publicat in Interview pe 8 Octobre 2016, 12:41
réalisée le 6 mai 2016 au Monastère Saint-Jean-Baptiste, Essex, Angleterre
Père, nous nous trouvons dans la période la plus joyeuse de l’année, la Semaine Radieuse. Comment faire pour avoir la joie véritable et non une joie artificielle ?
Comme dit le Seigneur, « Que votre joie soit parfaite, et personne ne pourra vous l’enlever » (cf. Jn 15, 11 et 16, 22). Le prophète Joël dit quelque part que les différents arbres fruitiers ne donnent plus de fruits, parce que les fils des hommes ont mis leur joie dans ce qui est honteux (cf. Jl 1, 12). Et quand nous mettons notre joie [dans ce qui est honteux] sans rougir, les cieux se fâchent contre nous et ferment toutes les autres sources de joie pour nous. Pour ne jamais perdre la joie de Pâques il faut toujours garder une bonne conscience, ne pas céder à des mots futiles, à des pensées impures ou à des actions pécheresses. Il faut garder notre conscience, car la joie parfaite est pareille à une vierge très sensible qui ne veut céder à rien de mauvais. Ainsi cette joie, qui a un caractère divin, établit sa demeure en l’homme. Mais si nos actions la gênent, elle nous quitte. N’oublions pas cette parole du prophète Joël : toutes les sources des joies terrestres tarissent, quand le ciel s’irrite contre nous parce que nous avons fait rougir la vraie joie qui vient de Dieu.
Vous savez, cette période d’après Pâques a un autre caractère, une autre ascèse que la période du Grand Carême d’avant Pâques. Avant Pâques, le Grand Carême est un exercice pour apprendre la mortification en Christ. Le Seigneur dit dans le livre de l’Apocalypse : « Je fus mort et voici, je suis vivant pour les siècles des siècles » (Ap 1, 18). C’est le chemin du Christ : Il est venu, Il est mort, Il est ressuscité et Il vit dans les siècles. Pour rencontrer le Christ, il faut suivre sa Voie, car Il est Lui-même la Voie. Quand nous suivons sa Voie, nous Le trouvons comme compagnon de route. Toute l’éducation du Grand Carême vise à nous apprendre à goûter la mort afin de pouvoir passer à la présence vivante du Christ ressuscité. C’est une école où nous apprenons à mourir à notre volonté, à nos passions, à nos désirs, afin que notre vieil homme meure et que nous entrions dans la présence vivifiante du Christ ressuscité. Cela, c’est l’ascèse d’avant Pâques. L’ascèse d’après Pâques est différente, car le Seigneur a dit à ses disciples de ne pas s’éloigner de Jérusalem avant qu’ils ne reçoivent la promesse de son Père (Ac 1, 4). Et dans les Actes des Apôtres on voit les disciples se réunir et vivre comme un seul homme, unanimes dans la prière et la fraction du pain (Ac 1, 14), avec ce désir de la promesse du Saint Esprit qui est arrivé 50 jours après la Résurrection du Seigneur. Ainsi, durant la période qui commence à Pâques et dure jusqu’à la Pentecôte, l’ascèse consiste à montrer un désir pour les dons du Saint-Esprit, qui nous unit à son Corps, l’Église, et nous fait entrer dans la communion de tous les saints. Le tropaire de la mi-Pentecôte dit : « Au milieu de la fête, désaltère mon âme assoiffée... » (Pentecostaire, Diaconie apostolique, p. 179). C’est l’attitude et l’état que nous devons cultiver durant cette période pour recevoir la promesse du Père que le Christ enverra à son Église, c’est-à-dire pour recevoir le don du Saint-Esprit. Chacun de nous a un don particulier (1 Co 7, 7), dit saint Paul, mais on a besoin d’un don particulier de l’Esprit Saint, qui nous attache au Corps du Christ qui est l’Église. C’est pourquoi, durant cette période, les thèmes que nous célébrons chaque dimanche ont pour but d’accroître notre zèle et notre désir pour le don de Dieu. Ce sont donc des ascèses différente: avant Pâques, c’est la mortification, après Pâques, c’est le désir pour le don de la Pentecôte.
Pouvez-vous nous expliquer le rôle de la liberté dans la vie spirituelle et quelle est la différence entre cette liberté et la liberté mondaine qui est tant recherchée aujourd’hui ?
Les gens de ce monde croient que la liberté c’est de pouvoir choisir entre A et B. Mais ce n’est pas une vraie liberté, c’est une liberté psychologique, tout à fait humaine. La vraie liberté, comme dit le Seigneur dans l’Évangile selon Saint Jean, c’est de ne pas pécher, c’est de rester dans la maison de son Père (Jn 8, 34-36). Celui qui pèche est jeté dehors, mais celui qui se garde du péché demeure dans les parvis de la maison du Seigneur. Nous sommes donc vraiment libres dans la mesure où nous demeurons sans péché. Saint Paul dit : « Le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Ga 6, 14). Le premier degré de la liberté c’est de nous enfuir du monde, pour éviter toute occasion de pécher et la chute. Le second degré, qui est merveilleux, c’est de déraciner le monde du dedans de nous, afin d’être mort pour le monde et que le monde ne puisse trouver en nous une victime de ses passions. Le premier degré de la liberté est donc Pour moi le monde est crucifié ; et le second degré est Et moi je suis crucifié pour le monde. La vraie liberté ce n’est pas d’avoir le choix. La vraie liberté, c’est d’avoir fait le choix d’une manière définitive. Pour Dieu, il n’y a pas d’autre choix. Dieu veut notre cœur tout entier et que nous ne regardions rien d’autre pour ne pas avoir à faire un choix entre Lui et autre chose. Les anges sont des êtres vraiment libres, car leur unique désir est de glorifier Dieu à chaque instant. Ce n’est pas qu’il leur soit interdit de désirer autre chose, mais ils n’aspirent qu’à absorber la gloire de Dieu. La liberté des anges est un mode de vie à imiter pour nous, en passant par ces deux degrés de crucifixion.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’importance de la paternité spirituelle ? Comment aide-t-elle à trouver le lieu du cœur ?
L’Épître aux Ephésiens dit que chaque paternité vient de Dieu (Ep 3, 14-15) et que Dieu n’a pas créé des maîtres et des serviteurs, mais il a créé des Pères et des fils, et les fils à leur tour deviennent des Pères. Il est très important de devenir d’abord le fils d’un Père en Dieu, de quelqu’un qui a ce don, car c’est la voie pour recevoir la grâce, pour vraiment devenir une image de Dieu. Le mystère de la paternité spirituelle, c’est le mystère de la succession de la grâce du Seigneur de génération en génération. Cela nous aide de plusieurs manières.
D’abord, cela nous aide même psychologiquement d’avoir un point de référence, car cela permet de garder l’unité de notre esprit. Nous vivons par la prière et la parole que notre Père spirituel nous a donnée, et de cette manière notre esprit reste unifié. Nous pouvons prier mieux et vivre de façon pure, car nous suivons la parole que nous avons reçue et nous sommes aussi fortifiés par les prières de notre Père spirituel. La véritable nature de l’Église est telle que nous avons besoin d’un Père spirituel. Saint Paul dit aux Éphésiens que nous ne pouvons saisir la profondeur, la hauteur, la largeur et la longueur de l’amour du Christ qu’avec tous les saints (Ep 3, 18). Le mystère de la paternité spirituelle a pour but de nous faire entrer dans la communion de tous les saints, car nous devenons alors riches et trouvons la grâce du salut. Comme notre Seigneur savait que personne n’est capable de recevoir tous les dons du Saint-Esprit – même les grands saints ne peuvent recevoir tous les dons du Saint-Esprit – Il a formé un Corps dans l’histoire, son Corps, qui est constitué par tous les saints et auquel Il a conféré tous les dons du Saint-Esprit. Il nous suffit d’avoir un petit don pour nous attacher à ce Corps et communier aux dons de tous les saints, et pour obtenir ainsi la grâce du salut. Alors que si nous restons en dehors de cette communion de tous les saints, nous ne pouvons pas être sauvés. C’est pourquoi nos Saints Pères disaient que Extra Ecclesiae nula salus. Comme le dit Saint Cyprien de Carthage, en dehors de l’Église il n’y a pas de salut, car le salut n’est pas une affaire individuelle, mais un partage, une communion à la vie, aux dons de tous les saints. C’est un don qui s’offre à nous gratuitement, pourvu que nous soyons attachés à ce Corps de tous les saints, qui a comme tête le Christ Lui-même (Col 1, 18). Mais nous ne pouvons pas participer à cette communion de tous les saints sans passer par le chemin de la paternité spirituelle, laquelle, de par sa nature, nous apprend l’humilité. Dans le Nouveau Testament il n’y a pas d’autre école que l’école de l’humilité du Christ, qui a dit : « Venez à moi et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 28-29). On apprend l’humilité du Christ par cet apprentissage auprès d’un Père spirituel. Les Pères du désert disaient : « Comment avoir la crainte de Dieu ? En s’attachant à celui qui l’a » – c’est-à-dire aux Pères spirituels de l’Église. Le Deutéronome le dit aussi : « Demande à ton père et il te l’apprendra, à tes anciens et ils te le diront » (Dt 32, 7) ; et le Christ a dit aussi à ses apôtres :« Qui vous écoute m’écoute » (Lc 10, 16). Autrement, nous restons des gens sans instruction, comme dit l’Épître aux Hébreux (voir He 5, 11-13), des gens qui ne peuvent jamais pénétrer le sens de l’Évangile. Il est donc très bénéfique pour nous d’avoir un point concret de référence dans ce Corps merveilleux du Christ qui est l’Église, qui est la communion des saints triomphants dans le ciel et de ses élus sur terre. Le Christ est la tête de ce Corps, et là où est le Christ, là se trouvent aussi tous les autres saints qui sont au ciel, ainsi que ses élus sur terre.
Quel est le rapport entre la prière du cœur et la vie sacramentelle ?
Les deux sont liées. Il y a trois choses, qui sont liées entre elles, qui construisent le Temple de Dieu en nous. La première est l’invocation du nom du Seigneur, car il n’y a pas d’autre nom donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés : c’est par son nom que le salut est donné (cf. Ac 4, 12). La deuxième est la parole du Seigneur, car cette parole est créatrice et régénératrice. La troisième est la participation au sacrement de l’Eucharistie. Ces trois choses ne forment qu’une seule vie, car en elles nous avons la possibilité de recevoir la grâce.
Prenons l’invocation du nom. À chaque fois que nous invoquons le nom du Seigneur de manière humble et de tout cœur, cela rend vivante la présence du Seigneur. Le nom du Seigneur est inséparable de la Personne du Seigneur lorsque nous l’invoquons avec humilité et attention. Et à chaque fois que nous l’invoquons d’une manière digne de Dieu, nous recevons la pénitence et la grâce du Saint-Esprit. Peu à peu cette grâce s’accumule dans notre cœur jusqu’à construire le Temple du Seigneur en nous. Nous devons vivre par la Parole du Seigneur, par laquelle tout est venu à l’être et par laquelle Dieu Lui-même s’adresse à nous. Il ne faut pas seulement lire l’Écriture, mais il faut en faire notre langage pour parler à Dieu avec les mêmes paroles que Lui Il utilise pour nous parler : il faut donc prier l’Écriture et non pas seulement l’étudier. Si nous l’assimilons au point de parler à Dieu dans sa langue à Lui, de nouveau la grâce du Saint-Esprit s’accumule dans notre cœur jusqu’à former en nous le Temple de Dieu.
Ensuite, le sacrement de l’Eucharistie est le moyen par excellence qui fait de nous des temples du Saint-Esprit, parce que dans l’Eucharistie on a la possibilité de faire un échange de notre vie avec la vie de Dieu. Ces trois choses donc, la prière du cœur, la Parole de Dieu et l’Eucharistie, deviennent alors un seul tout dans notre vie. Ce sont pour nous les moyens les plus forts pour devenir les temples du Saint-Esprit. C’est cela notre destinée, comme le répète saint Paul aux Corinthiens, comme si c’était une réalité ordinaire :« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple du Saint-Esprit ? » (1 Co 6, 19).
Sans la prière du cœur, on ne peut pas comprendre la Parole de Dieu d’une manière digne de Dieu, et sans la prière du cœur, on ne peut participer de manière conséquente à son mystère. Il faut que Celui qui nous est transmis par les sacrements soit vivant en nous par l’invocation de son nom et par l’Esprit de sa Parole qui demeure en nous.
Pardonnez-moi.
Interview réalisé par Jean Riera