publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Juillet 2016, 14:13
Le Magnificat (Lc 1, 39-56)
Le terme « visitation » vient du latin ecclésiastique visitatio, qui apparaît en Occident à partir du 13e siècle. Elle est la commémoration liturgique de la visite que fit la Vierge Marie à sa cousine Élisabeth, aussitôt après l’Annonciation (fêtée le 25 mars). Elle constitue la première révélation de l’Incarnation du Verbe à une tierce personne, la première rencontre entre Jésus et Jean dans le sein de leurs mères respectives, et donna lieu au plus beau des cantiques néotestamentaires, le Magnificat, proclamé par la Mère de Dieu. C’est un évènement historique et biblique longuement rapporté dans l’Évangile selon Saint Luc et abondamment commenté par les Pères de l’Église.
Il est surprenant que les Églises en aient fait si peu de cas, dans les différents rites. Cette fête est inconnue en Orient, mais la péricope évangélique y est lue le jour de la fête de la Nativité de Marie1 (8 septembre). Elle est fêtée en Occident dans le rite romain2, mais seulement depuis le 13e siècle : les Franciscains adoptèrent cette fête « mariale », en 1263. Elle ne fut étendue à toute l’Église catholique-romaine qu’en 1389 par le pape Urbain VI, afin d’ obtenir, par Marie, la fin du « grand schisme d’Occident3 », mais ne se répandit vraiment qu’au 15e siècle. Curieusement, les Franciscains choisirent une date « orientale », le 2 juillet, qui était à Constantinople la fête de la « Déposition de la précieuse robe de la Théotokos » dans l’église des Blachernes, où l’on lisait l’Évangile de la Visitation4. Cette date peut paraître surprenante puisque l’Annonciation est fêtée le 25 mars (la Visitation a donc dû avoir lieu peu après, fin mars) et que le 2 juillet est postérieur à la date traditionnelle de la naissance de saint Jean Baptiste (24 juin), qui eut lieu alors que Marie était encore chez sa cousine Élisabeth5. Le Concile Vatican II a changé la date en la fixant au 31 mai6 (entre l’Annonciation et la Nativité de Saint Jean-Baptiste). Cet Évangile est lu aussi le vendredi des Quatre-Temps d’hiver7, mais sans le Magnificat.
La péricope commence par « Dans ce même temps ». Or saint Luc vient de rapporter l’Annonciation. La visite de Marie à sa cousine Élisabeth s’est donc passée « au 6e mois » de la grossesse de celle-ci (verset 26), juste après l’Annonciation. Pourquoi Marie s’en va-t-elle « en hâte » dans les montagnes de Judée, après une annonce aussi bouleversante que celle que le Séraphin Gabriel vient de lui faire de la part de Dieu, à savoir qu’elle va être enceinte du Fils de Dieu, par la puissance du Saint-Esprit ? On pourrait penser a priori que cette toute jeune fille, cette vierge de 16 ans, qui n’est pas encore mariée à Joseph, aurait eu besoin d’entrer en elle-même, de faire silence intérieurement, de méditer, pour pouvoir assimiler, intégrer à son être, cet extraordinaire message divin. Or, elle va faire l’inverse : pourquoi ? Plusieurs raisons peuvent nous aider à comprendre.
L’ange Gabriel lui avait d’abord expliqué qu’elle n’aurait pas besoin de renoncer à sa virginité pour concevoir et enfanter, ce qui signifie qu’elle pourrait rester fidèle à Dieu, son Époux céleste, ce qui, pour elle, était primordial. Mais cela dépassait quand même l’intelligence humaine. Il lui a alors révélé, à la fin de son discours, que « Élisabeth, sa parente, avait conçu, elle aussi, dans sa vieillesse, et que celle qui était appelée stérile était dans son 6e mois » (Lc 1, 36), pour lui montrer que « rien n’est impossible à Dieu ». Cette révélation était importante pour Marie et pouvait la conforter : qu’une femme âgée et stérile, mariée à un vieux mari, puisse tomber enceinte, constituait une démonstration évidente de la toute-puissance de Dieu. Aussitôt après, elle dira « oui » (« Qu’il me soit fait selon ta parole »). Quelle joie d’être agréable à Dieu, mais aussi quelle solitude de porter un tel secret ! D’autant plus que Joseph, qui n’est encore que son « fiancé », n’est au courant de rien8.
Elle va donc vouloir rapidement visiter sa cousine, car elle a besoin de partager ce secret et sa joie avec une femme amie. Or, la seule femme au monde avec laquelle elle pouvait le faire était sa cousine Elisabeth, parce qu’elles étaient non seulement liées par le sang et l’amitié, mais aussi par l’amour de Dieu et, plus encore, par le fait que Dieu avait accompli un prodige en chacune d’elle, en leur donnant une grossesse miraculeuse en vue du salut du monde, même s’il n’y avait aucune commune mesure entre les deux9.
Il faut ajouter que Marie a hâte d’aller aider sa cousine âgée, qui n’était plus en âge d’avoir un enfant, et qui n’avait plus l’énergie d’une jeune femme. La grâce insigne, et unique pour toujours, qu’elle a reçue, ne lui fait pas oublier le second commandement de la Loi, qui est d’aimer son prochain comme soi-même10.
Origène, lui, donne une autre explication « divine » : « …car Jésus, qui était dans son sein [Marie], avait hâte de sanctifier Jean, encore dans le ventre de sa mère…et dès ce moment, Il fit de son Précurseur un prophète »11.
Marie rassemble donc quelques affaires et part en « hâte ». L’Évangile ne nous dit pas si Joseph est avec elle, Dans quelle ville se rend-t-elle ? Une tradition indique Hébron12. Le chemin entre Nazareth et Hébron est assez long (au moins 200 km : à dos d’âne, il faut de 5 à 7 jours).
Marie « entre dans la maison de Zacharie et salue Élisabeth ». Les deux saintes femmes sont seules (Zacharie n’est probablement pas présent, et il est muet depuis six mois) et très heureuses de se revoir, surtout dans une telle circonstance. Il se passe alors quelques chose de merveilleux : aussitôt « son enfant [celui d’Élisabeth] tressaillit dans son sein… ». Jean-Baptiste, qui est un fœtus de six mois, exulte de joie enprésence du Messie, qui, Lui, vient d’être conçu – selon la chair – dans le sein de Marie13. Élisabeth dit en effet à Marie, un peu plus loin (verset 44) : « l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein ». Saint Luc ajoute : « ...et elle fut remplie du Saint-Esprit ». Cela signifie que Jean-Baptiste, dans son sein, fut rempli du Saint-Esprit14,, et sa mère avec lui. C’est la première rencontre entre le Christ et son Précurseur, dans le sein de leurs mères respectives15. Il faut noter que Marie n’a encore rien dit. Élisabeth a compris le mystère parce que Jean a « bondi de joie dans son sein » à la salutation de Marie, porteuse de l’embryon divin (elle est enceinte depuis une quinzaine de jours). C’est l’Esprit-Saint, descendu sur Jean et sur elle, qui lui a révélé le mystère. Après, Marie parlera longuement avec sa cousine.
Élisabeth, remplie du Saint-Esprit « s’écrie d’une voix forte : Tu es bénie entre les femmes16 et le fruit de ton sein est béni ». C’est Dieu qui parle par sa bouche et qui révèle la grandeur et la sainteté de la Vierge Marie et de son divin fils. Nous avons ici la deuxième partie de la très belle prière qu’on appelle la Salutation mariale (la première partie ayant été dite par l’ange Gabriel17 lors de l’Annonciation). Et elle s’étonne de l’honneur qui lui est fait d’être visitée par « la Mère de mon Seigneur », ce qui signifie la Mère de Dieu. Nous avons ici le premier témoignage – biblique – du dogme qui sera affirmé 300 ans plus tard au concile d’Ephèse18, où Marie sera proclamée « Théotokos », c’est-à-dire Mère de Dieu. Puis Élisabeth prophétise, par le Saint-Esprit : « Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement. Cela signifie – in fine – que le Christ viendra au monde, Se révèlera comme Messie et sauvera l’Homme déchu, en vainquant la mort, le péché et Satan, par sa mort et sa résurrection.
La Vierge Marie va alors proclamer, par le Saint-Esprit qui remplit tout son être, son admirable cantique du Magnificat. Ce cantique est à la fois une réminiscence de deux grands cantiques de l’Ancien Testament, celui de Moïse après le passage de la Mer rouge (chanté par Moïse et sa sœur Marie, la prophétesse, au 13e s. av. J-C. - Ex 15) et surtout celui d’Anne, après la naissance de Samuel (au 11e s. av. J-C, 1 Sam 2, 1-10), et aussi une prophétie19, car de nombreux versets annoncent l’enseignement du Christ et se retrouvent dans son discours inaugural (le « Sermon sur la montagne »). Il est universellement utilisé dans la liturgie : en Occident, il est chanté aux Vêpres20, encadré d’une « grande antienne » liée à la fête du jour ou au temps liturgique ; en Orient, il est chanté à la 9e ode du canon des Matines. Son nom usuel vient du premier mot du texte latin (« Magnificat anima mea Dominum ... »). Nous allons le commenter brièvement.
« Mon âme magnifie le Seigneur et mon esprit est ravi de joie en Dieu mon sauveur… ». Le deuxième membre de phrase se trouve chez le prophète Habacuc (3, 18). L’âme21, cette partie invisible et incorporelle de la nature humaine, a l’aptitude à comprendre, réfléchir, sentir (siège de l’intelligence et des sentiments). Magnifier signifie « faire « grand », c’est-à-dire reconnaître la grandeur de Dieu, et le glorifier pour sa toute-puissance. L’âme de Marie est entièrement tournée vers Dieu et Le glorifie consciemment. L’esprit22 est, comme le disent certains Pères « la fine pointe de l’âme », qui a l’aptitude à entrer en communion avec Dieu. Être « ravi de joie en Dieu » est partager la joie divine, c’est faire l’expérience de Dieu, communier à Lui, c’est une forme d’extase : Marie est dans la béatitude. « Mon Sauveur » : Celui que je porte en moi, le Fils de Dieu – Jésus-Christ – qui est venu sauver tous les hommes, y compris moi-même. Et pourquoi Marie est-elle dans cette béatitude ?
« …parce qu’Il a regardé l’humilité de sa servante. » On trouve une phrase similaire dans le 1er livre de Samuel (1, 11). Dieu est humble : le Père est la source de l’humilité, le Fils est l’humilité («…car Je suis doux et humble de cœur » Mt 11, 29) et l’Esprit-Saint est l’esprit d’humilité. Dieu aime les humbles, tant dans le monde angélique que chez les hommes. La Vierge Marie est d’une parfaite humilité, ressemblante à Dieu. Dans le texte grec, c’est plus que « servante », c’est « esclave » (doulos). Le Christ dira : « Celui qui voudra être premier, sera l’esclave de tous » (Mc 10, 44) et aussi : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir » (Mt 20, 28).
« Voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, car le Puissant a fait pour moi de grandes choses, et son Nom est saint. Marie est humble, mais elle est consciente de la grâce ineffable qui lui est donnée, pour le bien de toute l’humanité et de toute la création. La « grande chose », la merveille faite pour elle est que le Père céleste lui a demandé d’être mère de son Fils unique, par son Esprit-Saint. Tous les êtres humains, depuis Adam et Eve jusqu’au dernier homme à venir, reconnaîtront que Marie partage la joie divine, qu’elle est heureuse en Dieu, sainte. Le Nom de Dieu – Jésus-Christ –est saint23, comme le père est saint et comme l’Esprit est saint. Cette phrase se trouve dans le Psaume 110 [He 111]/9. La Vierge Marie est « le tabernacle de la sainteté » (Ps 131[He 132]/8).
« Et sa miséricorde se répand d’âge en âge sur ceux qui Le craignent ». Dieu est miséricordieux parce qu’Il est Amour. Le terme latin Misericordia24 signifie avoir un cœur sensible aux malheurs des autres, porter avec eux leurs souffrances, être compatissant. Cette miséricorde existe depuis toujours et jusqu’à jamais. Mais elle ne peut être reçue que par ceux qui ont conscience de la toute-puissance de Dieu et par conséquent de la toute-petitesse de l’homme et de la créature. C’est cela « craindre Dieu ». Celui qui a le cœur endurci ne peut pas recevoir ce trésor. Cette phrase se trouve dans le Psaume 102 [103]/17.
« Il a déployé la force de son bras, Il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses ». La bonté de Dieu n’est pas de la faiblesse : Il est « le Fort, le Puissant dans les batailles » (Ps 23 [He24]/8). Dans l’hymne séraphique chanté autour du trône de Dieu pendant la liturgie céleste – le Trisagion – le Christ est appelé « Saint Fort », parce qu’Il manifeste la puissance de Dieu dans la faiblesse de l’Homme. Dieu vomit l’orgueil, parce que c’est un comportement totalement étranger à son être. Et l’orgueil se tapit dans le cœur de l’Homme. Dieu disperse les orgueilleux comme on souffle sur la poussière, lorsqu’on veut nettoyer et embellir un objet ou un lieu.
« Il a renversé les puissants de leurs trônes et a élevé les humbles ». Cette phrase se trouve dans l’Ecclésiastique (Si 10, 14) et dans le livre de Job (Job 12, 19 et 5, 11). Il a renversé les puissants de leurs trônes, parce qu’ils ne se comportent pas comme le vrai Roi, le Roi céleste, qui est doux et humble. Il élève les humbles, conformément à l’enseignement du Christ : « celui qui s’abaisse sera élevé… ». C’est le renversement des valeurs.
Il a rassasié les affamés et Il a renvoyé les riches les mains vides. La première partie se trouve dans le Psaume 106 [He 107]/9. Dieu rassasie ceux qui ont faim de Lui. Mais Il rejette ceux qui ont leur propre richesse et qui n’ont donc pas besoin de Lui. Le Christ enseignera souvent à être « riche pour Dieu » et non pour soi-même25.
« Il a pris sous sa protection Israël son serviteur, Se ressouvenant de sa miséricorde, selon la parole qu’Il avait donnée à nos Pères, à Abraham et à sa postérité pour toujours. Les éléments de cette phrase se trouvent chez le prophète Isaïe (41, 8-10), dans le Psaume 97 [He 88]/3, chez le prophète Michée (7, 20) et dans le 2e livre de Samuel (22, 51). Israël a beaucoup pêché et le Seigneur l’a souvent châtié, mais Il n’a jamais permis sa destruction. Car le Seigneur a passé un pacte avec Abraham et sa postérité (la lignée des justes), une alliance : Il revient toujours à sa Miséricorde. Il est tout à faire remarquable que le cantique d’action de grâces de Marie se termine par Abraham parce qu’elle est, elle, le point d’aboutissement de la lignée des justes, la fille d’Abraham. Dans la généalogie du Christ selon saint Matthieu, on part d’Abraham pour arriver à Marie. Dieu, le Père céleste, a envoyé et donné son Fils parce qu’Abraham avait accepté de Lui donner le sien, Isaac. Et il est aussi remarquable que le Saint-Esprit ait conduit Marie à Hébron, car c’est la ville où se trouve le tombeau d’Abraham et de Sarah26. En fait, lorsque Marie visite sa cousine à Hébron pour que le Précurseur puisse être sanctifié par son Maître, la promesse de Dieu est accomplie : la Vierge Marie porte dans son sein la « postérité d’Abraham », qui est, comme le dit saint Paul, le Christ, le Fils de Dieu.
Marie va rester trois mois auprès de sa cousine, ce qui est un temps très long. Elle l’aidera à supporter les douleurs de la grossesse (nausées, fatigue…) et de l’accouchement. Elle sera présente aussi à la circoncision et à la présentation au Temple du Baptiste.
Cet événement de la Visitation, qui semble être anodin, nous révèle le dessein de Dieu : il est en fait une rencontre de Marie avec Abraham, et du Christ avec son Précurseur. C’est l’aube du salut. Que le saint prophète Abraham et la Vierge Marie soient bénis à jamais !
Notes :