du monde par l’incarnation, le sacrifice et la résurrection de Jésus Christ. Ainsi, le mot qui servait pour annoncer une victoire ou les exploits liés au règne de l’empereur romain, devient le terme-clé par lequel on annonce à tous les peuples la bonne nouvelle de la venue dans le monde du Fils de Dieu (cf. Mc 16, 15).
Dans la période patristique, on observe une évolution du sens du mot εὐαγγέλιον. Lorsque l’évangéliste Marc commence son écrit ainsi : « Commencement de l’Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » (Mc 1, 1), il n’indique pas le début de son livre, mais le début de la prédication d’une bonne nouvelle. Dans le Nouveau Testament, εὐαγγέλιον ne désigne jamais un texte ou un genre littéraire. C’est seulement à partir du milieu du 2ème siècle ap. J.-C. que nous pouvons parler de son utilisation dans ce sens. Ainsi, dans L’enseignement des douze Apôtres, il désigne un recueil d’enseignements : « Priez Dieu, tel qu’on le trouve dans l’Évangile » (VIII, 2), « tel que vous l’avez dans l’Évangile » (XV, 3-4) et, par extension, il arrive à dénommer un texte portant sur la vie et l’activité terrestre de Jésus Christ (voir Justin le Martyr et le Philosophe, Apologie I, 66 ; Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV, 20, 6 ;Clément d’Alexandrie, Stromates I, 136, 1). Ce sens reste valable jusqu’à aujourd’hui.
(A suivre)
Ștefan Munteanu