Septième Béatitude : Bienheureux ceux qui font œuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu

publicat in Catéchétique pe 15 Juin 2016, 20:57

Saint Grégoire de Nysse nous dit que ce qui se présente maintenant à notre commentaire est vraiment « l’inaccessible » et le « saint des Saints ». Car si « voir Dieu » est un bien qui ne peut être surpassé, devenir « fils de Dieu » est absolument au-dessus de toute félicité1.

Et saint Grégoire de Nysse s’interroge : « Qu’est-ce que l’homme, comparé à la nature divine ? Selon Abraham, poussière et cendre (Gn 18, 27). Selon Isaïe, toute chair est une herbe (Is. 40, 6). Selon David, même pas une herbe, mais comme l’herbe (Ps. 36, 2 : toute chair est comme l’herbe) ; selon l’Ecclésiaste, vanité ; selon l’apôtre Paul, misère (1 Co. 15, 19).

Voilà ce qu’est l’homme. Mais Dieu, qu’est-Il donc ? Ah ! Comment le dirais-je, ce qu’on ne peut voir, ce que l’oreille ne peut percevoir, ni le cœur comprendre ? (…) Quel nouveau langage inventerai-je, pour signifier l’indicible et l’inexprimable2? »

Et saint Grégoire de Nysse va faire ici un certain nombre de réflexions que nous pouvons tout à fait faire nôtres.

« J’ai entendu l’Écriture inspirée et ses exposés grandioses sur la nature d’En-haut ; mais qu’est-ce que cela à l’égard de cette nature elle-même ? Car la Parole en a dit autant que j’en pouvais comprendre, mais elle n’a pas épuisé l’immensité de son sujet. (…) Quand la Sainte Écriture parle de Dieu, dans les exposés que nous donnent ceux qui sont inspirés par l’Esprit-Saint, c’est à la mesure de notre intelligence, avec un caractère sublime et grandiose, et en surpassant toute grandeur ; mais la véritable grandeur, elle n’y atteint point. (…)

« Qui a mesuré les cieux à l’empan, et dans sa main l’eau de la mer, et toute la terre à la poignée ? » (Is. 40, 12.) C’est une partie, assurément, de l’action divine, que de telles allégories grandioses expriment dans le texte du prophète ; quant à la puissance elle-même dont est issue cette action – pour ne pas parler de la nature dont est issue cette puissance ! – , il ne l’a pas exprimée, il n’était pas en situation de le faire. (…)

« A qui pourriez-vous me comparer ? » dit le Seigneur, par la bouche du prophète (Is. 40, 18). C’est le même conseil que l’Ecclésiaste renferme aussi, dans les termes qui lui sont propres : « Ne te presse pas d’exprimer une parole devant la face de Dieu, parce que Dieu est au ciel, en haut, et toi sur la terre, en bas » (Qo 5, 1). Il montre ainsi (…) dans quelle mesure la nature divine surpasse les pensées terrestres »3.

Saint Grégoire de Nysse essaie ainsi de rendre compte, par ce qu’on appelle la théologie apophatique [connaissance de Dieu par ce qu’Il n’est pas], de la distance infinie qui sépare l’homme de Dieu, de son incompréhensibilité absolue pour notre intelligence. Aussi bien les prophètes que les apôtres, quand ils ont essayé de traduire en paroles leurs visions ou leurs expériences, ont été très limités par les mots d’une part, et par les capacités de compréhension de ceux qu’ils avaient en face d’eux d’autre part. Le Christ Lui-même a toujours parlé en se mettant à la portée de ceux qui L’écoutaient, mais parfois d’une façon voilée (en paraboles).

Nous avons donc devant nous l’incroyable abîme qui sépare la créature de son Créateur. Et pourtant, cette créature est appelée à l’adoption divine. « C’est à une condition presque aussi glorieuse que la sienne propre que l’amour de Dieu pour l’homme conduit notre nature déshonorée par le péché »4

Mais quelle est la condition pour cette adoption filiale ? Faire œuvre de paix, être artisan de paix, selon une autre traduction. Pour saint Grégoire de Nysse, cette « tâche pour laquelle on promet un si grand salaire constitue en elle-même un autre cadeau. En effet, parmi les choses dont on s’efforce d’obtenir la jouissance pendant la vie, qu’y a-t-il de plus doux pour les hommes qu’une existence paisible ? Tous les agréments de l’existence, pour être agréables, ont besoin de la paix. (…) Donc cette paix est agréable à ceux qui l’ont en partage et elle donne de la douceur à tout ce qui a du prix dans la vie. Bien plus, même si quelque malheur humain nous atteint alors que nous sommes dans la paix, le mélange du malheur avec un bien le rend plus facile à supporter. (…) En conséquence, c’est en elle-même et à cause d’elle-même que la paix serait préférable à tout, et digne d’être recherchée avec grande ardeur ».

« Qu’est-ce donc que la paix ? » demande encore saint Grégoire de Nysse, qui répond aussitôt : « une sorte de disposition d’amour envers son semblable. Que peut-on concevoir d’opposé à la paix ? Haine, colère, irritation, jalousie, rancune, dissimulation, le malheur de la guerre : voit-on combien de maladies, et lesquelles, trouvent leur antidote dans ce seul mot ? La paix, en effet, combat également chacun des maux que nous avons énumérés, et elle fait disparaître le mal par sa seule présence. Quand (…) parait la lumière, il ne reste plus de ténèbres ; de même, quand se manifeste la paix, c’est la dissolution du bloc de toutes les affections qui lui sont contraires »5.

Nous commençons donc à voir qu’il existe une paix extérieure, et une paix intérieure. Il semble évident, à un premier degré, que nous pouvons, et devons, travailler à la réconciliation de ceux qui se haïssent, qui se jalousent, qui se querellent. Nous devons d’abord nous-mêmes être pacifiques et nous comporter amicalement avec tous, nous dit saint Jean de Kronstadt, « sans causer de désaccord et en s’efforçant de les éradiquer par tous les moyens s’ils surviennent pour quelque raison que ce soit, par exemple, à cause d’une offense, de l’injustice de quiconque ou de l’attentat d’autrui sur notre propriété ou nos droits ». Et cela même s’il faut pour cela « sacrifier quelque chose nous appartenant, comme par exemple notre honneur ou notre préséance si toutefois cela n’est pas contraire au sens du devoir, du service, et nuisible pour autrui. Nous devons tâcher de réconcilier autrui, ceux qui se font la guerre, dans la mesure du possible, et sinon, nous devons prier Dieu de leur accorder cette réconciliation. Parce que ce qui est au-dessus de nos forces est toujours possible à Dieu qui peut convertir les cœurs brutaux en agneaux. Celui qui connaît toute l’importance de la paix dans la vie ecclésiale, sociale, familiale, naturelle et faite de grâce de l’homme, ainsi que tout le tort des querelles et des discordes qui provoquent toutes sortes de désordres, entreprendra par tous les moyens de s’accorder avec autrui et de sauvegarder la paix et l’harmonie générales : « Dieu nous a appelés pour vivre en paix » (1 Co. 7, 15) »6

Nous trouvons dans la vie de saint Silouane un bel exemple de cette manière de faire. Père Sophrony écrit ainsi : « Syméon [le nom que portait saint Silouane avant de devenir moine] accomplit son service militaire à Saint-Pétersbourg, dans le bataillon du génie de la Garde Impériale. Parti au service avec une foi vivante et dans un esprit de profond repentir, il ne cessait de se souvenir de Dieu. (…) Pendant son service militaire, les effets de ses conseils et de sa bonne influence se manifestèrent à nouveau. Il vit un jour, dans le cantonnement de sa compagnie, un soldat qui venait de terminer le temps de son service, assis sur son lit de camp, tout triste, la tête baissée. S’approchant de lui, Syméon lui demanda : ‘Qu’y a-t-il ? Pourquoi es-tu assis là, tout triste, et ne te réjouis-tu pas comme les autres d’avoir terminé ton service et de retourner maintenant à la maison ?’ ‘J’ai reçu une lettre de ma famille’, répondit le soldat, ‘dans laquelle on m’écrit que ma femme a eu un enfant pendant mon absence.’ Il se tut un instant, hochant la tête, puis ajouta d’une voix basse dans laquelle on percevait de la douleur et de la rancœur : ‘Je ne sais pas ce que je lui ferai… Oh ! J’ai peur… c’est pourquoi je n’ai pas envie de rentrer chez moi.’ Syméon lui demanda calmement : ‘Et toi, pendant ce temps, combien de fois es-tu allé dans des maisons de débauche ?’ ‘Oui, cela m’est arrivé’, répondit le soldat, comme s’il se souvenait de quelque chose. ‘Eh bien ! Si toi, tu n’as pas pu te retenir’, continua Syméon, ‘crois-tu que pour elle cela ait été plus facile ?… Tu as de la chance d’être un homme, tandis qu’elle, une seule fois peut suffire pour la rendre enceinte. Réfléchis un peu tu es allé ! Tu es plus coupable devant elle qu’elle ne l’est devant toi. Pardonne-lui… Quand tu arriveras à la maison, prends le petit enfant dans tes bras, comme si c’était le tien, et tu verras que tout ira bien.’ Quelques mois s’étaient écoulés quand Syméon reçut de ce soldat une lettre pleine de reconnaissance. Il lui écrivait qu’à son retour son père et sa mère étaient venus, tout tristes, à sa rencontre, et que sa femme, pleine de confusion, se tenait près de la maison, l’enfant dans ses bras. Lui-même, depuis sa conversation avec Syméon à la caserne, s’était senti l’âme légère. Gaiement, il avait salué ses parents et s’était approché de sa femme, l’avait embrassée, puis avait pris l’enfant dans ses bras et l’avait aussi embrassé. Tout le monde s’était réjoui et on était entré dans la maison. Ensuite ils étaient allés dans le village rendre visite aux parents et aux amis. Partout il avait tenu l’enfant dans ses bras. Tous avaient eu la joie au cœur, et par la suite ils vécurent en paix »7.

Cette histoire est assez extraordinaire car elle met en évidence tous les faits qui ont conduit ce soldat à arriver à retrouver la paix et à la donner autour de lui. Notons d’abord que Syméon avait lui-même « une foi vivante et un esprit de profond repentir ». Il est évident que c’est grâce à cette foi et à cet esprit de repentir qu’il put aider ce soldat, qu’il vit immédiatement le péché partagé de l’un et de l’autre, celui de la femme et celui de l’homme, put ainsi amener son compagnon à reconnaître le sien propre, et de ce fait à se hisser à la hauteur du pardon plutôt que de se laisser aller à la colère, au ressentiment, à la haine. Il est remarquable que le soldat ait été lui-même suffisamment simple et pur pour ressentir instantanément que le chemin de pardon que lui proposait Syméon était le seul qui lui amenait la paix et rendait son âme légère, qu’il accepte donc sa proposition et s’y tienne, ce qui n’était certainement pas si facile que cela à réaliser.

Si nous désirons œuvrer à la paix, nous devons pour cela œuvrer à deux niveaux : en nous-mêmes et autour de nous.

Nombre de Pères nous préviennent : que nous sert-il d’œuvrer pour la paix autour de nous, de pacifier les autres, si nous portons en nous-mêmes la guerre causée par les passions et la souillure du péché ? Comment pouvons-nous offrir aux autres ce que nous ne possédons pas en nous-mêmes?

À suivre …

Marie-Thérèse GOURDIER, Paris

Notes :

1. D’après saint Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 92.
2. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 93.
3. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 93-94.
4. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 94.
5. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 96-97.
6. Saint Jean de Kronstadt, Dix homélies sur les Béatitudes, Ed. La Pierre Angulaire, p. 39.
7. Archimandrite Sophrony, Saint Silouane l’Athonite, Ed. du Cerf, p. 21-22.