La parabole du Juge inique et de la Veuve importune

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Mars 2017, 20:16

« Crier jour et nuit vers Dieu » (Lc 18, 1-8)

En action de grâce à saint Jean de Changhaï

Cette courte parabole, qui apparaît chez Saint Luc sans que le contexte puisse en expliquer la raison, est probablement une des plus difficiles de celles racontées par le Christ, en raison de sa comparaison audacieuse entre le Père céleste et le juge inique, qui pourrait choquer des esprits non-initiés, étrangers à la Tradition chrétienne.

Situons-la d’abord dans l’Évangile selon Saint Luc, qui est le seul à la rapporter. La chronologie de cet Évangile est difficile à comprendre et pas toujours en accord avec les deux autres Synoptiques, et il comporte souvent une succession de paraboles, qu’on ne peut pas situer précisément dans le déroulement de la Mission du Christ, et sans en préciser le contexte. Les deux chapitres qui la précèdent ne nous aident pas beaucoup, d’autant plus qu’elle nous est rapportée aussitôt après la prophétie de la Fin des Temps, qui, en fait, fut dite par le Seigneur peu après les Rameaux et avant la Sainte Cène, selon Saint Matthieu et Saint Marc. Par contre, ce qui vient après nous aide plus : Saint Luc y rapporte la rencontre du Christ avec Zachée, juste avant Son Entrée à Jérusalem. Nous pouvons donc estimer qu’elle été racontée par le Seigneur à la fin de Sa Montée vers Jérusalem. Seul saint Éphrem le Syrien, à notre connaissance, en a fait une exégèse spécifique1, mais Augustin d’Hippone a fait une belle homélie sur la parabole de l’Ami importun (dont nous parlerons plus loin, car les deux sont liées), où il aborde, en introduction, celle du Juge inique et de la Veuve importune avec beaucoup de pertinence2.

En introduction, Saint Luc nous rapporte le but pédagogique du Seigneur, qui raconte cette parabole « pour montrer qu’il faut toujours prier et ne point se décourager ». Elle met en scène un juge et une veuve, qui s’affrontent. Rien que le statut social de ces deux personnes nous indique déjà l’abîme qui les sépare. Le juge est un grand personnage, socialement et politiquement (il est précisé qu’il est « dans une ville », c’est-à-dire au cœur même de la société), qui prononce des jugements « sans appel » et qui est donc, à ce titre, « tout puissant » (relativement). Jusque-là, on pourrait y voir une ressemblance avec Dieu. Mais ce juge-là « ne craignait pas Dieu », ce qui, dans le monde antique en général (très religieux) et en Israël en particulier, était impensable : c’était le comble de la transgression et du péché, c’était se dresser contre Dieu. Et, en plus, il n’avait aucun égard pour les gens, ne respectant personne. C’était donc un personnage puissant, mais impie, injuste, et odieux : il était exactement le contraire de Dieu3, mis à part la puissance et le pouvoir de juger.

Face à lui : une veuve. La femme n’avait aucun statut dans l’Antiquité ; elle ne se définissait que par rapport à « l’homme », soumise à son père, puis à son mari, et enfin à son fils aîné en cas de veuvage, si elle avait la chance d’en avoir un. Elle n’était rien4. Et cette veuve-ci avait, en plus, la douleur d’être en conflit « avec la partie adverse », c’est-à-dire qu’elle était en procès. C’était un cas tout à fait courant à l’époque : il pouvait s’agir simplement d’essayer de conserver sa dot, que sa belle-famille pouvait être tentée de lui reprendre, ou d’essayer de rester dans sa maison, dont on voulait la chasser. Ce qui est sûr, c’est que c’était une affaire grave, avec un enjeu important pour elle, probablement vital. N’ayant personne pour prendre sa défense, elle s’adressa au juge, pour obtenir justice (et certainement réparation). Mais le juge inique refusa avec obstination. Peu lui importait cette pauvre femme impuissante, dont il n’avait rien à attendre (et certainement pas les cadeaux qui auraient pu le soudoyer).

L’histoire aurait pu s’arrêter là : elle était triste mais, au fond, assez banale ; cela se passe encore de nos jours, dans nos sociétés soi-disant évoluées et libres. Mais la femme tint bon : elle ne cessa pas de venir réclamer justice, envers et contre tout ; elle fit le siège du juge quotidiennement et réclama son dû à haute voix : elle lui « cassa les oreilles ». Et cela dura « pendant longtemps ». Puis, finalement, excédé et fatigué d’entendre ces plaintes quotidiennes, le juge finit par céder. Et le Christ précise bien, pour Ses auditeurs, les pensées du juge : « bien que je ne craigne pas Dieu et que je n’ai aucun égard pour les hommes », je vais lui faire justice, parce que je n’en peux plus. A force de persévérance (et de courage) la veuve importune a obtenu ce qu’elle voulait et espérait.

C’est alors que le Seigneur tire la morale de l’histoire : si un juge inique finit par exaucer des demandes répétées et justes, c’est-à-dire par accomplir une bonne œuvre, combien plus votre Père céleste, le Juge suprême et parfait, qui vous aime tant, vous fera-t-Il justice et vous exaucera-t-Il, vous qui êtes « Ses élus », si « vous criez vers Lui jour et nuit ». Il vous exaucera sans tarder. Voilà la clé : crier vers Dieu jour et nuit, ne jamais se lasser, ne jamais douter, persévérer toujours. Cela rappelle ce qu’avait enseigné le Christ plusieurs fois, et notamment chez Saint Luc. Dans le chapitre 11, juste après avoir rappelé à Ses disciples comment il fallait prier Dieu5, il commente ensuite la « Prière du Seigneur » en racontant la parabole de l’Ami importun, qui vient emprunter des pains au milieu de la nuit, et dont l’ami se lève à cause de cette importunité, et termine en disant : « Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira » (Lc 11, 1-10). Puis Il continue en comparant le Père céleste aux pères terrestres, qui, bien qu’étant « méchants comme vous l’êtes » savent donner de bonnes choses à leurs enfants : il conclut en disant : « à combien plus forte raison le Père donnera-t-Il le Saint-Esprit à ceux qui Le Lui demandent »6 (Lc 11, 11-13).

Le Christ a voulu, comme Il le fait souvent, frapper les esprits et provoquer un choc salutaire, un réveil des âmes. Sa comparaison entre le juge inique et le juste Juge divin est d’une audace incroyable. Il nous dévoile aussi l’humilité divine : quand bien même vous ne croiriez pas à la bonté de Dieu, osez l’importuner, criez sans cesse vers Lui, comme un bébé crie après sa mère parce qu’il a faim ou qu’il souffre. Cela nous rappelle ce qu’Il a dit face à l’incrédulité « des Juifs » : quand bien même vous ne M’accepteriez pas comme Messie, acceptez au moins Mes œuvres, les miracles que Je fais pour vous7. Quel abîme d’humilité divine ! Le Seigneur nous donne aujourd’hui un précepte spirituel de première importance : criez vers Dieu jour et nuit, sans cesse, osez importuner Dieu, osez « Lui casser les oreilles ». Voyant que vous vous tournez vers Lui, Il se tournera vers vous. Souvent nous péchons par manque de persévérance : nous demandons à Dieu pendant un temps, puis nous nous lassons et nous abandonnons (à quoi bon ! Comme on l’entend dire parfois : Dieu a autre chose à faire qu’à s’occuper de moi….). Quelle merveilleuse leçon de persévérance, de ténacité, de courage, qui sont des expressions de la foi.

Mais le Seigneur ajoute avec tristesse, un peu comme s’Il prenait à témoin Son Père et l’Esprit : lorsque le Fils de l’Homme reviendra en gloire à la fin des temps, trouvera-t-Il encore la foi sur la terre ? Devant la tristesse du Christ, notre cœur est transpercé, car nous comprenons à quel point Il souffre pour nous. Offrons-Lui cette persévérance dans la prière, envers et contre tout, comme une consolation.

L’audace de la pédagogie du Christ est à la mesure de cette extraordinaire révélation qu’Il a faite : « Je suis venu sauver tous les hommes »8. Il va jusqu’à l’extrême limite du possible. Qu’Il soit béni éternellement !

Notes :

1. Commentaire sur le Diatessaron, SC n°121, p. 290-291.
2. Sermon 105, in Saint Luc commenté par les Pères, p. 94-103 (Les Pères dans la foi).
3. Augustin dit que le Christ utilise [à dessein] « un contre-exemple » pour nous amener à comprendre comment nous devons nous comporter vis à vis de Dieu.
4. C’est pour venir en aide aux veuves, les personnes les plus vulnérables de la société juive, que les Apôtres institueront les diacres. Une veuve pouvait se retrouver sans ressources, réduite à la mendicité.
5. Les Apôtres, voyant un jour revenir le Seigneur de Sa prière à Son Père céleste, Lui demandent : « Apprends-nous à prier comme Jean l’a enseigné à ses disciples ». Le Seigneur leur rappelle alors la prière qu’Il avait révélée à la foule dans Son discours inaugural, mais qu’ils n’avaient probablement pas mémorisée (Saint Luc nous rapporte un Notre Père incomplet). Et juste après, le Christ raconte la parabole de l’Ami importun, qui annonce celle du Juge inique et de la Veuve importune.
6. On retrouve le même enseignement chez Saint Matthieu (Mt 7, 7-11), avec une variante : au lieu du Saint-Esprit, il est dit « de bonnes choses ».
7. Lors de la dernière fête de Hannouka, qu’Il passa à Jérusalem, le Christ dit « aux Juifs » qui « apportent de nouveau des pierres pour Le lapider » : « …si Je fais les œuvres de Mon Père, quand bien même vous ne Me croiriez pas, croyez en ces œuvres… » (Jn 10 , 38), ce qui signifie : si vous ne croyez pas dans Ma personne divine [Fils de Dieu et Messie], croyez du moins dans les œuvres thaumaturgiques que Je fais (les miracles). Et Il dira plus tard à Ses disciples, pendant Son dernier discours, après la Sainte Cène : « …Je suis dans le Père et le Père est en Moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes [que Je fais] (Jn 14, 11). Quelle humilité divine ! Car la personne est infiniment supérieure à ses œuvres !
8. « …car Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde » ( Jn 13, 47), que saint Paul commente ainsi : « …voilà …ce qui plaît à Dieu notre Sauveur, Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés …» (1 Tim 2, 4).