publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Septembre 2016, 22:42
Formules, Perles, Colliers - Matériaux de la Transmission Orale. Mémorisation, et Présence à la Divine Liturgie.
Aujourd’hui, je veux rester sur cette bouchée, Marc 1, 32-34, déjà étudiée le mois dernier, et revenir sur les trois occurrences vétérotestamentaires de la formule ‘près de la porte’ (verset 32) que j’avais signalées en note (Apostolia n° 99, de juillet 2016) et que je vais développer ci-après.
Parce que ce que j’ai compris à leur sujet m’a éclairée pour ce qui est de ma participation à la Liturgie, et peut profiter à d’autres.
1 - Pour lire l’Écriture Sainte, il faut « apprendre la langue »
selon l’expression de Bernard Frinking1, parce que l’Écriture peut se lire à plusieurs niveaux.
Elle a d’abord un sens ‘littéral’ – qui parfois nécessite qu’on se renseigne sur la géographie, l’histoire, les us et coutumes de l’époque, ses techniques, son organisation sociale, sinon on passe à côté de ce qui est signifié ;
puis différents sens : ‘allusif’, ‘sollicité’, et carrément ‘secret’.
Ce qui veut dire que l’Écriture fait ‘allusion’ à ceci ou à cela, à d‘autres éléments qui figurent en elle en d’autres passages ;
qu’il faut la ‘solliciter’ pour atteindre ce qui est sous-entendu– car elle ne dit pas tout clairement ;
et que enfin, il pourra arriver exceptionnellement qu’à travers elle, l’Esprit Saint donne une révélation personnelle à celui qui la scrute avec amour. Le fruit de cette lecture restera ‘secret’. Le secret du roi.
Les juifs lisent comme çà, ainsi que les Pères de l’Église, distinguant ces quatre niveaux de lecture.
Toute langue véhicule une histoire, une culture. Il faut apprendre à connaître cette histoire et cette culture. C’est en se promenant dans le texte, en se posant des questions que l’on progresse, et que petit à petit, on « apprend la langue. »
Un exemple de sens allusif : quand Jésus rencontre ceux qui vont être ses premiers disciples, Pierre et André, puis Jacques et Jean, j’avais fait remarquer qu’il les voit (oraô en grec), et qu’il leur dit (légô en grec) : je vous ferai devenir (ou advenir, ginomai en grec) pêcheurs d’hommes. Et j’avais souligné que ces trois verbes figurent déjà dans le récit de la Création, en Genèse 1. Dire, faire advenir et voir, assemblés dans le même paragraphe, font donc allusion au scénario de création : Et Dieu a dit : qu’advienne lumière, et lumière est advenue. Et Dieu a vu la lumière : cela est beau.
On comprend alors qu’ici dans l’Évangile, Dieu-Jésus crée – ou plutôt re-crée – ces hommes, pour les ajuster à la mission pour laquelle ils ont été créés : contribuer à l’œuvre divine en engendrant des êtres humains à la foi en Christ, en les ‘pêchant’, c’est à dire en les tirant des eaux abyssales que sont ce monde déchu qui nous tient. (Apostolia n° 96 et 97, de mars et avril 2016.) Accomplir cette mission les accomplit eux-mêmes, leur conférant la sainteté.
Ces mots qui reviennent en différents lieux de l’Écriture Sainte, enrichis du sens qu’ils avaient acquis lors de leur(s) occurrence(s) précédente(s), on les appelle des formules. Ce voir de Dieu ne peut pas être comparé au voir d’un récit de fait-divers : « j’ai vu mon voisin qui passait dans la rue avec sa tondeuse. » Ni même à une injonction de morale : « ne mens pas : Dieu te voit », on le sent bien.
Repérer les formules, aller les chercher dans l’Ancien Testament, est occasion d’éclairer et d’approfondir le texte – et de s’émerveiller.
L’émerveillement devient encore plus radieux, lorsqu’on s’intéresse aux perles et aux colliers.
En tradition orale, on appelle une histoire une perle, par exemple ‘la tempête apaisée’, ou l’appel des quatre premiers disciples sont des perles, et ces perles sont organisées : elles se succèdent et se combinent comme dans un collier, donnant une structure très savamment composée à l’ensemble du texte. Ainsi on a vu par exemple que les quinze premiers versets, appelés Prologue de Marc, forment un chiasme. (Apostolia n° 94-95 de Janvier 2016.)
Dans l’Évangile, texte issu de la tradition orale puisque le Christ n’a rien écrit mais a tout enseigné oralement,2 rien n’est au hasard. Tout est à sa place. Il faut juste demander à l’Esprit Saint de nous montrer la structure et le sens.3
Exemple de collier.
Dans Saint Marc, on a trois traversées de la mer :
celle que l’on appelle couramment ‘la tempête apaisée’ (Marc 4, 35-41) est la première traversée,
celle où Jésus marche sur les eaux (Marc 6, 47-52) est la seconde,
celle moins connue où les disciples ‘ruminent’ parce qu’ils craignent de manquer de pain (Marc 8, 1-18) est la troisième.
Bernard Frinking a cherché en quoi ces trois ‘perles’ pouvaient constituer un ‘collier’. Qu’ont-elles en commun ? Que s’apportent-elles les unes aux autres ?
Je vais dévoiler – trop tôt, mais j’en ai besoin pour la suite de ma démonstration – ce qui ressort de ses recherches :
Lors de la Tempête apaisée (Marc 4, 35-41) le Christ d’abord, ‘dort sur le coussin’, ce qui signifie qu’il est confiant, abandonné à la volonté du Père. Cette péricope nous parle donc de l’économie du Père, lequel pourvoit à tous nos besoins, lorsqu’on lui fait confiance comme Jésus nous en donne l’exemple ;
Lors de la 2è traversée (Marc 6, 45-52) lorsque Jésus marche sur les eaux, il est question du souffle, du vent qui est contraire à ce que veulent les rameurs … On nous parle donc de l’économie du Souffle Saint, et de la nécessité pour nous d’aller sous le vent, et non contre le vent, si nous voulons voir aboutir nos projets. ‘Il a plu à l’Esprit Saint et à nous’ disent les Pères Conciliaires. Œuvrer sous la motion de l’Esprit Saint.
Enfin, la 3è traversée (Marc 8, 14-21) parle de pain, et se situe juste après les deux péricopes de ‘multiplications des pains’. Et le Christ veut nous faire comprendre qu’il nous nourrit de son Pain et qu’il est capable de nous rassasier jusqu’à la fin des temps. Il s’agit donc de l’économie du Fils, qui par son Corps et son Sang nous communique sa Vie divine.
Ainsi donc les trois traversées, formant un collier, nous renseignent sur ce que pourraient être nos relations avec chacune des personnes de la Divine Trinité.
2 - Venons-en maintenant à la formule près de la porte, qui est l’objet de notre réflexion aujourd’hui.
Près de la porte, ou Pros tèn thuran, en grec. La prépositionpros est ici suivie d’un accusatif, ce qui signifie qu’il y a un déplacement : on se rend près de la porte.
Je disais que j’ai trouvé dans la concordance en grec, celle relative à la version grecque de la Bible appelée ‘Les Septante’, trois occurrences de cette formule pour tout l’Ancien Testament,
Voyons d’abord dans quels contextes ces occurrences sont insérées ?
La première se trouve dans le Deutéronome- Dt 15, 17: cela concerne l’esclave hébreu, à qui le maître doit rendre sa liberté après 6 ans. (C’est la règle formulée dans le Lévitique : Entre hébreux, il y a un terme à l’esclavage, fixé par Dieu.) Si l’esclave choisit alors de rester chez son maître parce qu’il aime, – d’amour agapique, oblatif,(agapaô) –et le maître, et la femme que le maître lui a donnée et les enfants qui sont nés de cette union (et qui eux ne seraient pas libérés en même temps que lui), ce choix implique pour lui de rester esclave de ce maître pour toute sa vie, et cet engagement est scellé par le fait de lui poinçonner l’oreille, (en allant) près de la porte. Dans un premier temps je ne comprends pas pourquoi, mais je constate. Il faut se rendre près de la porte pour sceller un amour agapique.
Deuxième occurrence dans le livre de Tobie- Tb 11, 104 : Lorsque Tobie revient à la maison après bien des aventures, avec le remède qui va guérir son père de la cécité, celui-ci fait l’effort de venir au devant de son fils, près de la porte (il y a bien déplacement) Et il y aura guérison.
En relisant le livre de Tobie, j’ai bien compris que près de la porte est une formule, et que les gens se déplacent et viennent près de la porte pour rencontrer la force divine qui va leur conférer la guérison ou la délivrance. La porte ici, est un lieu de rencontre.
Au livre de Tobie, cette force divine vient par l’Archange Raphaël – dont le nom signifie ‘médecine de Dieu’ ou ‘Dieu guérit’ – ainsi que par le truchement du fiel du POISSON.
Poisson en grec, est I CH TH US, mot qui est l’acronyme grec de ‘Jésus Christ Fils de Dieu‘ (Iésus CHristos THéou UioS). On se rappelle que les premiers chrétiens dessinaient des poissons partout pour affirmer et manifester leur foi en Jésus Christ Fils de Dieu.
Donc dans Tobie, le poisson – alias Jésus Christ Fils de Dieu – guérit le vieux papa aveugle (par l’application de son fiel sur les yeux du malade), après avoir délivré la jeune fille du vilain démon Asmodée qui tuait tous les prétendants … (L’effluve des viscères du poisson déposés dans le brûle-parfum de la chambre fait fuir le démon, en suite de quoi l’archange Raphaël le terrasse et le met hors d’état de nuire.) Et Tobie épouse Sarra, la jeune fille.
Quant à Tobit le père, pour être guéri, il se déplace près de la porte au devant de son fils qui revient à la maison, muni du remède. De même dans Saint Marc, guérisons et expulsions de démons, sont opérées par Jésus lui-même, et non plus par son alias … et il y a la même formule : les candidats à la guérison se déplacent près de la porte.
Comme Tobie, Jésus vient pour des noces : il vient pour épouser l’humanité, et a pour tâche première de délivrer cette fiancée du tyran qui la possède. C’est clair dans Saint Marc quand on écoute. (Se reporter à Apostolia n° 92, ‘Prologue de Saint Marc et mariage juif’.)
J’ai été éblouie par cette découverte, en lien avec la formule près de la porte.
Et peu importe que ce soit la porte de la ville ou la porte de la maison : se déplacer près de la porte, c’est d’abord aller à la rencontre du Divin Médecin.
Troisième occurrence enfin, dans le livre de Daniel - Dn 3, 26 (93) : Histoire des trois jeunes gens dans la fournaise– Quand il constata que le feu ne les avait pas détruits, « le roi Nabuchodonosor vintprès de la porte (de la fournaise) – il se déplace – et cria leurs noms : Sidrak, Misak et Abdénago, serviteurs du Dieu Très-Haut, sortez et venez ici. » (Traduction BJ)
Voilà que Nabuchodonosor se met à confesser le Dieu Unique … ! Que signifie cela ?
Donc, il y a 3 occurrences de ‘près de la porte’, au cours de trois péricopes très différentes les unes des autres.
Ces occurrences ont-elles quelque chose en commun, peuvent-elles former un collier ?
Une hypothèse surgit du fait qu’elles sont trois : serait-ce un collier qui concernerait la Trinité, comme dans Saint Marc les trois traversées ?
Cherchons, à la manière de Bernard Frinking …
- Puisque l’esclave aime d’amour agapique, de l’amour dont Dieu aime, on peut dire qu’il connaît l’amour de Dieu le Père. Il a rencontré l’amour de Dieu le Père.
- Tobit lui, rencontre la force divine, celle qui triomphe du Malin et guérit les maladies. Ce triomphe est l’apanage du Fils et Verbe de Dieu. Dans la formule du Trisaghion : ‘Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel’, ‘Fort’ désigne plus particulièrement le Fils et Verbe (‘Dieu’ désignant le Père, et ‘Immortel’ le Donateur de Vie, le Saint Esprit.) Donc, il rencontre Dieu le Fils. D’ailleurs, c’est bien signifié par le présence du Poisson – alias Jésus Christ Fils de Dieu – dans cette histoire.
- Et le Saint Esprit, où est-il ? Je ne trouvais pas le lien, bien que j’aie eu constaté que Nabuchodonosor confessait le Dieu Très-Haut …
Or nous étions à l’Ascension puis à la Pentecôte lorsque j’avais besoin d’éclaircissements sur ce sujet. Et voilà que le prêtre, à l’Ascension, a dit ces quelques mots :
« Le Christ nous quitte, et pourtant nous ne sommes pas tristes de ce départ, parce qu’il va nous envoyer l’Esprit Saint : et l’Esprit Saint est celui qui nous donne la connaissance intime de Dieu. »
Voilà ! Nabuchodonosor reçoit soudain une révélation sur Dieu. Lui l’idolâtre, ce n’est pas un humain qui l’instruit, c’est l’Esprit Saint qui lui communique à ce moment-là la connaissance véritable en ce qui concerne le Dieu Unique, et il le confesse.
Dans les jours qui ont suivi, les textes de Pentecôte redisaient sans cesse la même chose sur le rôle du Saint Esprit :
D’abord l’hymne au Saint Esprit : Roi Céleste, consolateur, esprit de Vérité :
Il révèle la Vérité au sujet de Dieu, il nous donne la connaissance vraie au sujet de Dieu, et nous donne de le confesser orthodoxement.
Matines de la Pentecôte, Ode 6, 1er canon, 1ère strophe : En abondance tu répandis comme tu l’avais promis de ton Esprit sur toute chair et l’univers est plein de ta connaissance Seigneur, car le Père t’engendre comme Fils, et de lui (le Père) procède l’Esprit.
Office de la Génuflexion, Deuxième prière de génuflexion : « (…) Par eux (les apôtres), nous tous les humains ayant reçu et entendu en notre propre langue la connaissance de Dieu, nous avons été illuminés … »
Troisième prière de Génuflexion : « (…) Toi-même Seigneur de l’univers (…) en ce jour final, grandiose et salutaire de la Pentecôte, tu nous as révélé le mystère de la sainte, consubstantielle, coéternelle, indivisible, inconfusible Trinité (…) et tu as fait de tes apôtres les annonciateurs de notre sainte foi, les confesseurs et les hérauts de la véritable connaissance de Dieu. »
Et il y a encore bien d’autres textes, pendant la semaine de Pentecôte qui nous redisent que : « par la puissance de l’Esprit, se fait connaître la Trinité. »
C’est indéniable, l’Esprit Saint est celui qui donne la véritable connaissance de Dieu, du Dieu Unique, du Dieu en trois Personnes. Nabuchodonosor lui-même a reçu, au moins pour ce moment-là, la connaissance du Dieu Unique, en se déplaçant près de la porte, c’est spécifié. C’est là que lui-aussi a rencontré le Seigneur.
Nous pouvons en conclure, qu’en se déplaçant près de la porte l’homme rencontre, qui l’amour de Dieu, qui la force de Dieu, qui la connaissance de Dieu. Que les trois personnes de la Divine Trinité sont honorées ainsi dans l’Ancien Testament. Et que ces trois occurrences de près de la porte forment un beau collier.
3 - Et alors ? Une telle découverte est une satisfaction d’érudit, et ne concerne pas le commun des fidèles, me direz-vous.
Oui et non.
Ces histoires sont imagées, vivantes, elles nous parlent. Elles sont faciles à retenir.
Et aussitôt une application pratique de ce nouveau savoir s’est imposée à moi :
En effet, au moment de lancer le Canon Eucharistique, la Liturgie nous dit :
« Que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père, et la communion « du Saint Esprit soient toujours avec vous. »
Qu’est-ce à dire ?
-La Grâce de Notre Seigneur Jésus Christ.
‘La Grâce’… On emploie ce mot tout le temps, mais qu’est-ce au fait, que la Grâce ?
J’ai consulté le Vocabulaire de Théologie Biblique, publié au Cerf sous la direction de Xavier Léon-Dufour, d’où il ressort que la Grâce est :
« la richesse inépuisable de la générosité divine (…) révélée en Jésus Christ Sauveur ; (…)
« Dans presque toutes ses lettres, saint Paul la souhaite à ses correspondants : elle est le don « par excellence, celui qui résume toute l’action de Dieu. (…) Elle est naissance à une « existence nouvelle (…) La grâce du Christ est le don de la Vie ‘(…) l’homme libéré du « péché porte les fruits de la sanctification (…) »
Naissance à une existence nouvelle, don de la Vie, sainteté … oui, cela peut s’appliquer à l’expérience des Tobit et Tobie ; et pour nous, c’est ce que nous demandons à Dieu.
- Pourl’amour de Dieu le Père, çà me paraît clair, ayant eu connaissance de ce qu’a vécu l’esclave hébreu du Deutéronome ; pouvoir aimer comme Dieu aime, et se vouer pour toujours à son maître divin. C’est ce dont la Mère de Dieu nous donne l’exemple, elle qui a dit : Je suis l’esclave du Seigneur, (en grec, il y a bien ‘esclave’)qu’il me soit fait selon ta parole. Quel abandon à la volonté de Dieu … pour la vie !
Et la communion du Saint Esprit ?
C’est lui qui nous donne la connaissance intime de Dieu, comme développé plus haut. Bien sûr, nous souhaitons une telle action de l’Esprit Saint en nous. Nous souhaitons être unis à Dieu par la connaissance de son Saint Nom.
Grâce à ces trois histoires de l’Ancien Testament, et aux représentations de la Divine Trinité qu’elles suscitent en moi, désormais quand j’entendrai ces paroles de la Liturgie, mille fois entendues, je serai moins distraite : ces paroles ne sont plus ‘banales’. Au contraire, elles ont acquis de l’épaisseur, du corps. Les Personnes de la Trinité sont différenciées, caractérisées : je les connais mieux, c’est moins vague. On sort des généralités. Je peux adhérer à ces paroles, y enfermer ma pensée.
C’est aussi pour cela que j’aime la mémorisation, parce qu’elle me rend plus présente à la Liturgie.