publicat in Le monde intérieur pe 14 Juin 2016, 21:16
« Nous nous efforçons d’empêcher les voleurs de dérober nos trésors périssables et éphémères ; d’autant plus il convient de garder le trésor de notre âme éternelle et de notre sainte foi, afin que Satan ne puisse pas nous en déposséder comme un voleur fourbe et rusé. Nous prenons soin de la santé et de la vie du corps ; d’autant plus nous devons prendre soin de la santé et de la vie de notre âme, pour ne pas mourir pour l’éternité. Nous nous gardons des ennemis qui veulent faire périr notre corps corruptible et nous ôter notre vie périssable ; d’autant plus nous devons nous garder de nos ennemis spirituels, qui cherchent à faire périr notre âme et à nous ravir la vie éternelle. C’est à cette vigilance et à cette persévérance que nous incite l’Apôtre Pierre : « Veillez ! Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 Pr. 5, 8) »
Saint Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétien envers lui-même »
Les attentats terroristes à Paris et ailleurs nous rappellent à quel point notre vie terrestre est fragile et éphémère. Nous avons peur des terroristes et prenons toutes les précautions possibles, mais nous avons tendance à oublier notre principal ennemi, bien plus redoutable et puissant que les fanatiques islamistes. Ce terroriste mondial et invincible, c’est la mort elle-même, qui peut frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand, et qui aura toujours le dernier mot, car tous les chemins de ce monde mènent à la mort : « En donnant satisfaction aux besoins de notre nature animale, nous trouvons en fin de compte la mort ; en satisfaisant les besoins de notre intelligence et en connaissant tout ce qui existe, nous apprenons que l’inévitable terme de toute existence est la mort, que l’univers entier n’est que le royaume de la mort. (…) L’expérience pratique de notre vie, tout comme les investigations scientifiques de notre intelligence ne manifestent qu’une chose : c’est la faillite de notre vie » (Vladimir Soloviev, « Les fondements spirituels de la vie »).
Sans Dieu, la vie humaine est aussi insignifiante que celle d’une mouche ou d’une fourmi. Le soi-disant humanisme athée est une utopie ou une imposture, car l’homme sans Dieu n’est plus un homme mais une créature déshumanisée, qui ne vaut pas plus que la chair et les os dont elle est constituée, et qui disparaîtra en même temps que ceux-ci. Un homme condamné à la chaise électrique peut-il vivre heureux et sans soucis en attendant le jour de son exécution ? De la même façon, nul ne peut trouver en ce monde soumis à la loi de la mort le bonheur parfait et la paix immuable auxquels notre âme aspire. Aucune science, aucune philosophie, aucun art, bref, aucun moyen humain ne peut assouvir la soif de l’âme qui – qu’elle le sache ou non – ne désire qu’une chose, ne cherche qu’une chose : la vie immortelle et la joie éternelle que Dieu seul peut nous donner : «Il existe des hommes qui perdent leurs jours et leurs nuits en étudiant une science – mathématique, physique, astronomie, histoire, ainsi de suite –, car ils croient nourrir leur âme de vérité, alors que leur âme s’étiole et se tourmente. Pourquoi ? Parce que la vérité n’est pas là où ils la cherchent ! (…) Mais l’âme, on ne peut la tromper, de même qu’on ne peut tromper un homme affamé, en lui donnant une pierre à la place du pain. C’est pourquoi l’âme se tourmente ! » (Saint Théophane le Reclus, « La vie intérieure »).
Lorsque notre âme est triste, agitée, inquiète, c’est le signe que les soucis, les passions et l’esprit de ce monde nous ont éloigné de Dieu et ont pris sa place dans notre cœur : « Un peu de ton cœur va à une chose, un peu à une autre, et il n’en reste rien pour le Christ. » (Païssios l’Athonite, « Paroles », t. 1).
Tout être humain doit répondre à cette question déterminante : Quel est le but de mon existence, le bien-être de ma personne charnelle et ma vie mortelle en ce monde, ou le salut de mon âme et la vie éternelle ? Avoir la foi chrétienne c’est croire à la réalité de la vie éternelle, que l’œil de l’homme ne peut voir et que son esprit ne peut même pas concevoir, croire à l’existence invisible de Dieu et de son royaume, davantage qu’à la réalité matérielle de ce monde, que nous pouvons percevoir par nos sens et connaître au moyen de nos facultés pensantes. Autrement dit, nous devons croire que ce que nous ne voyons pas est plus réel que le monde visible, ce que nous ne connaissons pas plus vrai que les choses connues et ce que nous ne savons pas plus vrai et plus réel que notre savoir humain et nos sciences terrestres. Cependant, même si nous prétendons croire aux vérités de la foi chrétienne, qui n’appartiennent pas à ce monde, nous vivons la plupart du temps comme si le monde matériel et temporel était la seule réalité et le seul but de notre existence. Nous sommes à ce point absorbés par nos soucis d’ordre professionnel, familial, financier, par notre agitation incessante pour obtenir ce que nous désirons ou éviter ce que nous craignons, à ce point entraînés par le tourbillon de la vie de tous les jours, qu’il ne reste plus aucune place pour Dieu dans notre esprit, dans notre cœur et dans notre existence. Dès lors que nous nous attachons aux choses mortelles, nous soumettons notre âme au pouvoir de la mort. Couper le contact avec Dieu, la seule source de vie réelle et éternelle, prive notre âme de sa nourriture spirituelle et paralyse ses forces vitales : « L’anesthésie du diable c’est le poison que jette le serpent sur les oiseaux ou les petits lapins pour les paralyser et les engloutir sans rencontrer d’opposition. (…) Il nous injecte de l’insensibilité spirituelle pour nous faire oublier notre véritable but : le salut de notre âme » (Païssios l’Athonite, « Paroles » t. 2).
L’indifférence et la paresse spirituelle s’infiltrent peu à peu, insensiblement, dans l’âme, de manière à endormir notre vigilance et à nous faire croire que s’éloigner de Dieu est une attitude normale, qui répond aux nécessités de l’existence et ne remet nullement en question notre foi. Bien sûr, je crois en Dieu et je me soucie du salut de mon âme, mais avant de m’en occuper, j’ai toujours quelque chose de plus urgent et de plus important à faire : remplir ma déclaration fiscale, faire réparer ma voiture, passer à ma banque, aller chez le coiffeur, faire les courses, envoyer un mail, regarder un film à la télévision… Tiens, la journée est passée et je n’ai pas eu le temps de penser à Dieu et de prier. Maintenant je suis trop fatigué pour le faire. Pas grave, je le ferai demain… Je ne suis même pas conscient d’avoir péché, car ce n’est pas un péché de remplir une fiche administrative, de faire réparer sa voiture, d’aller chez le coiffeur, d’envoyer un mail… Ainsi, de jour en jour, la distance qui nous sépare de Dieu s’accroît et prend les proportions d’un abîme, sous l’apparence anodine et banale de la vie de tous les jours.
L’esprit mondain qui nous éloigne insensiblement de Dieu représente un danger mortel pour notre âme, d’autant plus redoutable qu’il ne s’oppose pas ouvertement à Dieu et nous fait croire que nous avons gardé intacte notre foi : « J’en suis venu à penser que le pire ennemi de notre âme, pire que le diable lui-même, est l’esprit mondain, car il nous attire avec douceur et nous rend malheureux pour l’éternité. (…) L’homme a placé le monde au-dedans de lui et a chassé le Christ » (Païssios l’Athonite, « Paroles », t. 1).
L’insensibilité spirituelle « est la mort de l’âme et de l’intellect avant la mort du corps » : « L’insensibilité est une négligence passée en habitude, l’origine des prédispositions mauvaises, un piège pour le zèle, un filet pour le courage, (…), une porte ouverte pour le désespoir ».L’homme insensible qui prétend avoir la foi est « un aveugle qui enseigne aux autres à voir » : « Je fais mal, » s’écrie-t-il, et il continue avec entrain. De bouche, il prie pour être délivré de sa passion, mais son corps lutte pour la satisfaire. Il raisonne sur la mort, et se comporte comme s’il était immortel. Il gémit à l’idée de la séparation de l’âme et du corps, et il somnole comme s’il était éternel » (Saint Jean Climaque, « L’Échelle sainte – Dix-septième degré : De l’insensibilité »).
L’abondance, le confort, le bien-être et les plaisirs multiples et variés que nous offrent la vie moderne et la société de consommation, sont un piège mortel pour notre âme, s’ils nous font oublier que le but réel de notre existence n’est pas notre vie sur terre mais le salut de notre âme et la vie éternelle au royaume des cieux. Car « la vie terrestre n’a de valeur qu’en vue de la vie céleste » : « Ce qui seul importe, c’est que Dieu soit présent ; que Dieu soit présent à la place de notre ego, et à la place du monde vécu par notre ego. Le fait de rendre Dieu présent rend chaque instant grand et sacré » (Frithjof Schuon, « La conscience de l’absolu »).