La louange, témoignage de la beauté divine en l’homme

publicat in Varia pe 17 Novembre 2016, 17:11

A l’aurore de la Genèse, Dieu insuffla dans les narines d’Adam qu’Il venait de créer, le souffle de vie, et l’homme devint une âme vivante (Gn 2, 7). La pulsation de ce souffle vivifiant, animé par les énergies divines, en sa qualité de support de la vie en notre être, ne requiert de nous aucun effort et n’a aucune part avec une activité de notre volonté. En elle, n’entre aucune part de servilité ou de déplaisir, car elle est une joyeuse efflorescence silencieuse de la vie dans le corps tout entier. La respiration nous est si naturelle, et son rythme, si intimement lié à notre vie, que nous les substituons souvent l’une à l’autre. Respirer nous est tout autant naturel que vivre et la cessation du souffle est considérée comme une cause clinique de cessation de la vie physique. Chacune des pulsations du souffle en notre poitrine, rend gloire, indépendamment de notre conscience, à son Donateur, le Dieu créateur du ciel et de la terre qui nous a tirés du néant, et nous a marqués du sceau de sa propre et divine gloire.

Le souffle qui vivifie nos membres est un chant de louange que la nature humaine, à travers notre corps, offre à son Créateur. A ce souffle, doit tout naturellement collaborer, comme le chante le Roi David, nos pensées de gratitude et d’action de grâce au Donateur de tout bien : « Louez, enfants, le Seigneur, louez le Nom du Seigneur (Ps 112, 1) ; « Je louerai le Seigneur tant que je vivrai, je célébrerai mon Dieu tant que j’existerai » (Ps 103, 33) ; « Toute sa louange est dans ma bouche » (Ps 33, 2). En commentaire de ces paroles du psalmiste, saint Basile-le-Grand écrit : «Le prophète semble bien faire là une promesse impossible. Comment en effet la louange de Dieu pourrait-elle être toujours dansla bouche de l’homme ? Quand il parle lors de ses conversations habituelles qui ont trait à sa vie, il n’a pas la louange de Dieu à la bouche. Quand il dort, il se tait complètement. Quand il mange ou boit, comment sa bouche louerait-elle ? »1

Le souffle de l’homme : support de la glorification de son Créateur

C’est par le souffle reçu à l’aurore de la Genèse, que l’image de Dieu est scellée au plus profond de l’âme humaine. C’est par lui que la pensée divine, le dessein des divines sollicitudes, de la miséricorde, de la compassion et de l’ineffable amour de Dieu pour l’homme, sont scellés au plus intime de notre être. Saint Basile assimile ce souffle, dans la suite de son commentaire du Psaume 33 à la louange de Dieu résidant toujours dans l’âme2. « L’homme vertueux, écrit le grand cappadocien, est alors en mesure de tout faire pour la gloire de Dieu, selon le conseil de l’Apôtre (voir 1Cor 10, 31)3, de sorte que toute action, toute parole, toute activité intellectuelle a force de louange. En effet, soit qu’il mange, ou qu’il boive, le juste fait tout pour la gloire de Dieu. »4 Cependant, la noblesse que confère à l’homme la filiation divine tient de son libre choix et de son bon vouloir. L’offrande de vie reçue par Adam dans l’insufflation divine à l’aurore du monde est un acte divin éminemment sacrificiel. Cette offrande du Dieu Créateur du ciel et de la terre, demeure suspendue à sa contrepartie humaine. Elle ne saurait garantir la plénitude des grâces contenue en elle que si elle est portée en l’homme par le dynamisme sacrificiel et eucharistique de l’amour. La périchorèse ou la libre circulation de l’amour, qui est le couronnement du dynamisme de la vie, est fondée, en toute gratuité, sur la loi de l’offrande réciproque, comme le proclame le Canon eucharistique des Liturgies de saint Jean Chrysostome et de saint Basile-le-Grand : « Nous t’offrons ce qui est à toi, de ce qui est à toi, en toutes choses et pour tout. »5 L’offrande sacrificielle par laquelle l’homme rend au Donateur de tout bien ce qu’il a reçu de Lui, augmenté de l’expression de sa gratitude, le met en possession de la noblesse de sa nature. Les animaux, privés de parole, sont d’ordinaire reconnaissants à l’égard de leurs bienfaiteurs. Ils se lient d’un lien plein d’affection à celui qui leur a fait du bien. Mus par une inclination naturelle, ils s’attachent à ses pas, et ne souhaitent plus s’éloigner de lui, comme l’illustre éloquemment la vie de saint Gérasime du Jourdain (Ve siècle, fêté le 4 mars) ou de saint Séraphin de Sarov (XIXe siècle, fêté le 2 janvier et le 19 septembre).

L’homme est un être de louange. Et Il ne tient que de lui que les bienfaits reçus de Dieu, suscitent de sa part l’expression de sa gratitude. Mais plus que l’action de grâce, la louange est une parure de gloire qui fait rayonner le souffle de l’homme dans la clarté de l’amour jaillissant de son cœur pour le seul adorable, plein de miséricorde et de sollicitude pour l’homme et le seul béni dans les siècles éternels, notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus-Christ.

La louange : témoignage de la beauté divine en l’homme et expression de sa souveraine liberté

« Comme la chair est capable de corruption, elle l’est aussi d’incorruptibilité »6, moyennant le bon vouloir de l’homme et les fruits de la grâce. « Et comme elle est capable de mort, elle l’est aussi de vie »7, moyennant le bon vouloir de l’homme et les fruits de la grâce. « Ces choses se cèdent mutuellement la place, écrit saint Irénée de Lyon, et l’une et l’autre ne sauraient demeurer au même endroit mais l’une est expulsée par l’autre et, du fait que l’une est présente, l’autre est détruite. »8

Lorsque nous entremêlons au souffle qui nous est naturel, des pensées et des paroles de louange au Créateur et Source de tout bien, nous ne faisons pas plus que ce que la nature privée de raison accomplit, tout naturellement et sans effort, à chaque pulsation du temps qui passe. Car la création divine, du lever du soleil à son couchant, comme le chante le Roi David, rend gloire à Dieu. (cf Ps 112, 16).

C’est à chaque pulsation du temps que Dieu se vide de Lui-même pour me remplir de sa vie. C’est à chaque souffle de ma respiration que Dieu me concède son souffle « le jet de sa divinité » qui est, en même temps, une caresse de tendresse de son amour. Et celui qui perçoit à chaque souffle un enlacement de Dieu de tout son être, s’évertue à son tour, avec toute l’ardeur de son désir de saisir Dieu et de ne point le laisser aller, comme le chante l’Épouse du Cantique des cantiques : « J'ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et ne le lâcherai point (Cant 3, 4) ». La louange, loin d’être coextensive à notre respiration, doit s’inscrire en elle, comme le foyer de vivification et de rayonnement des grâces divines dans notre propre vie, et qui par delà notre vie rayonne par notre prière dans la vie de nos proches, et dans tout l’univers. Les théologiens secrets et silencieux dans la nature, chacun par son silence ou par sa voix, chante la gloire de son Auteur. « Toute chose [dans la création], écrit l’Ancien Joseph l’Hésychaste, a sa voix et, comme tout se meut dans le souffle de l’air, s’élève une harmonieuse mélodie de louange à Dieu. »9 Le cœur de l’homme est le creuset qui recueille cette harmonieuse symphonie des multiples sonorités des louanges de toutes les créatures pour les élever vers Dieu. La création docile à la parole divine et à son interpellation (Dieu parle à toutes ses créatures) répond à son Créateur et chante la gloire de son Auteur. Et Dieu prend plaisir à recevoir cette glorification de sa Providence de la part du monde créé sur lequel rayonne son amour, portée par le souffle de l’homme qu’Il a institué roi et prêtre de toute son œuvre. Rien dans la création divine n’est dénué d’hypostase. Car le Seigneur est un Dieu d’amour qui pose sa propre création dans une relation d’amour face à sa divinité. Et la circulation de l’énergie de l’amour, son éternelle périchorèse requiert l’irréductibilité d’un dialogue face à face, entre celui qui aime et celui qui est aimé. C’est en l’homme que la création divine est « hypostasiée », car il récapitule en son être tout l’univers, ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre. L’homme est responsable de la création, car il en est la parole, il est le logos dans lequel le monde se parle, et parle à son Créateur, et il ne tient que de l’homme « que le monde blasphème ou qu'il prie » (Vladimir Lossky). C’est par la voix de l’homme unie à son souffle que s’élève vers Dieu la réponse à l’interpellation amoureuse que Dieu adresse à sa création.

Donne-nous, Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus-Christ, à chaque battement des cils du temps qui passe, de pouvoir magnifier et exalter ta divine bonté, ainsi pourrons-nous rendre gloire dans le souffle de l’Esprit à ton Nom vénérable et plein de majesté, auquel revient au ciel et sur la terre, honneur, louange et adoration dans les siècles éternels. Amen.

Jacques Agbodjan

Notes :


1. Basile de Césarée, Sur le Psaume 33, Magnifiez le Seigneur avec moi, Homélies sur les Psaumes, page 93, coll. Foi vivante, Les Éditions du Cerf, 1997.
2. Ibid.
3. « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » 1Cor 10, 31.
4. Basile de Césarée, op. cit.
5. Canon eucharistique des Liturgies de saint Jean Chrysostome, de saint Basile-le-Grand.
6. Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V, 12, 1, page 599, trad. Adelin Rousseau, Les Editions du Cerf, 1985.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Père Dionysios Tatsis, Paroles des Anciens, Verein Heiliger Serafim von Sarov, 1996, trad. Sœur Svetlana Marchal, page 37, 1999.