Ne nous laisse pas entrer en tentation (Notre Père)

publicat in Le monde intérieur pe 17 Juillet 2016, 15:32

« Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme contre les manœuvres du diable. Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les pouvoirs, contre les dominateurs des ténèbres d’ici-bas, contre les esprits du mal dans les lieux célestes ».

Éphésiens 6, 11-12

« Aucune tentation ne vous est survenue qui n’ait été humaine ; Dieu est fidèle et ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il donnera aussi le moyen d’en sortir, pour que vous puissiez la supporter ».

1 Corinthiens 10, 13

Le fait d’avoir succombé à la tentation est la cause de la chute d’Adam et Eve et de tous leurs descendants, qui rééditent, d’une manière ou d’une autre, la même faute et la même transgression que leurs ancêtres bibliques. Autrement dit, la tentation est à l’origine de toute l’histoire de l’humanité déchue et nous donne la clé de la destinée humaine, individuelle et collective, depuis Adam à nos jours et jusqu’à la fin des temps. En effet, le récit biblique de la chute « porte en lui-même une grâce de pérennité et de portée universelle. C’est qu’avec cette narration de la première tentation et de la première faute, nous touchons à une question qui interpelle le plus profondément sans doute la conscience des hommes. Nous sommes là en effet en face de cette immense interrogation concernant l’origine du mal et le pourquoi de notre condition humaine » (Frère Pierre-Marie, « La tentation au jardin de l’Eden »).

Par conséquent, il est d’une importance primordiale pour chacun de nous de comprendre la nature et le mode d’action de la tentation, afin de pouvoir la reconnaître et la combattre avant que nous soyons tombés sous sa domination. Les Pères ont distingué cinq étapes principales dans le processus de la tentation : la suggestion, le dialogue (ou la liaison), le consentement, la passion et la captivité.

La suggestion se manifeste par l’apparition involontaire dans notre esprit d’une pensée mauvaise ou d’une idée nocive, mais qui nous apparaissent le plus souvent comme justifiées et souhaitables. Car le tentateur utilise les arguments de la raison pour mieux séduire notre cœur, qui est « le centre de l’homme où s’unissent tous les sens et tous les pouvoirs du corps et de l’âme » ( Saint Nicodème l’Hagiorite, « La garde des cinq sens »).

La suggestion nous met devant un choix d’ordre moral, à la fois axiologique et affectif – « car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt. 6, 21) – et constitue par conséquent une manifestation de la liberté humaine, (les animaux n’ont aucun choix moral à faire).

Lorsque le serpent s’adresse à Eve, la suggestion est présente sous forme interrogative :

« Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? » (Ge. 3, 1), interrogation qui laisse supposer le caractère arbitraire et injuste de cette interdiction. C’est dans la bouche du serpent que la forme interrogative apparaît pour la première fois dans la Genèse (et dans la Bible), car avant l’intervention du tentateur, l’unité parfaite entre la volonté de Dieu et celle de l’homme ne nécessitait aucune interrogation. En effet, la forme interrogative dénote toujours le doute, l’incertitude, et la possibilité de choisir entre deux choses différentes ou contraires, autrement dit elle est une manifestation de la division et annonce ainsi la seconde étape du processus de la tentation :

Le dialogue. Aucun dialogue n’est nécessaire entre nos deux mains, nos deux jambes, ou entre les autres organes du corps, qui savent parfaitement ce qu’ils doivent faire sans avoir besoin de faire usage de la parole, puisque leur unité est parfaite et leur coopération sans faille. Le dialogue est donc toujours un signe de division (qui peut se produire et se produit souvent à l’intérieur d’une seule et même personne). Par le dialogue le serpent – bête rampante sur laquelle l’homme devrait dominer : « dominez (…) sur tout animal qui se meut sur la terre » (Ge. 1, 28) –, établit un rapport d’égal à égal avec la créature humaine, contraire à la volonté de Dieu. Il apparaît comme un ami de l’homme, susceptible de le conseiller et de l’aider, donc par là même supérieur à la créature humaine, sans affirmer explicitement cette supériorité. Bien au contraire, il se présente comme son serviteur fidèle et son allié contre le pouvoir « tyrannique » de Dieu. Sous l’apparence d’un dialogue, le tentateur infiltre dans notre esprit sa propre volonté, procédé qui s’apparente à la démagogie politique qui prétend défendre l’intérêt des citoyens, alors que l’orateur ne vise que l’accession au pouvoir et son profit personnel. Lorsqu’il a été soumis à la tentation dans le désert, le Christ n’a pas dialogué avec le diable mais a repoussé d’emblée et sans hésitation chacune de ses trois suggestions. Quelles que soient la nature et la forme de la tentation, le malin poursuit toujours un seul et même but : prendre la place de Dieu et soumettre l’homme à son autorité. C’est pourquoi en chassant le diable le Christ lui rappelle que le seul maître que l’homme doit servir est Dieu : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu rendras un culte » (Mt. 4, 10).

Le consentement c’est le moment où le tentateur prend possession de notre cœur. Il nous fait croire que nous faisons notre propre volonté – et même quelquefois la volonté de Dieu – alors qu’il a semé dans notre cœur sa propre volonté. Dès lors, même nos actions justes et bonnes en apparence peuvent être une ruse et un piège du tentateur, car « Satan lui-même se déguise en ange de lumière. Il n’est donc pas étrange que ses ministres aussi se déguisent en ministres de justice » (2 Cor. 11, 14-15). Il faut donc avant tout veiller sur notre cœur, afin de ne pas nous déguiser à nos propres yeux et croire à la lumière trompeuse du mauvais esprit, qui peut se manifester sous l’apparence de nos bonnes actions et même de notre dévotion : «Toute l’ancienne littérature monastique montre bien que les Pères étaient parfaitement conscients de l’insuffisance de l’ascèse extérieure (…). Pour eux, l’essentiel c’était de parvenir à la pureté du cœur. Et ils enseignaient sans relâche à leurs disciples que l’ascèse extérieure ne pouvait y conduire, si elle n’était pas accompagnée d’une autre forme d’activité spirituelle, secrète et toute intérieure : le combat invisible que le moine doit mener contre les suggestions mauvaises que le démon essaie de jeter dans son cœur, et qui sont la semence de tout péché » ( Père Placide Deseille, « Le combat contre la tentation dans le monachisme ancien »).

La passion – mot qui a acquis dans la culture profane une connotation très positive, preuve de la confusion spirituelle qui règne dans l’esprit de l’homme moderne. Car toutes les passions sont mauvaises dans la mesure où elles prennent possession de notre cœur et mettent à la place de Dieu un objet de ce monde, quel qu’il soit – l’amour charnel, la richesse, l’art, la science, la politique, le football, l’internet etc. Toute chose de ce monde et toute activité peuvent devenir une idole si nous les considérons comme un but en soi et comme la finalité de notre existence. De même, toute chose de ce monde et toute activité peuvent être sanctifiées si Dieu est présent dans notre cœur et constitue le but unique de notre existence : « Ne pense ni ne fais rien sans avoir en Dieu ton but » (Marc l’Ascète, « Sur la loi spirituelle »). En toute chose, « nous devons nous appuyer sur ce qui est le plus important, c’est-à-dire sur le divin, et non sur ce qui est secondaire, c’est-à-dire sur l’humain » (Païssios l’Athonite, « Paroles » t. 1).

La captivité c’est l’incapacité de l’âme de se détacher des liens des passions, qui paralysent ses forces spirituelles et la dévorent de l’intérieur comme des bêtes sauvages.

« Car au début, les passions se montrent aussi petites que des fourmis (…) mais à la fin leur puissance augmente au point qu’elles constituent pour celui pris au piège un danger non moindre que l’attaque d’un lion » (Saint Nicodème l’Hagiorite, op. cit.).

Puisque Satan peut se déguiser en ange de lumière, il n’est pas toujours aisé de déceler la nature réelle des mouvements qui s’élèvent dans notre âme. C’est pourquoi les Pères ont établi quelques règles simples pour nous aider à faire la différence entre le bon et le mauvais esprit qui inspirent nos pensées, nos désirs et nos actes : « Une inspiration qui laisse l’âme paisible et sereine, humble et ouverte, sans nulle impatience, raideur, ni aigreur, a toutes chances de venir du bon esprit ; au contraire, le trouble, la raideur, l’aigreur, le zèle amer, l’impatience, l’exaltation de l’imagination, l’engouement pour des théories abstraites, sont les signes ordinaires qui révèlent l’illusion, la tentation dissimulée sous l’apparence d’un bien » (Père Placide Deseille, op. cit.).