publicat in Le monde intérieur pe 20 Novembre 2016, 18:02
« Toutes les connaissances ont pour objet ce qui est ; or, Dieu est au delà de tout ce qui existe. Pour se rapprocher de Lui, il faudrait nier tout ce qui lui est inférieur, c’est-à-dire, tout ce qui est. Si en voyant Dieu on connaît ce qu’on voit, on n’a pas vu Dieu en Lui-même, mais quelque chose d’intelligible, quelque chose qui lui est inférieur. C’est par l’ignorance que l’on connaît Celui qui est au-dessus de tous les objets de connaissance possibles. (…) Car ainsi que la lumière – et surtout une lumière abondante – rend les ténèbres invisibles, de même la connaissance des créatures – et surtout l’excès de connaissance – supprime l’ignorance qui est la seule voie pour atteindre Dieu en Lui-même ».
Vladimir Lossky, « Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient », Ed. Cerf , Paris, 2005
Nous avons tendance à prononcer trop souvent et trop facilement le nom de Dieu. Nous parlons de Dieu comme d’une chose connue et évidente pour tous, que ce soit pour Le louer ou Le blâmer, pour affirmer son existence ou son irréalité. Ce mot – le plus énigmatique et impénétrable du langage humain – s’est banalisé au point qu’il fait partie de notre vocabulaire familier et on peut l’entendre sous une forme exclamative – « Oh, mon Dieu ! » , « Dieu soit loué ! », « Dieu sait ! » etc. – aussi bien dans la bouche des croyants que des athées. Rabaisser le nom du Seigneur au niveau d’un automatisme verbal, que l’on emploie à tort et à travers, c’est un acte sacrilège et une offense à l’adresse de Dieu. De même, chercher à connaître Dieu au moyen de notre intelligence et de notre savoir humain, comme on étudie les choses de ce monde, c’est mettre à la place de Dieu une idole forgée par notre propre esprit : « Considère donc, pauvre malheureux, qui tu es et à qui tu prétends étendre ta curiosité ! Toi qui es un homme tu te mêles de tenir Dieu sous ton regard ? (…) Que dis-tu ? Ses jugements sont insondables, ses voies impossibles à découvrir, sa paix dépasse toute intelligence, ses dons sont inexprimables, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment n’est pas monté jusqu’au cœur de l’homme, sa grandeur n’a pas de borne, son intelligence est sans mesure, ainsi tout en lui est incompréhensible, et lui seul serait compréhensible ? Comment pourrait-on le prétendre sans être au comble de la démence ? » (Saint Jean Chrysostome, « Sur l’incompréhensibilité de Dieu »).
Vouloir connaître Dieu au moyen de la raison humaine, c’est rabaisser le Père éternel au niveau de la créature mortelle : « Conceptualiser Dieu, c’est renverser la hiérarchie véritable de l’existence, en subordonnant l’Incréé au créé, le Modèle à l’image » (Archimandrite Sophrony, « Vie et enseignement du Starets Silouane »).
Si Dieu était compréhensible, la foi ne serait pas nécessaire. Pour croire que deux et deux font quatre, on n’a pas besoin de la foi, notre intelligence nous suffit. La connaissance est le contraire de la foi, car nous ne pouvons connaître que les choses périssables de ce monde, tandis que la foi nous ouvre les portes de l’éternité. La connaissance selon l’esprit du monde, engendre le tourment et la peur, car elle conduit inévitablement à la mort, qui est la vérité suprême de toutes nos connaissances et sciences terrestres : «La connaissance est suivie de la peur. Mais la foi est suivie de l’espérance. (…) La connaissance est inconcevable sans l’examen et les modes de la discussion. C’est là le signe qu’elle doute de la vérité. Mais la foi est un sentiment pur et simple. (…) Vois comme l’une et l’autre sont contraires. La maison de la foi est une pensée d’enfant et un cœur simple. Il est dit en effet : « Ils glorifiaient Dieu dans la simplicité de leur cœur » (Col. 3, 22). Et : « Si vous ne vous convertissez pas, si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt. 18, 3). Mais la connaissance tend un piège à ces deux choses et s’y oppose. La connaissance définit la nature et la garde dans toutes ses voies. Mais la foi chemine plus haut que la nature » (Saint Isaac le Syrien, « Discours ascétiques »).
Si le Christ est la vérité et la vie (Cf. Jean 14, 6) tout ce qui n’est pas le Christ est mensonge et conduit à la mort. Dès lors, toutes les connaissances et les sciences de ce monde sont illusoires et vaines, c’est pourquoi « la sagesse de ce monde est folie devant Dieu » (1 Cor. 3, 19). La connaissance profane, selon l’esprit du monde, renouvelle le péché d’Adam, car elle nous ouvre les yeux sur les choses terrestres et périssables, mais nous rend aveugles devant les vérités célestes et éternelles : « Le chemin du Christ et Sa présence dans le monde, renversent les critères et les valeurs humaines, c’est pourquoi l’Écriture semble étrangère au monde. Le Seigneur Lui-même dit : « Je suis venu dans ce monde pour un jugement, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » La lumière que le Christ a apportée dans le monde est de telle nature que ceux qui croient voir et avoir la sagesse par leurs propres moyens, resteront aveugles à jamais, et ceux qui ne voient pas et savent qu’ils sont aveugles, ceux-là voient réellement » (Archimandrite Zacharie Zacharou, « L’homme caché du cœur »).
L’homme qui ne voit que l’apparence matérielle du monde et croit trouver la vérité dans les lois de la matière et du corps de chair, devient aveugle devant les vérités du ciel, car « il est impossible de regarder d’un œil le ciel et la terre de l’autre » (Saint Jean Climaque, « L’Échelle sainte »).
Ce n’est pas par la raison, ni par la connaissance des choses de ce monde, que l’on peut connaître la vérité de Dieu, qui se cache aux yeux des savants et des érudits mais se montre aux enfants et aux simples d’esprit : « Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux enfants » (Mt. 11, 25) : « La foi au fond de notre âme est semblable à un petit enfant qui se blottit contre sa mère et voudrait être toujours auprès d’elle, et qui, quel que soit son besoin, tend ses petites mains vers elle. De même, la foi, se détournant du monde créé, s’attache en toute circonstance à Dieu, car c’est de Lui qu’elle tire son être, et lorsqu’elle éprouve un besoin ou un chagrin, c’est vers Lui qu’elle accourt pour Lui demander secours et protection ; c’est sur Lui qu’elle s’appuie, sur le vrai Dieu, tout puissant et omniscient, qui ne peut dire de mensonge, le miséricordieux et doux Père, c’est en Lui qu’elle place tout son bonheur, considérant la séparation de Lui comme le plus grand malheur, de même que pour le petit enfant, se trouver auprès de sa mère lui apporte bonheur et protection, et la séparation d’elle, c’est son malheur le plus grand » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »). La connaissance de ce monde est nécessaire et utile seulement si nous lisons le livre de la Création avec les yeux de la foi et que nous voyons la présence et la vérité de Dieu à travers toutes les choses de la terre et du ciel. La connaissance du monde naturel devient ainsi un moyen de nous rapprocher de Dieu et de raffermir notre foi, car « par le moyen des choses naturelles nous pouvons recevoir des enseignements très clairs sur toutes les choses spirituelles » (Saint Jean Climaque, op. cit.).
Ignorer les sciences de ce monde n’est pas un grand mal, car toute la sagesse humaine et tout ce qu’on peut connaître en ce monde se résume à une seule vérité toute simple et évidente, à la portée de l’intelligence la plus modeste : « J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent » (Eccl. 1, 14).
Dieu n’est pas une idée, une théorie, une philosophie, ni rien d’autre que la source éternelle de la Vie, la Vie qui donne vie à toutes les autres vies. Pour respirer et voir la lumière du soleil nous n’avons pas besoin de connaître le fonctionnement de notre système
respiratoire, ni la structure anatomique de notre organe oculaire, ni l’explication scientifique de la lumière solaire et du système planétaire. La vie ne vient pas de nos idées, de notre savoir, de nos sciences, mais du cœur qui bat sans arrêt dans notre poitrine et qui n’a nul besoin de savoir quoi que ce soit pour nous donner à chaque instant la vie. De même, Dieu est le cœur même de notre existence et ne peut être connu que par le cœur : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison » (Pascal, « Pensées »).