publicat in Parole de l'Évangile pe 4 Juillet 2016, 14:32
Nombreuses Guérisons près de la Porte – Marc 1, 32-34
Le soir étant advenu …
Ces quelques mots nous rappellent la Genèse, chapitre 1, verset 5 : Et est advenu soir, et est advenu matin : Jour un. Puis, au verset 8 : Et est advenu soir, et est advenu matin, jour deuxième. Etc. Le jour commence le soir. C’est pourquoi dans l’Église, nous célébrons les vêpres du dimanche le samedi soir : à l’heure des Vêpres, on est déjà le lendemain, on est déjà dimanche. La Genèse nous a appris à compter comme cela.
Et l’Évangile n’y déroge pas : Si c’est le soir, c’est que la journée du Shabbat est achevée, et il n’y a plus d’interdiction à se faire guérir. Aussi viennent-ils en grand nombre !
On lui amenait tous les mal-portants et les démoniaques …
L’Évangile différencie bien les malades des démoniaques. La possession démoniaque semble un phénomène identifié comme tel à l’époque, et relativement répandu. L’Évangile le note avec simplicité, sans faire de pathos mais sans le passer sous silence.
Et on les lui ‘apporte’ : ils ne peuvent plus s’aider eux-mêmes …1
Et toute la ville était rassemblée près de la porte
De même que l’indication du temps vient d’être donnée, le lieu aussi maintenant est stipulé, et il est d’une grande importance, nous allons le voir.
Notons en passant, l’indication du déplacement afférent à toute guérison : ils se rassemblent près de la porte.
Posons-nous une question : Pourquoi est-il précisé près de la porte ? De quelle porte s’agit-il ?
D’un point de vue littéral, on ne sait pas s’il s’agit de la porte de la maison, ou de la porte de la ville. Près de la porte de la ville paraît un lieu plausible, car en de multiples occasions, dans l’Ancien Testament, la porte de la ville apparaît comme lieu de réunion, de rencontre, de commerce et de palabres, et même comme lieu où l’on rend les jugements. On peut se figurer qu’il y avait là une place, et de la place.
La porte de la maison par contre serait un lieu bien étroit pour y réunir toute la ville …
En fait, je n’étais pas satisfaite, et j’ai cherché encore.
J’ai cherché dans la Concordance2 en grec l’expression ‘près de la porte’, et non plus seulement ‘porte’ comme lieu de passage, qui ne donnait rien d’intéressant.
J’ai découvert qu’il y a seulement trois occurrences de cette ‘formule’ dans tout l’Ancien Testament, dont une en particulier au livre de Tobie. Et elle va nous donner des clés.3
Le livre de Tobie est un récit magnifique construit comme "un conte". Après de multiples aventures, le héros, Tobie, revient à sont point de départ, à Ninive chez ses parents, transformé et ayant acquis le remède qui va guérir son vieux père Tobit, lui qui était devenu aveugle. Lorsque Tobie le fils arrive, à la fin du récit, Tobit le père, qui est très malade fait l’effort de venir au devant du jeune homme et il est écrit : il sortit près de la porte. (Tb 11, 10)
Ah ! Nous y voilà : Il est question de guérison, et d’un malade qui se déplace près de la porte(pros tèn thuran). C’est exactement le même cas que celui qui nous intéresse ici en Saint Marc : pour se faire guérir, ils se rassemblent près de la porte.
Cette histoire vétérotestamentaire éclaire nos versets évangéliques.4
Je ne saurais trop inviter le lecteur à lire ou relire le livre de Tobie ; c’est une lecture plaisante, facile et très instructive. Et c’est bref.
On y trouve une mine de renseignements sur la vie quotidienne et les coutumes juives de l’époque, en matière de commerce et de dépôt d’argent, de paiement des salariés, de conservation de la nourriture, de mariage, de comportement de vie devant Dieu, de mode d’éducation : je disais dans un précédent article5 que le père juif avait pour mission de transmettre à ses enfants les commandements divins : autant que le pain, le père nourricier se doit de donner la Parole. On le voit ici, mis en acte. On se représente mieux ce qu’était la vie quotidienne au temps du Christ., même si l’histoire se déroule en Mésopotamie dans la région de Ninive ville assyrienne (actuellement Mossoul), puis plus à l’Est en Médie(nord de l’Iran actuel), plusieurs siècles avant le Christ,au temps du premier Exil.
Ce texte nous parle, aussi, de la vie pratique de tous les jours.
Revenons aux guérisons, qui sont l’objet de notre propos aujourd’hui.
En effet, dans cette histoire, il y a un malade : Tobit, le père. Ce juste devant Dieu faisait la sieste au jardin par un jour de grande chaleur, à visage découvert c’est précisé, et il reçut dans les yeux de la fiente de moineaux. Il en devient aveugle. Son caractère s’aigrit, sa femme ne le supporte plus. Il demande à Dieu de lui ôter la vie.
Puis on nous raconte parallèlement qu’à Ecbatane en Médie6, à environs 500 kilomètres de là, Sarra7, jeune vierge juive, appartenant elle aussi à une famille de justes, est victime d’un démon, nommé Asmodée8. Ce dernier est amoureux d’elle et tue systématiquement tous les jeunes gens qui sont proposés comme maris pour elle. Il perpètre son forfait dans la chambre nuptiale, avant que le couple n’ait commencé à se toucher. Il y a déjà eu sept ‘maris’ morts. Sarra est désespérée, et demande à Dieu de lui ôter la vie.
Le cadre est posé : il y a un malade, et une victime de la puissance démoniaque.
Les cas sont bien différents et bien circonscrits. Comme dans nos versets de Saint Marc.
Et les remèdes seront différents. Mais tous issus du POISSON.
On se rappelle que le mot grec pour poisson s’écrit ‘I CH TH US’ et est l’acronyme de :
I-Jésus, CH-Christus, TH-de Dieu, US-fils ; et que les premiers chrétiens se servaient du dessin du poisson pour signer leur appartenance à la foi en Jésus-Christ-Fils-de-Dieu. Ils en ont orné bon nombre d’églises et d’objets qui sont parvenus jusqu’à nous.
Dans le récit donc, Tobit depuis Ninive, envoie son fils à Rhagès (région de l’actuelle Téhéran), pour qu’il récupère chez un parent une grosse somme d’argent que lui, Tobit y a laissée en dépôt autrefois.
Tobit veut que son fils Tobie soit accompagné pour le voyage. Alors se présente l’archange Raphaël, incognito9. Il apparaît comme un homme dans la force de l’âge, et s’attribue un nom10, ainsi qu’une appartenance familiale fictive pour se faire agréer de Tobit le père. Accompagné de ce mentor, Tobie le fils part donc pour la grande aventure.
Au premier soir du voyage, au bord du fleuve Tigre, notre héros rencontre un poisson. L’ange lui ordonne de s’en emparer puis d’en prélever le fiel, ainsi que le cœur et le foie. Car dit-il, lui – ‘médecine de Dieu’ – ce sont des remèdes :
Le cœur et le foie, brûlés sur les braises de l’encens sont propres à chasser les démons – et dans la chambre nuptiale on fait ordinairement brûler de l’encens, apparemment ; quant au fiel, c’est un remède pour les yeux, quand on le leur applique.
C’est ainsi que, grâce à POISSON – alias ‘Jésus Christ Fils de Dieu’ – et à Raphaël – alias ‘Médecine de Dieu’ – Tobit délivrera Sarra de son démon et sera rendu capable de l’épouser sans dommage11, puis que de retour chez lui, il saura guérir son père accablé par la cécité.
Donc près de la porte, c’est là que l’on se porte au devant de celui qui chasse les démons et guérit les maladies avec la puissance de Dieu. Ceux qui connaissent par cœur l’Écriture Sainte et l’ont bien rabâchée feront facilement ce rapprochement entre Nouveau et Ancien Testaments.
C’est pourquoi ce soir-là, les habitants de Capharnaüm se déplacent et se rendent près de la porte. Et peu importe que ce soit la porte de la maison ou la porte de la ville : il ne s’agit plus de lecture littérale. Il ne s’agit pas d’un lieu de passage, mais d’un lieu de rencontre, et de rencontre avec le divin.
Et il a guéri beaucoup de mal-portants de diverses maladies, et beaucoup de démons il a jetés dehors …
Il guérit les maladies, OK, quant aux démons, il les jette dehors. Il ne les détruit pas.
Au livre de Tobie – vous le lirez, j’espère… – quand le démon s’enfuit incommodé par l’odeur des abats de poisson qui grillent sur les braises de l’encens, le texte dit qu’ « il s’enfuit par les airs jusqu’en Égypte » … alors repaire de démons ?… et que l’archange « Raphaël l’y poursuivit, l’entrava et le garrotta sur-le-champ »12, le mettant ainsi hors d’état de nuire.
Voilà donc le traitement réservé aux démons : Ici l'archange Raphaël, dans l’Évangile le Christ, les paralyse, les prive de mouvement et de parole. Rappelons-nous : Sois muselé et sors hors de lui, c’est ce qu’a dit Jésus au démon qui se manifestait à la Synagogue, quelques versets plus tôt, en Marc 1, 25. Nous l’avons étudié dans Apostolia n° 98, d’avril 2016.
… et il ne laissait pas parler les démons …
Il est temps de dire un mot des démons.
Jésus est venu pour sauver l’homme des griffes de Satan. Il est venu pour réduire à l’impuissance celui qui avait l’empire de la mort, le diable. (Hébreux 2, 14)
Le monde des démons est rival de Dieu. Tous deux veulent posséder l’être humain, l’un pour le détruire, l’autre pour le déifier. Dès le début de l’Évangile, entre eux le combat s’engage. Jésus est dans "le ring"en quelque sorte, et il marque des points.
Dans l’Ancien Testament, on le voit au livre de Tobie, les démons tourmentent l’homme, et les anges ont pour mission de les combattre. Ici, l'archange Raphaël, ailleurs l'archange Michel, dont on sait qu’il est le ‘grand prince des milices célestes.’13 Notons que Raphaël n’expulse pas le démon, mais lorsque le démon sort et s’enfuit par le fait du Poisson, alors Raphaël le combat, et le vainc. Mais tant que le démon utilise l’homme comme bouclier, en s’y logeant, l’ange ne l’attaque pas directement.
Dans le Nouveau Testament, Yéshoua‘ quant à lui – dont on se souvient que le nom signifie ‘Dieu sauve’ – peut expulser les démons, car la puissance divine est en lui, et il les chasse hors de l’homme. Par ce geste, il nous donne à connaître que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à nous, … si nous voulons bien le reconnaître,14… que le prince de ce monde, est supplanté et ne règne plus.
‘Annonce Heureuse’ signifie justement, on s’en souvient : ‘Le roi est mort, vive le Roi.’15 Autrement dit : le prince de ce monde est déchu, le Règne de Dieu paraît. Le Christ l’a annoncé quelques versets plus haut :
Yéshoua‘ est venu en Galilée, clamant l’Annonce Heureuse de Dieu et en disant
Il est accompli le temps
et s’est approché le Règne de Dieu. (Mc 1, 13-14)
Il l’a annoncé, maintenant, il le met en acte : après les paroles, les signes16 – qui viennent confirmer la parole. Ce n’est pas virtuel, c’est pour de vrai.
… il ne (les) laissait pas parler(…) parce qu’ils savaient qui il est.
Que savaient-ils ? C’est très mystérieux.
En fait, saint Marc l’explicite un peu plus loin dans le texte, à la fin de cette ‘Première Étape’ qui est celle de l’appel des disciples. En Mc 3, 11-12, il est écrit :
Et les souffles impurs
quand ils le percevaient tombaient devant lui,
et criaient en disant : Toi tu es le Fils de Dieu
Et il les rabrouait beaucoup pour qu’ils ne le manifestent pas
Le Christ donc, ne les laisse pas parler.
Les démons le nomment ‘Fils de Dieu’ (et ‘Christ’ en Luc 4, 41), mais ces titres n’avaient pas le sens qu’ils ont pris par la suite, après la Résurrection, après que l’Esprit Saint eût révélé en vérité qui est Jésus.
Du vivant de Jésus, ‘Messie’ ou ‘Christ’17 désignait celui qu’on attendait, qui jouirait de la faveur et du secours de Dieu et restaurerait politiquement Israël. De même, ‘Fils de Dieu’ pouvait être un titre appliqué au roi, et signifiait ‘élu de Dieu’18, mais certainement pas ‘Fils et Verbe de Dieu’ comme dans la Liturgie Byzantine19
Pour conclure,
je dirai que les démons en quelque sorte, ‘surfent’ sur l’inconscient collectif, sur le désir de tous, sur l’attente qui est dans l’air : Tout Israël à ce moment-là, attendait ardemment un Messie, un Fils de Dieu – sans du tout soupçonner sa mission de Serviteur souffrant … C’était facile de dire : le voilà, le Messie politique que vous attendez … Et de le donner pour argent comptant.
De l’art de lancer des rumeurs sans véritable fondement…
Mais l’Incarnation du Verbe et le Salut offert à tous les hommes, à Israël comme aux ‘nations’, ce dessein secret de Dieu, cela était inconnu de tous, anges et hommes, et restait caché.
C’est pourquoi d’ailleurs, le Christ parle en paraboles : pour que restent secrètes les choses cachées depuis la fondation du monde (Matthieu 13, 35), celles qui concernent la mission du Messie, le projet ineffable de Dieu dans son amour suprême en faveur des humains.
Gloire à Dieu. Et merci, ô combien !20