publicat in Pèlerinages pe 3 Août 2016, 15:39
Nous sommes tous rassemblés dans cette cathédrale monumentale chargée de passé, mais aussi attentifs au présent, et ma pensée se dirige vers la question du temps que nous parcourons ensemble et la façon dont nous nous rapportons à lui.
Le temps, cette dimension fondamentale de l’homme, nous force à évoluer, à nous adapter continuellement au présent, à le comprendre et, en le dépassant, à le laisser derrière nous en tant que passé et ainsi aller avec confiance vers l’avenir. Je n’insiste pas sur cette philosophie, d’autres l’ont déjà fait avant moi. Je voudrais seulement développer un peu la dimension actuelle du temps, afin de comprendre son rôle, du point de vue de notre perspective chrétienne, découvrir son sens prophétique, profond et plein de significations.
Si on parle de temps, il faut parler aussi d’amour, car l’enseignement de notre Église nous apprend qu’il existe une liaison essentielle, ontologique, entre temps et amour, l’amour étant révélé comme une autre dimension fondamentale de l’homme. Il suffit par exemple de feuilleter quelques pages de La Théologie Dogmatique Orthodoxe de Père Dumitru Stăniloae, pour découvrir avec une certaine surprise et joie aussi, que le temps disparaît tout simplement lorsque l’amour s’accomplit dans son rôle 1. Peut-être que la plupart d’entre vous seraient tout aussi agréablement surpris que moi, lorsque j'ai découvert cette réalité au début de ma formation théologique. Il serait peut-être intéressant de développer ce sujet, de le replacer en quelque sorte dans l’actualité.
Quelle sorte de temps j’envisage et à quelle sorte d’amour je me réfère ?
Cela peut paraître désuet et sans aucun intérêt de parler de nos jours de l’amour. Vous vous demandez peut-être ce que je pourrais dire de nouveau sur un sujet aussi ancien, connu et répandu ? Tout le monde connaît très bien ce qu’est l’amour ; nous connaissons toutes sortes d’amours : entre parents et enfants, entre mari et femme, entre les différents membres d’une famille, l’amour pour les animaux, pour le travail, pour nos talents variés, pour notre maison, notre voiture, notre jardin ou notre piscine. Nous connaissons tant d’amours : romantiques, passionnels, charnels, égoïstes, des amours pleins d’orgueil, l’amour pour sa patrie, pour son peuple, etc. On pourrait lister d’innombrables sortes d’amours, sans avoir la prétention de les épuiser d’une façon quelconque. On pourrait aussi donner de nombreuses définitions de l’amour, les unes plus sophistiquées et élaborées que les autres, sachant bien qu’on ne pourra jamais les épuiser et on n’en sera jamais satisfaits.
De tous ces amours listés, que je vais nommer naturels, je ne parlerai pas maintenant, et ceci non pas parce que je les ignore ou que je les considère sans importance, mais seulement par manque de temps et parce que j’ai souhaité choisir un sujet particulier, plus précis, celui des amours que je vais nommer surhumains ou surnaturels. Ces derniers ont la propriété de dépasser les frontières du temps et de l’espace et nous parlent de la réalité du Royaume de Dieu, invisible à nos yeux, mais pas moins réelle. Je vais essayer, par la suite, de dire quelques mots à propos de cet amour au-delà du naturel. Il a pour objectif d’élever l’homme qui essaie d’aimer de cette façon, au-delà de l’immédiat, en l’introduisant dans une autre dimension, dans laquelle communiquer avec Dieu et avec ses saints devient naturel, bien que, comme on va le voir, l’homme arrivé à ce stade se trouve au-delà du naturel.
Dès maintenant, il faut préciser que l’amour auquel je me réfère est l’amour divin, l’attribut essentiel qui définit Dieu comme amour, et qui nous révèle ce que Dieu est. L’amour vécu de cette façon est donné à l’homme seulement par Dieu Lui-même, par le Saint Esprit, à travers un chemin à suivre, apparemment impossible : aimer tous les hommes (nos semblables, notre prochain, selon le langage de l’Église), sans aucune distinction, et surtout, nos ennemis, en ayant comme trait de caractère l’humilité et la bonté ou l'absence de méchanceté. Voici le chemin ! Impossible au premier abord, mais abordable selon l’enseignement de l’Église, avec l’aide de Dieu.
Une question arrive naturellement : comment pourrais-je aimer celui qui me blesse, comment pourraient s’installer dans mon esprit et mon cœur des pensées nobles pour celui qui m’a rabaissé, humilié et blessé de la manière la plus abjecte possible ? La réponse vient tout aussi naturellement et sincèrement : c’est impossible !C’est pour cela que nous avons besoin de Dieu, de son aide, de Jésus-Christ Qui est le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme, et de son intervention qui nous sauve, car l’homme ne peut pas réussir tout seul à aimer de cette façon. Ce Visage du Père Céleste, doux et humble, est nécessaire pour récupérer et restaurer le visage de l’homme tombé dans le péché. On ne peut pas me demander, (et il ne faut pas, sous le prétexte du commandement de l’amour) d'aimer la méchanceté, la cruauté ou bien l’injustice de l’ennemi qui m’opprime, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, mais je suis plutôt invité à voir en mon ennemi le visage de mon Seigneur et de L'aimer en lui. Voilà la raison pour laquelle les commandements d’aimer Dieu et son prochain, même s’ils sont séparés comme deux commandements différents, nous sont pourtant présentés comme un seul : le premier, comme un accomplissement de l’autre, le deuxième comme un accomplissement du premier.
Une autre question légitime : pourquoi déployer un tel effort, apparemment dégradant et humiliant aux yeux des autres ? Quels avantages pourrions-nous obtenir suite à ce travail ? Le Saint Évangile nous révèle que « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui L’aiment »2. Il suffit tout simplement d’expérimenter un geste de bonté ou d’amour pour un de nos frères, et nous sentirons à l’instant sa récompense : la joie, la douceur et la chaleur ardente, spécifique à la communion avec Dieu, car « Dieu est amour »3 et à chaque fois que l’on accomplit un geste d’amour, nous devenons semblables à Dieu et nous nous unissons avec Lui. L’amour est récompensé par lui-même, tout de suite, automatiquement, surtout quand il s’agit d’un amour naturel. Il nous est facile d’aimer de cette façon ; par contre, il est plus difficile d'essayer d’aimer d’une manière supérieure, au-dessus de la nature, car un tel amour se prépare et s’accomplit petit à petit. Quand on s’engage sur le chemin qui mène à cet amour, on fait face à une multitude d’obstacles, mais si on réussit à les dépasser, on a l’avantage de goûter à sa récompense éternelle, en tant que don surnaturel. Mais comment apprendre à aimer ainsi, éternellement, au-dessus de nos forces ? Comment arriver à aimer Dieu de cette façon ? Que faut-il faire pour cela ?... car en l'absence de cet amour on sent que notre vie n’a plus trop de sens.
Je vais essayer de vous offrir quelques repères et je vais commencer, naturellement, avec le Saint Évangile. Saint Jean l’Évangéliste nous apprend : « voici ce qu’est l’amour de Dieu : que nous gardions ses commandements et ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout ce qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Et la victoire qui a vaincu le monde, c’est notre foi. Qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »4. Donc tel est l’enseignement de l’Apôtre de l’Amour – comme est nommé également Saint Jean – : de respecter les commandements de Dieu et de garder notre foi en Lui.
On retrouve un autre conseil chez saint Jean Cassien, qui nous apprend : «Nous n'avons pas d'autre moyen d'arriver à la perfection [c’est-à-dire l’amour, NdT], que d'aimer Dieu comme il nous a aimés. Il nous a aimés le premier pour notre salut , et nous devons l'aimer aussi uniquement pour lui-même. Efforçons-nous donc de passer de la crainte à l'espérance, et de l'espérance à la charité et à l'amour des vertus, afin qu'en aimant le Bien lui-même, nous y restions toujours attachés, autant que le peut la nature humaine.»5
Nous observons que saint Jean Cassien nous conseille d’avoir l’esprit net et sincère quand on s’engage pour l’acquisition d’un tel amour, de ne pas aimer par intérêt, pour une quelconque récompense, mais seulement par désir de faire le Bien et de s’unir avec la source même du bien et de l’amour.
Je mentionnais au début que le Saint Évangile nous appelle à cet engagement d’aimer aussi nos ennemis. Le Christ notre Sauveur nous enseigne : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux »6. Saint Jean Cassien ajoute également : « Mais pour celui que l'amour a fait parvenir à l'image et à la ressemblance de Dieu, il se plaira à faire le bien à cause du Bien même (…) et ne s'irritera pas des défauts du prochain ; mais il sollicitera plutôt leur pardon, en compatissant à leur faiblesse, et en pensant qu'il serait sujet aux mêmes misères, si la miséricorde de Dieu ne l'en avait pas préservé (…) Et cette humble disposition de cœur lui fera accomplir ce précepte de la perfection évangélique : aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient »7. On apprend un autre aspect important : avoir de la compassion et de la compréhension pour ceux qui nous offensent et prier pour eux, et j’ajouterai les paroles de saint Jean Cassien : avec de la peine et de la patience.
Voilà seulement quelques principes de base pour ceux qui souhaitent aimer au-delà de l’amour naturel et, je le répète, parce que c’est extrêmement important : cet amour on l’acquiert peu à peu, et seulement avec l’aide de Dieu.
Au final je reviens à ma pensée de départ, en référence au temps que l’on vit aujourd’hui, ici-même. Ce temps nous appartient, Dieu nous l’a offert et on peut l’utiliser dès maintenant, d’une manière naturelle et responsable, pour obtenir avec l’aide de Dieu quelque chose de merveilleux, d’extraordinaire et au-delà du naturel : la sainteté, c’est-à-dire notre union avec Dieu par la grâce.
Prenons l’exemple des saints, demandons-leur de nous aider et ils seront heureux de le faire, en tant que ceux qui aiment véritablement. En aimant à notre tour, le temps va s’arrêter, car le but pour lequel il a été créé par Dieu et offert à nous tous sera atteint. L’amour de Dieu sera aussi notre amour et ainsi nous vivrons pour l’éternité avec Lui.
Protosyncelle Syméon